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Seuphor, libre comme l’art : l’utopie communautaire de Moly Sabata

Le blog des Chroniques du Chapeau noi poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 49
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Moly Sabata

Plutôt que de revenir directement à Paris, Seuphor poursuit sa pérégrination en se rendant à Sablons dans l’Isère chez le peintre Albert Gleizes, à Moly-Sabata, riche de son nouveau manuscrit « Le style et le cri ». Située sur les bords du Rhône, dans le quartier sud de Sablons dit Fond de sablons, Moly-Sabata présente l’aspect d’une grande bâtisse d’époque Louis XVI. Sa proximité extrême du Rhône en fait un site particulièrement touché par les crues, d’où son nom explicite Moly Sabata : « Mouille-savate ». Albert Gleizes, à partir de 1927 décide d’en faire un centre artistique. Le peintre qui s’est orienté vers une démarche cubiste, a gardé la nostalgie d’une expérience : l’Abbaye de Créteil, phalanstère fondé à l’automne 1906 par l’écrivain Georges Duhamel et le poète Charles Vildrac à Créteil, en bordure de Marne. Leur projet d’instaurer un lieu de liberté et d’amitié, propice à la création artistique et littéraire, loin des modes et des conventions de leur époque, avait séduit Gleizes.

Maison Moly Sabata à Sablons

On y rêvait de créer une maison d’édition libre, mais l’aventure ne dure que deux ans, affaiblie par le manque d’argent et les dissensions internes. A Moly-Sabata, Gleizes réinvente cette volonté d’utopie communautaire et accueille les artistes les plus divers pour leur permettre d’exprimer leur art, mais aussi pour adhérer à une vision de l’art et du monde. Les invités de Gleizes partagent ses idées : la conviction d’une vérité dans l’art, l’attrait de l’absolu dans sa simplicité dépouillée, la recherche de la perfection dans la technique, le rapprochement avec « les gens de la terre, restés fidèles, eux, à l’ordre des choses ». Cette sorte de phalanstère pour artistes et intellectuels désargentés reçoit les uns et les autres pour un temps indéterminé. Gleizes et Seuphor se connaissent déjà depuis quelques années. Le premier n’ignore pas les difficultés du second. Voilà un havre de plus pour Seuphor. Cependant seule la chambre est offerte. Il faut se débrouiller pour l’intendance. Une mauvaise surprise cependant l’attend : accueilli assez fraîchement par les autres membres de la communauté, on explique au « Parisien » que les frais de contribution s’élèvent à dix francs par jour.

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Albert Gleizes

Fragilisé, Seuphor, croyant qu’une demi-journée de travail dans les champs ou au potager pourvoirait à sa contribution, se sent en porte à faux. Il s’improvise cuisinier, tape également des textes à la machine pour Gleizes. Le séjour ne se révèle pas idyllique. Seuphor se retrouve bien isolé au milieu de ces invités qui mènent leur vie sans se soucier de l’autre. Parmi eux Anne Hangar qu’il juge très sévère et rébarbative, fabrique des poteries. Cette australienne a découvert les écrits de Gleizes avant de se tourner vers le peintre dans un véritable élan de foi dont toute sa vie, par la suite, a découlé. Quittant l’Australie, elle rejoint Moly-Sabata où elle vit en véritable sœur au couvent. Avec Seuphor, la relation s’établit sur le mode de la méfiance vis-à-vis des hommes. Cependant, elle finit par accepter sa fonction d’aide-cuisinier.
Pas davantage Seuphor n’arrive à se lier avec le musicien César Geoffray. En famille avec sa femme sa fille et sa bonne, Geoffray ne veut rien connaître d’autre que sa propre activité : il y anime des chorales et spectacles populaires, avec l’aide des autres artistes de Moly et s’investit totalement dans cet engagement qui le conduira au poste de maître national de chant des Scouts de France. Les choses vont se gâter car Gleizes est acquis aux idées prônées par un certain Adolphe Hitler, qu’il voit comme l’homme de l’anti-industrialisation et du retour à la terre. Seuphor qui a lu avec effroi Mein Kampf se sent de plus en plus mal à l’aise. Ultime affront, lors d’une promenade avec Gleizes et ses condisciples, on évoque la pauvreté de certains artistes, tels que Freundlich ou Charchoune. Gleizes s’emporte :- « Il n ‘y a pas de pauvres, il n‘y a que des imbéciles ! ».
Seuphor, tétanisé, s’arrête au bord du chemin, fait demi-tour et quitte définitivement Moly-Sabata.

