Pour mémoire

11/11/2011

Le blog des Chroniques du chapeau noir a été créé le 11 Novembre 2011

860 articles ont été publiés depuis ce jour.

Depuis le 4 mai 2020 le blog s’est enrichi d’un vidéo-magazine né pendant le confinement alors que les visites de musées, galeries, expositions étaient devenues impossibles. A ce jour 22 numéros du vidéo-magazine ont été publiés.

Pour mémoire

Trois fois onze

C’est donc le onze novembre 2011 que le blog des Chroniques du chapeau noir est né. Cette date du 11/11/2011 n’a pas fait l’objet d’un choix soigneusement décidé dans le cadre d’une stratégie de communication. Ce onze novembre aussi il faisait froid comme aujourd’hui. Que faire un jour de novembre au plafond si bas, à la lumière si faible ? Pourquoi ne pas ouvrir un espace pour s’y adonner à un exercice assimilable au fond à celui de l’assouplissement physique ? Un peu de gymnastique mentale pour lutter contre l’engourdissement du prochain hiver ?
Symétrie pour symétrie, le hasard veut que 777 articles aient été produits à ce jour. Pour ces balades dans l’art de l’époque, par ce temps si froid, le chapeau (noir en l’occurrence) se révèle indispensable. Alors pourquoi chercher un titre plus loin, plus compliqué ? Le blog s’appellera « Chroniques du chapeau noir ». Il s’ouvre dès le lendemain de sa création sur cette exposition étonnante découverte quelques jours plus tôt à Metz dans un bâtiment historique, l’hôtel Saint-Livier où le Frac est installé depuis 2004.

Exposition « Le moins du monde » Susanna Fritscher 2011

Ce jour là l’exposition « Le moins du monde » invite à la méditation. « Parmi les artistes invités, Susanna Fritscher propose une grande salle blanche uniquement sous la lumière électrique. Dans un angle, plusieurs larges poufs blancs attendent les visiteurs. Sur un mur un vidéoprojecteur délivre une projection blanche, vide, continue. La salle est baignée dans une musique planante. Le jour de ma visite c’est Henry Flint ( extrait de Glissando n°1, 1979) qui occupe l’espace sonore. J’arrive dans cette salle quelque peu dubitatif. Depuis le « carré blanc sur fond blanc » de Malévitch , la mise à plat de la peinture puis de l’art est acquise. Comme j’ai un peu mal aux pieds après la déambulation dans le Centre Pompidou, je décide malgré tout de profiter de ces sièges accueillants. A vrai dire, on s’y laisse engloutir en se demandant s’il sera possible d’en sortir. »
L’article est bien timide, trop court. Il faudra du temps pour s’efforcer d’améliorer cette aventureuse ambition de proposer aux autres les impressions glanées au gré de ces errances dans l’art du temps.
Depuis ces huit années le blog a traversé beaucoup d’expositions, de galeries, de musées, de frontières parfois. Il n’a pas oublié les moments d’émotion quand, à l’entrée de l’exposition « Paris Magnum »  à la Mairie de Paris, le vigile m’apprend le massacre de Charlie Hebdo. Il n’a pas oublié non plus les moment de grâce quand, lors de l’inauguration du Shed à New-York, la collaboration entre Steve Reich et Gerhard Richter donne naissance à cette incroyable performance entre la série « Patterns» du peintre et les structures musicales rigoureuses et répétitives de Steve Reich.

Le blog des « Chroniques du chapeau noir » reste le témoin de ces moments suspendus, de ces instants inattendus nés d’une rencontre avec un lieu, un artiste. Rien à ajouter à ces lignes du 11/11/2018 : « Un blog n’est pas un ouvrage immortalisé dans le marbre. Il flotte sur la toile comme une plume au vent à la disposition d’un regard fugitif, d’une curiosité du moment. Il ne sera pas protégé pour l’éternité dans un cénotaphe vaniteux. Il restera peut-être caché dans quelques mémoires informatiques, encore présent çà et là dans le souvenir de ceux qui auront croisé un jour cet instant d’ouverture sur la création et sur la liberté d’échapper aux formatages et aux conformismes. »

