Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Monte Verita

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 66

Monte Verità

Dans le courant de l’année, Seuphor rend visite en Suisse, à son ami Jean Arp. Depuis qu’en 1915, Arp s’est réfugié à Zurich où il a rencontré sa future femme Sophie Taeuber, la Suisse est un peu une deuxième patrie. Il a participé en 1916 à la fondation du Cabaret Voltaire, berceau du mouvement Dada aux côtés de Hugo Ball, Richard Huelsenbeck, Tristan Tzara, Marcel Janco, Hans Richter. Conférences, récitals, musique spontanée et plus tard poèmes simultanés célèbrent le non-sens. Les artistes expriment leur révolte contre l’ordre bourgeois, les massacres de la guerre et l’esthétique académique. L’art est utilisé comme un instrument de subversion pour transformer la vie, combattre la folie des hommes et les réconcilier avec l’ordre naturel. Avec beaucoup de ses amis dadaïstes, Arp a connu l’expérience de Monte Verità à partir de 1918.

Au centre de l’Europe, à la frontière entre la Suisse et l’Italie, ce lieu hors du temps, loin des tensions du monde, attira tous ceux qui cherchaient à réinventer la vie des hommes. Au nord du Lac Majeur, séparée de Locarno par le cours paisible de la Maggia, Ascona somnole au pied d’une colline dominant la cité, le Monte Verità. C’est sur ce promontoire que s’implanta une colonie d’intellectuels et d’artistes libertaires autour du poète et prophète naturaliste Gustav Arthur Gräser, pacifiste au physique de chevalier teutonique. De toute l’Europe se retrouvèrent des théosophes, des anarchistes, des végétariens, des danseurs, des écrivains. Ce vivier n’ambitionnait pas seulement de penser ce monde nouveau mais de l’appliquer immédiatement. Tout ce qui pouvait s’opposer aux standards de la vie de l’époque s’y concentra : le retour à la nature, la pensée orientale, la nourriture végétarienne, le socialisme libertaire et les relations sexuelles libres. La plupart des membres du Bauhaus ont séjourné à Monte Verità : Albers, Breuer, Bayer, Gropius, Moholy-Nagy, Klee, des membres du mouvement Dada : Arp, Hugo Ball, Hennings, Richter, le leader du mouvement ouvrier hollandais Ferdinand Domela Nieuwenhuis et son fils César Domela peintre constructiviste, des psychiatres : Otto Gross, Else Lasker-Schüler, René Schikele et Carl Gustav Jung, des écrivains dont Ivan Goll, la danseuse Isadora Duncan, bien d’autres encore. Sur ce territoire hors du monde, le quotidien s’écoulait paisiblement Il n’y avait ni eau ni électricité, ni route, mais des palmiers et des châtaigniers en abondance. La vie nouvelle s’inventait sur des bases inexplorées, macrobiotique et naturiste, anthroposophe et égalitaire. Chacun vivait là comme il l’entendait. Les vêtements se composaient, pour les hommes, d’une sorte de tunique très courte en étoffe poreuse, d’un caleçon et de sandales. Les femmes arboraient des draperies vagues. Hommes et femmes vivaient souvent nus dans ce paysage grandiose, se consacrant au jardinage, à la musique, au sport. Claire, la compagne d’ Ivan Goll, conservera la nostalgie de ce lieu :

Monte Verita

– « L’atmosphère de Zurich n’incitait pas au travail. Trop d’amis, trop de sollicitations, une vie de café passionnante mais superficielle. Ascona était un monastère où dans le calme et sous un ciel tranquille, le travail est facile. » 1

– « A Ascona, explique Arp, je dessinais (…) des branches, des racines, des herbes, des pierres (…). Je les simplifiais et j’unissais leur nature par des symboles ovales en mouvement exprimant la métamorphose et le devenir du corps. »

En 1923, le Monte Verità est vendu aux artistes Werner Ackermann Hugo Wilkens et Max Bethke, qui le transforment partiellement en colonie d’artistes expressionnistes. Des fêtes costumées et nombre d’activités artistiques en font un centre d’attraction pour l’avant-garde culturelle. Cependant des difficultés financières mettent un terme à l’entreprise deux ans plus tard. Jusqu’en 1926, vécurent mêlées sur cette colline des utopies de toutes natures.
En 1950 quand Seuphor lui rend visite, Monte Vérità n’est plus qu’un lieu de mémoire. Arp a trouvé, au pied de la colline, près des rives de la Maggia, une résidence personnelle. Plus de trente ans se sont écoulées depuis l’époque de cette « montagne magique » où Arp vivait dans un de ces pavillons de bois rustiques de dimensions différentes construits sur tous les points de la montagne.