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Seuphor, libre comme l’art : Arp et Van Doesburg à Clamart

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 37

– « C’est une fête que de te l’offrir ».
répond Mondrian en tendant le tableau à Seuphor qui repartira, sur un nuage, l’œuvre vaguement enroulée dans un tissu.

 Au fil du temps, la communion de valeurs qui rassemble Mondrian et Seuphor  dissipe les trente années qui les sépare et le lien amical se renforce. Point n’est besoin de grandes effusions. Dans l’ambiance fébrile du  Dôme , le temps peut s’écouler sans qu’ils échangent la moindre parole. Seuphor apprend beaucoup à la simple observation de son aîné. A son insu, peut-être rejoint-il l’âge de Mondrian ? Ce dernier, austère et silencieux, découvre-t-il qu’il peut sourire ? Cette osmose trouve son apogée dans la communauté d’idées autour de la peinture.
Seuphor, lors de leurs premières rencontres, connaît bien mal encore les travaux passés de Mondrian. Certes, il reste marqué par le choc des images projetées par Van Doesburg lors de cette conférence mémorable à Anvers. Il a aperçu, à la lecture de De Stijl, quelques photos noir et blanc de certains tableaux. Mais il ignore encore le cheminement spirituel du peintre. Installé à Paris en 1912, Mondrian  doit revenir aux Pays-Bas en 1914 pour aller au chevet de son père. La déclaration de guerre le retient sur place jusqu’à son retour en 1919 à Paris. Lors de ces années douloureuses au plan personnel, le peintre s’enrichit au plan philosophique , s’engage dans une voie spirituelle, au travers d’une Société hollandaise de théosophie. Le basculement de son œuvre , annoncé, dès 1912, par les deux versions de la « Nature morte au pot de gingembre », s’affirme. Il ne s’agit pas de créer un nouveau style dans la peinture, il n’est point question de beauté. L’enjeu devient fondamental : c’est un travail au service de la vérité philosophique, la recherche des éléments premiers. Horizontalité et verticalité deviennent les axes majeurs de la représentation. Au moment où Seuphor fait sa connaissance, en mars 1922, Mondrian  exprime dans De Stijl, cette révélation :

– « Un art nouveau, une  toute nouvelle  manière de créer, qui montre avec clarté les lois nouvelles sur lesquelles la nouvelle réalité  doit être édifiée. Afin que le mode ancien puisse disparaître et un mode nouveau apparaître, une  notion à usage universel a dû être définie. ».1

Pour Seuphor, cette découverte fondamentale, révélée à la source même par son promoteur, influence aussitôt son approche de l’art. Il pense avoir discerné chez son ami sa faculté à peindre des « icônes métaphysi­ques, figurant l’abstraction même ». Mondrian accepte l’idée, mais il n’aime pas le terme « figurer ». Pour lui, la « peinture pure » est non figurative. Elle prime la loi, le rythme. Pour l’instant Seuphor a encore du mal à percevoir ce rythme. Mondrian lui, explique que nous voyons habituellement le rythme sous forme de mouvement, d’agitation, de répétition. Le rythme, affirme-t-il, est statique. C’est l’équilibre asymétrique, obtenu par opposition équivalente, grâce au système horizontal ­ vertical.

 Seuphor détient maintenant cette clé magique pour ouvrir l’œuvre de Mondrian. « Cette clé, c’est le rythme horizontal-vertical, partout applicable par ce qu’il est le fondement et l’essence de toute structure? Le rythme horizontal-vertical, par la mystique qu’il implique, transformera l’homme; en même temps qu’il en est la base, il sera l’image morale de la société future? Ainsi le néoplasticisme annonce la fin de l’art comme entité distincte au profit d’une société nouvelle dont tous les actes impliqueront l’art parce qu’ils seront à la fois pratiques et esthétiques. »2