Pour mémoire

Vladimir Veličković : « La course à la mort »

Vladimir Veličković à la galerie Le Garage à Orléans en 2009 (Signature de l’hommage à E.J. Marey)

 » Veličković peint la mort, ou la course à la mort » écrivait le critique d’art Jean-Luc Chalumeau. Aujourd’hui cette course s’achève douloureusement avec la disparition du peintre. Témoin, dans son enfance, des atrocités commises par les nazis en Yougoslavie, Vladimir Veličković a voué sa peinture à la représentation du corps, corps déchiré, mutilé, secoué par d’atroces souffrances, dédiée à d’épuisantes courses sans issue. Cette urgence de témoigner pendant qu’il en est encore temps, de transmettre, de révéler, de dénoncer la dureté du monde, le peintre nous l’a rendue palpable avec des toiles souvent de très grandes dimensions, tressaillant sous les assauts du pinceau, impliquant le corps même du peintre dans ce combat, dans cette rivalité décrite par l’artiste :
« C’est une épreuve de vitesse entre mes toiles et moi-même, dit-il. Je fais la course contre mon tableau et il rivalise avec moi. »
Rencontrant Veličković au début des années soixante dix, j’ai pu mesurer combien cet engagement pour le mouvement tragique s’accompagnait, dans le même temps, de bienveillance et d’humilité. Aucune gesticulation spectaculaire, démesurée, encombrante ne s’exprimait chez cet homme discret.

« La mémoire du geste »

Pour avoir eu le privilège de l’exposer il y a quelques années dans « La mémoire du geste », je garde le souvenir de ces impressionnants triptyques et quadriptyques qui conjuguaient le geste contemporain du peintre et la relation patrimoniale avec les pionniers de l’image animée. D’Eadweard Muybride à Etienne-Jules Marey pour lequel avait accédé à ma demande de rendre hommage dans une création originale, Vélikcovic poursuivait inlassablement cette course sans fin, des chiens aux humains, pour mieux mettre en scène ce qui devait bien nous ramener à la peur de cette « Course à la mort » .

Vladimir Velickovic Exposition « La mémoire du geste » Musée Rétif Vence 2010

Dans les toiles de Veličković , un soleil noir dominait les ciels de cette angoisse ineffaçable. Noirs corbeaux, crucifixions, pitt bulls, blessures, pièges, rapaces, potences, feux, tortures, rats… L’univers du peintre habité par de telles images ne laissait guère de place à l’espoir de jours meilleurs.

Si bien que la reconnaissance honorifique à laquelle il avait eu accès dans les années récentes au sein de l’Académie des Beaux-arts de Paris pouvait apparaître comme une bien doucereuse récompense au regard de l’univers terrifiant dans lequel il évoluait. Lors de sa réception sous la coupole en 2007, Veličković se conforma au rite de l’habit vert. Sitôt son discours prononcé et la séance achevée, avant même d’avoir partagé un verre de champagne dans les salles de l’Institut, l’homme s’était empressé de troquer l’habit vert pour le costume de ville…

Pour mémoire

Carlos Cruz-Diez : vivre la couleur

Que Carlos Cruz-Diez soit décédé hier à quatre-vingt quinze ans ne constitue pas en soi une surprise totale. Le plus remarquable vient certainement de l’incroyable vitalité dont cet artiste a fait preuve tout au long de sa longue existence. Né au Venezuela, Cruz-Diez vivait en France, à Paris, depuis près de soixante années. Et celui qui fut un des représentants majeurs de l’art optique et de l’art cinétique a traversé les décennies avec une constance, une persévérance qui ignoraient les vicissitudes de son art, les turbulences rencontrées par son mouvement, passé de la gloire absolue dans les années soixante à l’oubli relatif avant de retrouver grâce aux yeux du public et des institutions dans les années récentes.

Dynamo

Certains, avant ce retour en force, je pense à Pol Bury, Grégorio Vardanega notamment, disparurent avant que l’imposante exposition Dynamo au Grand Palais de Paris en 2013 ne vienne remettre en lumière ce courant si dominant des années soixante. A cette occasion Cruz-Diez offrait aux visiteurs un fascinant environnement de « Chromo-saturation» et son mystère de la chambre bleue.