New York : sur les traces de Mondrian

Fin 1950, Seuphor se rend à New York pour entreprendre ses recherches sur Mondrian. De la maison en ruines d’Anduze aux rues de New York, le contraste ne peut que saisir le visiteur ébloui. Surtout, il y découvre un art nouveau, inconnu en Europe. Fritz Glarner, fréquenté à Menton, l’accueille chez lui dans la soixante et onzième rue de New York pendant la plus grande partie de son séjour de deux mois. Introduit facilement de la sorte dans le milieu artistique New-yorkais, il multiplie les visites dans de nombreuses réceptions et vernissages. Glarner lui sert de guide et les relations avec tous les artistes sont simples et chaleureuses. Seuphor retrouve l’enthousiasme de ses vingt ans, lorsque, à Berlin, toutes les portes s’ouvraient pour lui. Assurément, c’est bien un nouveau continent qu’il aborde. C’est un autre monde de l’art qu’il approche. En Amérique, si les jeunes peintres intègrent les acquis de l’Europe , ils inventent désormais leur propre art.

Dans ce milieu New-yorkais, un personnage se révèle incontournable : Sidney Janis. Après une expérience, très jeune, de danseur professionnel, Janis devient fabriquant de vêtements, et bâtit sa fortune avec sa société M’Lord qui  connaît un grand succès en proposant un nouveau type de chemises. L’homme est amateur d’art. Le couple organise des voyages annuels à Paris, où ils rencontrent Mondrian, Picasso, Léger, Brancusi notamment. Dès le début des années 1930, Janis achète un certain nombre de grandes œuvres de Picasso, Matisse, Dali, Mondrian. Quand il ouvre sa galerie d’art à New York en 1948, celle-ci prend rapidement de l’importance, car il  présente à la fois les tenants de l’expressionnisme abstrait et les artistes européens incontournables : Pierre Bonnard, Paul Klee, Joan Miró, et Piet Mondrian. En 1939, devenu président du Museum of Modern Art à New York , il se sépare de sa société de chemises pour se consacrer à l’écriture sur l’art. Lorsqu’au début 1951 Seuphor le rencontre, la galerie se pose en référence pour l’avant-garde.