Arp et Van Doesburg à Clamart

Déjà au milieu du chantier de l’Aubette, Van Doesburg réfléchit à son projet de maison. Avec Jean Arp, ils ont ensemble porté leur dévolu sur la forêt de Meudon. Les honoraires de la réalisation de l’Aubette à Strasbourg leur donnent la possibilité d’envisager leurs propres projets architecturaux. Pendant un temps, les deux amis envisagent de construire un habitat commun. Finalement ils se décident pour deux maisons séparées par trois cents mètres, la propriété de Arp et Sophie Taeuber située sur Clamart et celle de Doesburg sur Meudon. En juin 1929 Van Doesburg achète une parcelle dans la rue Charles Infroit. Son but : une maison-atelier; son espoir : une maison prototype propre à devenir ensuite en modèle standard. Destinée à sa femme Nelly et à lui-même, la maison matérialise la synthèse quasi-parfaite d’une exigence architecturale contemporaine minimum. Modeste par ses dimensions comprenant un rez-de-chaussée surmonté d’un atelier sur deux niveaux, la maison met en pratique les principaux fondamentaux de ses recherches. Deux cubes, l’un pour l’atelier, l’autre pour la partie habitation, décalés en hauteur et latéralement induisent une dynamique. Toutes les menuiseries sont en acier laqué noir, aux montants réduits à la finesse d’une ligne pour mettre en valeur la composition stricte des vitres, particulièrement forte, symétrique, sur les deux grandes verrières de l’atelier. Au rez-de-chaussée et à l’étage, le plan s’organise à partir d’un couloir central, situé dans l’axe des verrières et qui commande toutes les pièces. À l’étage, un système de doubles portes permet d’isoler ou au contraire de réunir trois espaces, la bibliothèque, le salon de musique et l’atelier. Sur l’arrière de la maison, le décalage des volumes laisse place à un patio limité par un petit jardin à mi-hauteur. Surprenant contraste pour le visiteur : vu de l’extérieur, avec ses dimensions modestes et son volume resserré dans les limites du terrain, la maison paraît petite. Une fois franchie la porte d’entrée à l’étage, toute semble plus vaste avec une circulation simplifiée. L’atelier, espace maître de la maison, occupe toute la largeur du volume et s’offre totalement à la lumière.
Van Doesburg n’habitera jamais sa maison. Décédé avant l’achèvement de la construction, il ne verra pas la réalisation de son projet audacieux : une maison entièrement blanche, avec pour seules couleurs trois taches: jaune, bleue et rouge pour les trois portes de la façade, celle du garage, de l’entrée et de la terrasse, excepté un vitrail, invisible de la rue, disposé en puits de lumière sur la terrasse.