« Chromo-saturation » Carlos Cruz-Diez « Dynamo » Grand Palais 2013

Les sculptures meurent aussi…

Depuis tant d’années, pour sa part, il œuvrait toujours avec la même opiniâtreté, faisant fi des aléas, voire même de l’oubli qui donna lieu à cet incident en Vendée en 2014 : « L’œuvre, une colonne de six mètres, avait été commandée dans le cadre du 1% artistique à l’artiste vénézuélien, résidant à Paris, Carlos Cruz-Diez pour le collège des Gondoliers à la Roche-sur-Yon en 1972. Elle était estimée à 200 000 €. Jamais entretenue, cette colonne Chromo-interférente avait été laissée à l’abandon et menaçait à tout moment de s’effondrer.(…) . L’œuvre est déménagée et quitte le collège pour … la déchetterie.  » . Les sculptures meurent aussi…
Heureusement les œuvres publiques de Cruz-Diez restent durablement en place dans le monde entier. Ses  « Physichromies » ont été réalisées à une échelle spectaculaire dans l’architecture et la ville, notamment au Venezuela.
Avec l’ordinateur, l’artiste s’était inventé de nouveaux jeux, de nouveaux moyens pour faire en sorte que l’art lumino-cinétique ne soit pas seulement un mouvement qui a vécu. Pour rendre visite à l’artiste, dans son atelier parisien, il fallait pénétrer par… une boucherie qui avait conservé son aspect d’origine. Là cet homme témoignait de toute son énergie et d’une vivacité entièrement dédiée à l’art lumino-cinétique après tous les grands noms disparus : Victor Vasarely, Jésus Rafael Soto , Pol Bury…).

Vivre la couleur

Tout au long de sa vie, Cruz-Diez nous a montré que la couleur, au-delà son immédiate perception visuelle, pouvait être éprouvée, devait être vécue. Son œuvre témoigne de cette vocation de la couleur à travers les environnements, les architectures, les scénographies, les installations temporaires ou pérennes. Au moment où Carlos Cruz-Diez disparait, l’art lumino-cinétique, après tant de gloire et d’oubli, fait désormais partie de l’histoire de l’art et son dernier représentant historique a maintenu sa présence vivante jusqu’en ces années du nouveau siècle.


Photo exposition Dynamo : de l’auteur

Pour mémoire

11/11/2011 : comme une plume au vent.

Sept ans aujourd’hui que le blog des Chroniques du chapeau noir publiait son premier article. C’est dire combien le temps semble avoir passé bien vite pour aboutir aujourd’hui à la parution de sept cent quarante publications. C’est dire également comment ces quelques années dédiées à l’actualité de l’art contemporain ont été jalonnées de découvertes, de surprises, d’étonnements. Difficile d’oublier aussi qu’elles ont été ponctuées de moment tragiques.

Empire state building New York 24 Novembre 2015

Je pense à Charlie hebo (« Paris-Magnum » : Paris, l’histoire, la presse et Charlie...) et, presque anniversaire, à la mémoire de ceux qui sont morts le 13 novembre 2015 (Trois couleurs).
Dans un quotidien moins lourd, le blog a cheminé au gré des actualités artistiques, au gré des curiosités du moment sans hiérarchie à établir dans l’importance présumée de ces événements. Plaisir de rencontrer un artiste paisiblement hors de l’agitation d’un vernissage. Satisfaction d’accompagner les efforts d’une jeune galerie dont la survie semble tenir du miracle. Ravissement de découvrir, lors d’un voyage de presse, une oeuvre que l’on n’aurait peut-être pas regardé en premier et qui vous enthousiasme.
Un blog n’est pas un ouvrage immortalisé dans le marbre. Il flotte sur la toile comme une plume au vent à la disposition d’un regard fugitif, d’une curiosité du moment. Il ne sera pas protégé pour l’éternité dans un cénotaphe vaniteux. Il restera peut-être caché dans quelques mémoires informatiques, encore présent çà et là dans le souvenir de ceux qui auront croisé un jour cet instant d’ouverture sur la création et sur la liberté d’échapper aux formatages et aux conformismes.