1 http://www.upd.unibe.ch/research/symposien/HA11/monteverita2.html

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Soto et l’immatériel

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 65

Jésus Raphael Soto

Depuis peu, Soto s’est éloigné de Ciudad Bolivar et de ses rives de l’Orénoque, a quitté son Vénézuela natal, délaissé son école des arts plastiques de Caracas pour affronter Paris. Pour autant, il n’abandonne pas ses racines et retrouve d’anciens étudiants de l’école : Alejandro Otero, Carlos Cruz-Diez, Ruben Nunez et Narciso Debourg. Dans ces premières années cinquante, près de l’Odéon, rue Monsieur le Prince, un temple de la musique latino sert de point de ralliement : L’Escale , un bar fréquenté par les étudiants de l’école de médecine toute proche. On y joue de la guitare pour s’amuser, jusque tard le soir, et Louise, la propriétaire, assure le couvert aux musiciens. Soto, pour survivre, travaille dans un restaurant Le sabot . Mais, avant tout , il est un excellent guitariste. Lorsqu’un soir de 1953 la radiodiffusion vient enregistrer le spectacle dans le bar, la notoriété de l’Escale grandit. Au lieu de la vingtaine de visiteurs quotidiens, ce sont maintenant plus de quarante clients par soirée qu’il faut satisfaire. Louise demande au groupe de venir tous les jours moyennant un modeste salaire et le couvert. Pendant dix ans, Soto va gagner sa vie en jouant la nuit à l’Escale et dans d’autres cabarets et restaurants du quartier latin, formant un groupe solide avec Narciso Debourg et l’argentin Carlos Caceres-Sobrea. Assurer les nuits de l’Escale, poursuivre les travaux matinaux pour son œuvre de plasticien, parfois les cours de l’atelier d’art abstrait, tout cela compose un parcours exténuant. A bout de forces, un soir Soto ne se souvient plus des paroles de ses chansons. Il n’a pas perdu totalement la mémoire mais seulement oublié les paroles des chansons. Rafaêl Gayoso le remplace. Pendant trois mois Gayoso va chanter au Sabot en attendant que Soto retrouve la mémoire. A l’issue de ce parrainage octroyé dans ces circonstances insolites, Rafaêl Gayoso va poursuivre sa carrière musicale qui le conduira à la création du groupe Machucambos.
Si l’Escale est un lieu de ralliement latino-américain, il rassemble également des artistes impliqués dans les recherches de l’art géométrique. Soto y retrouve notamment son ami Ivan Contreras-Brunet. Narciso Debourg, tout comme Soto,  s’implique dans les voies nouvelles tracées au-delà de l’art construit.. Il a déjà été intégré au salon des Réalités Nouvelles. Carlos Cáceres Sobrea, lui aussi, s’est engagé dans l’art abstrait géométrique. Après avoir fréquenté Fernand Léger, il donne des cours à l’École d’architecture et le soir, accompagne le groupe de l’Escale. Avant de devenir le siège du groupe Los Machucambos, L’Escale attire Paco Ibanez, Violeta Parra, Isabel et Angel Parra.

Une année vient de passer rapidement depuis le retour des Seuphor à Paris. Ils peuvent enfin quitter la chambrette de la rue des Beaux-arts pour un deux pièces au septième étage du 5 rue La Condamine, près de la place Clichy. Ce nouvel appartement offre davantage d’aisance et pour lui donner un caractère plus personnel, à la demande de Seuphor, Carmelo Arden-Quin réalise, dans la cuisine, un décor néoplastique. Pour Seuphor, il n’est pas trop tôt pour récupérer enfin au garde-meubles sa bibliothèque. La situation financière reste difficile. Avec le retirage de son livre chez Maeght, il a reçu quelques paiements de droits. Les perspectives d’éditions s’éloignent car les éditions du Pavois cessent leur activité. Pourtant, une fois encore, les bonnes nouvelles arrivent de façon inopinée. Il reçoit des États-Unis la proposition d’écrire un livre sur Mondrian contre argent comptant. Un comité s’est concerté pour savoir qui pourrait écrire un tel ouvrage. Le collectionneur Sidney Janis, le galeriste Louis Carré et quelques autres personnalités en sont arrivés à la conclusion que seul Seuphor pouvait légitimement réaliser cette tâche. On lui propose une somme de cinq mille dollars , renouvelée pour chaque édition en langue étrangère, puis pour chaque réédition. Dans ces temps très difficiles, l’éclaircie semble incroyable. On lui verse un acompte substantiel pour qu’il puisse s’atteler à la tâche, entreprendre les voyages nécessaires. Au moment de donner suite à cette offre providentielle, sa situation personnelle n’est guère favorable. Depuis plusieurs mois, Seuphor est malade. Il prend à témoin Sonia Delaunay

-«  Le 7 mars 1950  (…) On a dû vous dire que j’ai été malade. A l’hôpital de la Pitié avec une phlébite. Je dois encore rester allongé dix huit heures sur vingt-quatre, me promène un peu l’après-midi dans le quartier. Je suis très prudent ayant trop peur de compromettre mon voyage en Hollande et à New York.

Si tout va bien, je pars dans six jours à Amsterdam (pour la troisième fois cette année) et le huit décembre je m’embarque pour New York. Avant mon embarquement, j’irai évidemment vous voir. Un cordial souvenir de ma femme et de « l’infidèle ».  Michel Seuphor »

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : abstraction « froide» et abstraction « chaude»