 A l’orée de la forêt de Meudon, sur la commune de Clamart, à deux pas de chez Van Doesburg, on atteint la maison de Jean Arp à mi-parcours de la rue des Châtaigniers, étroite, très pentue et qui s’achève en cul-de-sac. Un cube en pierres meulières, conçu par Sophie Taeuber, abrite trois étages d’une vingtaine de mètres carrés. Par un escalier très exigu, on accède au premier, l’atelier de Jean Arp. Au second se trouve celui de Sophie Taeuber. Chaque espace de travail occupe la plus grande place de l’étage côté jardin. Il se complète d’une petite pièce côté rue, à usage de chambre ou autre. Des modules minimalistes en bois peint, empilables, œuvre de Sophie Taeuber, composent le mobilier.
Si la construction imaginée par Sophie Taeuber correspond bien à la rigueur ambiante et promue par leur voisin Van Doesburg, la maison, avec ses murs de meulières, ne se perçoit pas comme un corps étranger dans le paysage. Le jardin, sur l’arrière, offre un espace propice à la visite, aux réunions. Dans ce lieu va défiler un fabuleux cortège d’ artistes de l’avant-garde : André Breton, Camille Bryen, Marcel Duchamp, Paul Eluard, Max Ernst, Nelly et Théo van Doesburg, James Joyce, Hans Richter, Joan Miro, Tristan Tzara, Francis et Gabrielle Picabia, Georges Hugnet, Marcel Jean, Philippe Soupault, Kurt Schwitters, René Char, Robert et Sonia Delaunay, Alberto et Susie Magnelli, Maurice Ravel.
Seuphor a rencontré Arp et Sophie Taeuber en octobre 1926. L’étonnant parcours du couple le séduit. Lorsqu’à partir de 1929 il emprunte lui aussi la route de Clamart, il trouve un Arp omniprésent, occupant tout l’espace avec son passé de dadaïste puis son œuvre de sculpteur. Sophie, très discrète, poursuit pourtant son œuvre dans la même maison. Mais Arp réunit, par son itinéraire, tous les attraits pour ses visiteurs. Il est l’homme du cabaret Voltaire, fondateur du mouvement Dada. Arp publie ses premiers poèmes, expose des dessins, des collages. S’exprimant en allemand comme en français, il jongle avec les mots. Dans les années 20, il participe au mouvement, en Allemagne, où se rencontrent dadaïstes (Hausmann, Schwitters et Tzara) et constructivistes (Van Doesburg, El Lissitzky, Moholy-Nagy), à Paris où il rejoint Tzara et Picabia et s’associe aux sphères littéraires qui gravitent autour d’André Breton, Philippe Soupault, Georges Ribemont-Dessaignes et Louis Aragon. Il saura étonnement s’affirmer aussi bien auprès des défenseurs du néoplasticisme que des surréalistes. Cette liberté préservée en dépit des antagonismes de groupes, des controverses incessantes opposant dadaïstes et surréalistes, réunit les deux hommes dans une amitié sincère. Arp suit avec intérêt les activités de Seuphor, assiste parfois aux soirée du « Sacre du printemps». Sophie Taeuber, formée à la danse, a croisé, presque clandestinement, l’aventure Dada au cabaret Voltaire. Puisque les danses pleines « d’inventions, de caprices et de bizarreries » qu’elle propose ne sont pas en accord avec l’école des arts décoratifs de Zurich dans laquelle elle enseigne, elle utilise un pseudonyme et danse masquée. Séduite par l’art géométrique, sa participation aux réalisations de l’Aubette à Strasbourg renforce sa vocation. L’alliance entre l’art et la vie quotidienne expérimentée à l’Aubette rejoint facilement les enseignements du « Deutscher Werkbund » (l’Association allemande des artisans) auxquels elle fut associée dans ses années de formation : promouvoir l’innovation dans les arts appliqués et l’architecture au travers d’une meilleure conception et de l’artisanat. Mais lorsque l’on est l’épouse de Jean Arp, cultiver sa singularité ne suffit pas pour occuper le premier plan. Seuphor apprécie la discrétion, la réserve de cette femme qui sert le thé en silence quand Arp s’exprime, alors qu’un étage plus haut, elle développe son œuvre propre.
Pour Seuphor , la rencontre avec Arp est bien davantage qu’une simple relation de plus parmi les artistes parisiens. Lors de cette  première rencontre en octobre 1926 , un monde s’est ouvert. Le passé de Arp, les projets de Arp, la vie de Arp envahissent aussitôt l’esprit de Seuphor, animent son enthousiasme. Leurs caractères s’accordent immédiatement. Voilà enfin l’opportunité d’ accéder à la connaissance du dadaïsme par le témoignage d’un homme avec lequel il peut  échanger, dialogue qui s’était révélé impossible avec Tristan Tzara dont le comportement l’exaspère. Ouvert, Arp  passe outre les antagonismes des courants artistiques, compose avec le surréalisme et l’abstraction géométrique. Curieux, inventif, il il décline l’alphabet du « langage-objet » constitutif des reliefs qu’il réalise. Dans cette relation, Seuphor saisit immédiatement l’importance de l’artiste.

1Cité dans « Le Style et le cri » M Seuphor Le Seuil 1965 p 154

2Ibid.

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Seuphor, libre comme l'art : adopter Paris





Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°18

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De voyage en voyage, Paris devient de plus en plus indispensable pour satisfaire la curiosité de Seuphor qui se plonge avec délice dans ce bouillonnement artistique. Avec son dernier numéro paru en février 1923, Het Overzicht a bien rempli sa mission. Un cycle se termine. En mars 1925, Seuphor émigre à Paris sans se retourner. Anvers ne lui apporte plus rien, lui devient même étranger. Une malle, une valise, la gare d’Anvers silencieuse et glacée. Paris s’ouvre à lui, riche de toutes les promesses. D’abord s’installer. Un ou deux hôtels, puis il trouve ce petit logement à Levallois. Il rassure Joostens :