Pour mémoire

Jacques Monory : deux ou trois choses que je sais de lui

Les témoignages personnels, les regards critiques n’auront pas manqué, comme on pouvait s’en douter, après la mort du peintre Jacques Monory, au point de s’interroger sur la pertinence d’ajouter un article de plus sur cette disparition. Pourtant, difficile de passer sous silence la mémoire de ce presque demi-siècle traversé avec le croisement, au gré des circonstances de cet homme dont la gentillesse n’était pas une posture, dont le parcours répondait à une exigence personnelle.
Le rencontrant pour la première fois en 1972, j’ignorais que son univers allait m’accompagner jusqu’à aujourd’hui à diverses occasions. Émotion de repenser à sa disponibilité pour un premier entretien vidéo alors que cet outil balbutiant venait tout juste d’arriver dans l’univers journalistique. Émotion encore de revoir sa silhouette au gré d’expositions y compris de celles auxquelles il accepta très simplement de participer à mon initiative.
Tout a été dit sur le bleu Monory depuis de longues années. Pourtant je n’ai jamais trouvé un texte aussi pertinent que celui de Jean-François Lyotard qui, dès 1973, avait magnifiquement cerné l’œuvre du peintre : « Cette profonde érosion des différences chromatiques, qui est comme une maladie des yeux (monochromatisme), elle est la pulsion de mort agissant dans le champ des couleurs. Elle atteste l’énorme teneur en charge mortifère de la tension libidinale chez Monory ». Il n’y a rien à ajouter.
Jacques Monory me confirmait cette analyse : “Cet insupportable événement de la mort, j’essaie de l’agrémenter du faste de la tragédie, le colorer de la froideur du roman noir, du thriller bleuté, du délire glacé d’un romantisme dérisoire”. Entre réalité et imaginaire, entre cinéma et rêve, le peintre se mettait en scène dans ses tableaux et installait son personnage dans ce no man’s land intouchable entre le réel et la fiction.
A-t-on oublié, cependant, que Monory a parfois fait une entorse à l’utilisation de ce bleu ? « New York N° 10 », dans le rêve du peintre, bascule et le tableau sera monochrome jaune «parce que ce jour là, dit-il, j’ai vu Central Park tout jaune ». Une autre hypothèse surgit : ce jaune envahissant ferait écho à une anecdote de son enfance liée aux projections en plein air des cinémas ambulants, où l’on mettait, devant la projection noir et blanc un filtre bleu pour représenter la nuit et un filtre jaune pour évoquer le jour. En outre la toile imposante avec ses plus de cinq mètres de largeur, adopte le format panoramique du cinéma hollywoodien.

Mais c’est peut-être davantage l’expérience humaine de Jacques Monory qui m’impressionne encore aujourd’hui. Car cet homme a toujours tout fait pour donner sa vie à son œuvre. L’entretien physique de sa personne faisait partie intégrante de cette démarche. On peut même s’interroger sur l’importance décisive du temps, sur cette impérieuse nécessité de le retenir coûte que coûte. Sans malice aucune, on peut rappeler que Jacques Monory avait, pendant un temps, quelque peu triché avec sa date de naissance, au point de donner le tournis aux biographes et aux wikipédiens. Je crois qu’il s’agissait à l’origine, de se donner une chance de participer à un concours réservé à de jeunes artistes. Mais il fallut bien du temps avant que son âge véritable réapparaisse dans les biographies. Au-delà de l’anecdote, c’est cette volonté de pouvoir consacrer une vie pleine et entière à son œuvre qui reste l’essentiel.
Au regard des analyses critiques, Jacques Monory, pour sa part, commentait parfois ses tableaux avec la distance de l’humour. Il m’expliqua un jour : « Au fond, quand j’ai envie de me faire plaisir, je peins un revolver. Alors pourquoi je me priverais ? » concluait-il en ponctuant se phrase d’un grande éclat de rire.

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Jacques Tissinier : la civilisation est une route

Il m’aura fallu attendre quelques mois pour évoquer ici la disparition de l’artiste Jacques Tissinier (1936-2018) avec lequel j’entretenais une relation amicale depuis quarante cinq ans. Cette disparition trop discrète mérite de rappeler combien l’itinéraire de l’artiste n’a cessé de se confronter à l’art public.
Peintre puis sculpteur, Jacques Tissinier a voué son œuvre à un destin signalétique. Sous un prétexte utilitaire, il signe d’abord un abribus au début des années soixante dix. Puis, pendant quarante ans, les autoroutes, bâtiments publics ont accueilli ses œuvres qui rivalisent de force, d’élan, signes incontournables placés au carrefour de notre quotidien.

«Artiste public numéro un» 

Être montré du doigt comme «Artiste public numéro un» n’est pas donné à tout le monde. C’est pourtant ce qui est arrivé à Jacques Tissinier, à l’initiative de Jacques Séguéla.
Car le signe et le sens vont de concert dans ses œuvres. La sculpture doit s’inscrire dans l’espace, dans une architecture, mais également dans la mémoire collective que ce soit le tragique souvenir cathare, la lancinante douleur de la mémoire indienne ou la symbolique d’une terre, avec un T comme Tissinier . On doit y ajouter les «Tissignalisations » , clin d’œil habile qui désigne ou qui « design » pourrait dire l’artiste toujours préoccupé d ‘allier la forme et la fonction.
L’art public n’est pas, pour autant, un océan de tranquillité pour les artistes. Jacques Tissinier eut l’occasion de s’en apercevoir il y a quelques années. A Pamiers, sous un prétexte technique surprenant, une fontaine dédiée au bicentenaire de la Révolution française a dû laisser la place à une chape de béton, cédant le terrain à la primauté de l’espace marchand sur l’espace mémoriel. Peut-être êtes-vous passé sans le savoir  près d’une de ses scultures monumentales, sur une aire d’autoroute, sur une place urbaine ?

Hommage au massacre de Maillé en aout 1944 (aire d’autoroute de Maillé).

Quelques mois avant sa mort, ses créations des année soixante dix rentraient officiellement dans les collections du musée des arts décoratifs à Paris.
Pendant plus de quarante ans j’ai suivi l’œuvre de Jacques Tissinier au gré des rencontres, des visites dans l’atelier. L’homme n’était pas avare de paroles sur son travail, toujours prêt à expliquer, décrire le pourquoi et le comment de sa démarche. Peintre et sculpteur, tout le ramenait au bout du compte à cet art public qu’il a servi tout au long de son parcours.

Dès l’ouverture du Centre Pompidou à Paris, son crayon signait sur les flans du Centre la phrase hommage à Eluard :  « J’écris ton nom Liberté ».
Un jour qu’il parcourait les routes pour son travail, Jacques Tissinier a craqué pour une ferme en Saintonge. Il s’est posé là, et peut-être habité par les fantômes de tous ces créateurs qui foulèrent le chemin de Compostelle, il s’est remis à peindre, recherchant dans l’ogive Romane la clef de voûte de la peinture contemporaine. A sa manière, Jacques Tissinier repensait la démarche d’un Claude Viallat en l’inscrivant de plus dans une perspective de civilisation.
Jacques Tissinier n’était peut-être pas le dernier des Mohicans ni le dernier cathare. Mais il a certainement semé, comme ses aînés de la voie de Compostelle, le long des autoroutes, sur les places publiques, dans les bibliothèques et dans les cours d’écoles, quelques signes de pierre ou de béton pour nous dire que la civilisation est une route.

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Maurice Lemaître : le film est déjà fini ?

C’est dans la discrétion que vient de disparaître Maurice Lemaître. Pour un des piliers du mouvement Lettriste, avec son créateur Isidore Isou, on pouvait envisager un écho plus encombrant à la manière de ces artistes indociles, parfois insupportables, toujours totalement convaincus de la prééminence indiscutable de leur mouvement et de sa place dans l’histoire. Car la vie entière de Maurice Lemaître n’a de sens qu’à l’aune de cet engagement indéfectible pour une vision totale du monde, dépassant l’approche de l’art pour englober toutes les créations humaines.
Une photo prise en 1961 à la galerie Weiller à Paris est trompeuse. Pour cette première exposition des œuvres lettristes avec Isou, Pomerand, Wolman et Lemaître, placée sous l’égide de la Biennale de Paris, la galerie de la rue Gît-le-cœur accueille des personnages un peu rigides, en costumes cravates, posant docilement pour le photographe.