«  J’ai pu me loger assez confortablement 140 fr au mois : je possède le luxe d’une grande table et d’un fauteuil mais l’éclairage se fait au pétrole. Je suis à 200 mètres au-delà porte d’Asnières, le 45 me conduit à la Madeleine et l’autobus AL à Montparnasse, où jusqu’ici j’ai passé tous mes soirs en compagnie de Mme Lazard (1)» Seuphor, le 2 avril 1925 (2) Cette liberté nouvelle le grise quelque peu. Il faut tout voir, tout découvrir. Par quoi commencer ?
A Anvers, Joostens reçoit le témoignage épistolaire de cet appétit boulimique :

Seuphor en 1925

– « Ma vie à Levallois est à peu près telle que se la représente Poupoul. Avant-hier je déjeunais en face chez des Italiens en compagnie de quelques chauffeurs de taxi ; hier j’ai déjeuné au coin de la rue de Javel où il n’y avait que des Italiens à mine patibulaire. Naturellement je m’habille de circonstance. J’ai vu l’incendie des magasins généraux de Clichy et l’évolution magnifique des pompiers de Paris ; j’ai vu les 6 jours au Vel’ d’ Hiv.; j’ai vu le rugby Paris – Londres à Colombes ; j’ai vu Raquel Meller) … mais sans doute vous verrez tout cela au cinéma. ». Seuphor, le 6 avril 1925 (3)

Depuis quinze ans déjà, la lente migration des artistes de Montmartre vers Montparnasse, où les ateliers restent moins chers,  a contribué à transformer le quartier, lui donner une âme totalement vouée à la création. Chassés par la spéculation immobilière qui sévit à Montmartre, les peintres et les sculpteurs investissent la Ruche, cité d’artistes disposant d’une centaine d’ateliers, ainsi que d’autres lieux du quartier. Picasso, un des premiers, y aménage le sien en 1911. Lorsque Seuphor s’installe , en ce début des années Vingt, Montparnasse vit son apogée. Le succès a rattrapé la plupart des peintres pauvres d’avant-guerre. Les aventures de Modigliani, Apollinaire, Cocteau, Kisling, Soutine, Picasso, Foujita  hantent la mémoire des lieux. Pour nombre d’artistes désargentés et mal logés, les bistrots de Montparnasse s’offrent comme les seuls établissements où ils peuvent occuper une table toute la soirée pour un prix dérisoire. Pour ceux qui s’y endorment, ordre est donné aux serveurs de ne pas les réveiller. Seuphor arrive sur un terrain déjà occupé par les surréalistes : au 54 rue du Château et au 45 rue Blomet (occupés par Masson, Miro et Desnos) où ils se réunissent et jouent au « cadavres exquis ».

Lorsqu’il choisit sa table au Dôme, dans ce matin calme de Montparnasse, Seuphor sait qu’il a trouvé là son quartier général. Il connaît, depuis Anvers, la réputation du lieu. Déjà établie depuis vingt ans, la renommée du Dôme a franchi les frontières de Montparnasse, de Paris et de la France. Diego Rivera, Pascin, Derain, Vlaminck, Othon Friesz, Modigliani, Picasso, Apollinaire ont construit la vocation artistique de cet endroit singulier ouvert du petit matin à la fin de la nuit et dont l’arrière-salle permet de fumer à loisir, boire, lire les journaux. Bohème Slave, émigrés espagnols, peintres de tous pays, écrivains, se croisent en permanence dans cette ambiance enfumée et bruyante.
Bientôt, une aubaine se présente. Seuphor déménage :
– « Maintenant je suis très heureux : un peintre tchèque Zrzavi me laisse son atelier meublé pour au moins 7 mois (durée de son absen­ce. Je lui paye pour cela 200 fr par mois. J’aurai enfin un home confortable et je pourrai travailler à mon aise et bien chez moi. (…) Aujourd’hui je possède tout juste 400 francs. Mais j’ai encore 1000 fr à toucher à Anvers.  J’attends cette somme un de ces jours. Sinon il faudra que je tâche de taper quelqu’un à Paris. » Seuphor 25 avril 1925 (4)

Copyright Claude Guibert 2008

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1 Seuphor, Fonds Mercator SA , Anvers, Paris   p 120

2 Peintre Franco-Allemand. Entre 1914 et 1916, elle côtoie le poète autrichien Rainer Maria Rilke. Elle est en relation avec la revue Het Overzicht .

3 Seuphor, Mercator, Anvers, Paris, 1976 p 111

4 Ibid.   p 120