Extrait du film « Le film est déjà commencé? Maurice Lemaître 1951

Comment pressentir à travers cette posture si convenue l’exaltation incontrôlable que les Isou et Lemaître notamment manifesteront dans leurs performances ? S’agit-t-il vraiment du même Maurice Lemaître qui va détruire rageusement une guitare sur scène lors d’une lecture poétique ? Est-ce véritablement le même Isidore Isou qui torturait la pellicule cinématographique en affirmant : « Je sculpterai des fleurs sur la pellicule, quitte à faire de ce désordre, un ordre neuf, demain, exactement comme Cézanne a fait de l’impressionnisme un art de musée » ? Maurice Lemaître, avec son film Le film est déjà commencé ?(1951) se lance à corps perdu dans une provocation d’avant-garde dont les secousses agiteront même la Nouvelle Vague.
Un objectif aussi global offrait un terrain non seulement de discussions mais aussi d’oppositions, de luttes, d’autant plus sévères que les protagonistes étaient plus proches.
Comme l’ensemble du mouvement Lettriste, le parcours de Maurice Lemaître a connu des périodes fastes et d’autres marquées par l’oubli. Mais les Lettristes ne meurent jamais quand bien même l’annonce de la mort de Lemaître il y a quelques jours contrarie fâcheusement cette affirmation.
C’est la seconde génération Lettriste qui, depuis la disparition d’ Isou et maintenant celle de Lemaître, entretient la flamme et poursuit avec une conviction absolue le combat pour la reconnaissance de son mouvement artistique comme avant-garde décisive de l’art de son temps. Cette armée n’est pas remarquable par son importance numérique mais bien davantage par l’engagement sans réserve de ses soldats. Dans ce régiment, ou plutôt cette compagnie, voire cet escadron, les combattants consacrent entièrement leur énergie au maintien de cette ambition absolue. Les Roland Sabatier, François Poyet, Gérard-Philippe Broutin , Anne-Catherine Caron notamment, sont aujourd’hui encore autant de fantassins dévoués corps et âmes à la pérennité du mouvement, héritiers irréductibles d’un Lettriste inscrit désormais dans l’Histoire.
Lorsque je rencontrai pour la première fois Maurice Lemaître au début des années soixante dix, le mouvement Lettriste se retrouvait quelque peu essoufflé après la florissante période des années cinquante et les tremblements de mai 68 dans lesquels les Lettristes ont vu les prémices de leur révolution annoncée. Pour les besoins d’un film, Maurice Lemaître avait bien voulu me confier des archives d’autant plus précieuses que la qualité technique des documents donnait à ces extraits de films l’aspect de trésors quasi archéologiques.
La vie de Maurice Lemaître ressemble à ces films lettristes, chahutés, torturés mais riches de cette volonté d’échapper aux formatages du cinéma, de la vie quoi.

Pour mémoire

Le dernier des Malassis

Au moment où vient de disparaître le peintre Henri Cueco (1929-2017), difficile de ne pas se laisser aller à une page de nostalgie pour laquelle je sollicite l’indulgence du lecteur.

Henri Cueco en 1995

Ma rencontre avec Henri Cueco remontait au début des années soixante dix dans le cadre d’un rendez-vous avec le collectif de la Coopérative des Malassis. Ces peintres un peu bourrus, un peu rebelles se réunissant  pour travailler dans le quartier des Malassis à Bagnolet (dans l’atelier de Gérard Tisserand) s’étaient trouvé là un nom parfait pour des artistes si peu installés dans le système, si mal reconnus sur le marché de l’art.
Alors que Christian Zeimert a déjà quitté le groupe au  bout d’une année, Cueco, Fleury, Latil, Parré et Tisserand forment alors un groupe engagé politiquement avec en ligne de mire la Cinquième République et la société de leur temps, engagement qui allait produire de grands fresques collectives : «L’appartemensonge»,  «Le grand méchoui», « Onze Variations sur le Radeau de la Méduse ou la Dérive de la société » (décor pour le centre commercial de Grenoble-Échirolles, axé sur la crise de la société de consommation sur 2000 m2 en 1974-1975). Actuellement « Qui tue ? ou lʼaffaire Gabrielle Russier» est visible dans l’exposition « L’esprit Français » à La Maison rouge à Paris. La volonté d’action collective de ces peintres s’associait à celle de se manifester autant que possible dans des espaces non dédiés à l’art, hors des institutions.
Toujours à Bagnolet, j’avais eu la possibilité en 1976 de réaliser avec Henri Cueco une première investigation audiovisuelle à une époque où la vidéo mobile n’était pas encore démocratisée, où il fallait dans le petit appartement du peintre trouver la place pour installer un matériel encombrant et produire une image noir et blanc certes mais où le peintre s’exprimait sereinement dans son cadre familier.
Les peintres des Malassis devaient emprunter par la suite des itinéraires personnels variés. Lucien Fleury (1928-2004) se partagea entre l’enseignement aux Beaux-arts et sa peinture tout comme Gérard Tisserand (1934-2010) et Jean-Claude Latil (1932-2007) devenu professeur puis directeur de l’école des Beaux-arts de Nantes. Michel Parré (1938-1998)  accompagnera son ami Topor dans le groupe Panique. Henri Cueco, s’il fut lui aussi enseignant aux Beaux-arts, bénéficia d’une meilleure reconnaissance dans son œuvre personnelle après les moments turbulents de la coopérative des Malassis.

« Le Grand Méchoui ou douze ans d’histoire en France » 1972 Coopérative des Malassis

Pour autant, au regard des peintres de la Figuration narrative auxquels son oeuvre s’est trouvée associée,  Henri Cueco est peut-être resté toujours « mal assis ». En effet, pour beaucoup de peintres de la Figuration narrative le recours à une objectivation photographique a donné une marque et une force particulière à leur peinture, positionnant leur travail autour d’une réflexion sur l’image, éloignant cette peinture du geste traditionnel du peintre. Henri Cuceo, pour sa part, est resté un peintre de la peinture et a poursuivi en solitaire son interrogation propre sur ce medium. Comme le montrait sa dernière rétrospective récente au musée de Gajac, Henri Cueco, au fil de ses séries, se livrait à une forme de dissection de la figuration, aboutissant à une sorte d’inventaire de formes presque à la manière d’un entomologiste. Par ailleurs, son intérêt marqué pour l’écriture a pu contribuer à singulariser son statut au regard des autres peintres. Il publie de nombreux textes parmi lesquels L’Arène de l’art , essai écrit avec P. Gaudibert en 1988, critique virulente d’un minimalisme académique et d’un art conceptuel devenus trop officiels, à son goût, en France,  Journal d’atelier , 1988-1991 ou  Le Journal d’une pomme de terre , Comment grossir sans se priver en 1997, Discours inaugural du centre national de la faute d’orthographe et du lapsus .
Dans un entretien  qu’il m’accorda dans les années quatre-vingt dix alors que l’ outil vidéo avait désormais libéré les journalistes des contraintes techniques lourdes, Cueco me confia : « Mon itinéraire ? J’ai utilisé pour m’en sortir la stratégie du rat : tout essayer inlassablement jusqu’à ce que l’on trouve la sortie . Mais sortir de quoi au juste ? »

 

Photo : Le grand méchoui © Musée des Beaux-Arts de Dole, cl. Jean-Loup Mathieu
Portrait  Wikipédia ( cl Claude Guibert)

Pour mémoire

Dietrich-Mohr : la génération oubliée

Décédé le 25 décembre dernier à l’âge de quatre-vingt douze ans, le sculpteur Dietrich-Mohr appartenait à une génération oubliée, celle d’artistes qui ont connu leurs heures de gloire aux temps florissants du « 1% artistique » , idée venue du Front Populaire, mise en œuvre seulement à partir de 1951 et véritablement développée à partir des années soixante et soixante dix.

Le pont de Gratteloup
Le pont de Gratteloup installé en 1982 à Montigny-le-bretonneux

D’abord limité aux bâtiments du ministère de l’éducation nationale lors de sa création, le dispositif a été élargi et s’est imposé à la plupart des constructions publiques de l’Etat et à celles des collectivités territoriales. Avec les Ervin Patkaï, Marino Di Teana, José Subira-Puig, Robert Fachard, François Stahly, Vincent Batbedat, Marcel-Petit, Marta Pan, Marcel Van Thienen notamment, tous disparus, Dietrich-Mohr a participé à cette avancée inédite à l’époque: faire apparaître dans le paysage public quotidien les signes d’une création contemporaine. Cette aventure, tout en offrant aux sculpteurs un nouveau champ d’expression en investissant les écoles, les universités, les hôpitaux etc.., montra combien ce front pouvait se révéler agité, turbulent. Faire accepter dans des lieux non préparés à l’époque au regard du public ces propositions nouvelles ne fut pas simple. Perçues comme des corps étrangers dans un paysage jusque là vide de toute création plastique, les œuvres ont dû faire face à une résistance que leurs auteurs n’attendaient peut-être pas. Certains opposants réclamaient la disparition de ces « horreurs », estimant que l’installation de bancs publics aurait été bien préférable. D’autres, sans envisager leur destruction, laissaient à l’abandon ces pièces qui, mal entretenues, subissaient les assauts du temps. Les agressions, les tags exprimaient parfois l’agacement envers ces artistes dont la démarche n’était pas toujours expliquée. Le temps de la médiation dans l’art public n’était pas encore venu.

faisanderie de senart symposium de sculpture 1971
Faisanderie de Sénart symposium de sculpture 1971

C’est à ce moment de l’éclosion du 1%, en 1951 que le sculpteur, né à Düsseldorf en Allemagne, s’installe en France après des études aux écoles d’art décoratif de Krefeld et de Bâle et à l’école des Beaux-arts de Karlsruhe. A Paris, c’est dans l’atelier de Zadkine à la Grande Chaumière qu’il poursuit sa découverte de la sculpture. A côté de ceux qui utilisaient la pierre, le bois, Dietrich-Morh préféra recourir au métal au début pour des raisons pratiques : transporter des œuvres monumentales en pierre pour les présenter dans des salons s’avérait une tâche insurmontable. Laiton, acier inoxydable et acier Cor-ten seront ses matériaux de prédilection. Le sculpteur a joué dans toute sa recherche sur l’ouverture à la lumière des formes métalliques. Pour lui chaque pièce devait avoir un extérieur et un intérieur, permettant à cette lumière d’apporter un élément de jeu supplémentaire au travail des formes. La réflection sur le métal participait souvent à l’intégration de l’œuvre dans le paysage. Lamelles, alvéoles structuraient l’intérieur des pièces et participaient à ce dialogue intérieur/extérieur.
Dans ces assemblages soudés, c’est le vide qui devient alors le matériau de choix, mis en scène par l’articulation des pièces métalliques piégeant la lumière. Si bien que les sculptures der Dietrich-Mohr gagnaient en légèreté, comme la plume avec laquelle l’artiste dessinait ses formes sur le papier, exercice auquel il recourait fréquemment.
Quarante ans après l’investissement des espaces:publics par les heureux bénéficiaires du 1%, les œuvres sont pour la plupart toujours en place, parfois dégradées. Certaines ont disparu, d’autres ont connu des aléas stupéfiants comme cette sculpture de Marcel-Petit badigeonnée en rose à la demande de l’architecte qui avait décidé le ravalement en rose du lycée d’Epinay-sur-Seine. La génération de ces sculpteurs, au regard de la profusion des propositions artistiques contemporaines, fait quelque peu figure de génération délaissée. Seules les œuvres monumentales encore en place traduisent leur aventure personnelle et collective. Elles témoignent également d’un moment dans l’histoire agitée d’un art public soumis aux affronts du temps.

Photo  Sénart : Evry daily photo