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 64

André Bloc

A Meudon, où vingt ans plus tôt Théo Van Doesburg, avec la construction de son pavillon personnel, proposait une véritable révolution pour l’habitat individuel, André Bloc entreprend la construction de sa maison-atelier en 1949. Pour le défenseur de la synthèse des arts, c’est l’occasion rêvée de concrétiser ses idées sur l’architecture. La maison-atelier, très discrète sur la rue des Capucins et la rue du Bel-Air, ne se laisse découvrir que sur le jardin et se dévoile davantage encore de l’intérieur. Le mur de façade, d’abord rectiligne et totalement aveugle, s’infléchit ensuite en une courbe de parois vitrées donnant sur l’amphithéâtre du jardin, proposant ainsi une autre illustration des rapports intérieur/extérieur. La forme courbe du volume bâti présente comme avantage majeur la concentration de la vie autour du patio, encadré par le mur extérieur concave et par un cirque de verdure. Bloc a conçu l’architecture de sa maison, la peinture des murs intérieurs, la sculpture sur le bassin de la pelouse, la mosaïque sur le mur du jardin et au fond du bassin de la terrasse et l’escalier intérieur en arête de poisson. Il a même créé ses propres meubles pour sa maison, certains destinés par la suite à une édition. Le sculpteur cybernétique Nicolas Schöffer en a dessiné les panneaux électriques.

Le mouvement MADI s’intègre désormais au paysage artistique parisien. En janvier 1951, Arden-Quin organise l’exposition Espace-Lumière à la galerie Suzanne Michel à Paris, à laquelle participent la française Jeanne Kosnick-Loss, le nord-américain Jack Youngerman et de jeunes artistes abstraits vénézuéliens vivant à Paris Jésus Rafael Soto, Alejandro Otero, Luis Guevara Moreno et Ruben Nuñez. Dans l’atelier d’Arden-Quin, situé au 23 de la rue Froideveaux un Centre de Recherches et d’Études Madistes est créé à l’initiative du peintre uruguayen Volf Roitman, avec la participation d’artistes latino-américains et français (Pierre Alexandre, Angela Mazat, Roger Neyrat, Ruben Nuñez, Marcelle Saint-Omer et Georges Sallaz).Cet atelier se veut à la fois un outil de promotion du mouvement Madi et plus généralement un endroit ouvert à l’information au dialogue, à l’échange d’idées. On y projette des documents sur l’art abstrait pour mieux susciter le débat. On compte parmi les visiteurs aussi bien les pionniers Georges Vantongerloo, Marcelle Cahn ,César Domela ou Auguste Herbin, que des artistes plus jeunes : Alicia Penalba, Carlos Cairoli, Georges Koskas et Soto.

L’abstraction lyrique

Un nouveau front s’ouvre  en ce début des années 1950, opposant une abstraction « froide» et une abstraction « chaude». Aux antipodes de l’art géométrique se développe un art informel, tachiste, où le geste prime , où la spontanéité est la seule règle. Wols et Georges Mathieu ouvrent la voie. Hans Hartung et Pierre Soulages arrivent avec des nouvelles recherches. Les tenants de l’abstraction gestuelle s’opposent alors fermement aux tenants de l’abstraction géométrique. Ils valorisent l’engagement physique du peintre dans son travail. La liberté du peintre vient de son expression immédiate, gestuelle. Cette abstraction lyrique veut promouvoir un lien émotionnel direct entre le peintre et le spectateur.

Au salon des Réalités Nouvelles, la vague géométrique prend de l’ampleur. Ses partisans renforcent leurs troupes. Dans le même temps, Charles Estienne publie L’Art abstrait est-il un Académisme ? , pamphletdans lequel il dénonce « une  esthétique du plan coupé et de l’aplat, une nouvelle routine, une nouvelle usure de l’œil et de l’esprit 1» .

En 1950, le jeune Dewasne, lui-même engagé dans la tâche exaltante de créer un langage plastique neuf et Edgard Pillet  secrétaire général de la revue Art d’aujourd’hui, fondent l’atelier d’ art abstrait au 14 rue de la Grande Chaumière à Montparnasse. Au sortir de la guerre, les anciens combattants américains disposent de bourses pour venir étudier en Europe. Certains utilisent ces aides pour bénéficier de formations sur l’art. L’atelier d’art abstrait les attire et connaît un rayonnement international: conférences techniques et philosophiques auxquels les acteurs du monde de l’art participent. Edgard Pillet prend sa part dans la polémique lancée par Charles Estienne. Léon Degand, fervent défenseur de l’abstraction géométrique répond aux attaques de Charles- Estienne en affirmant qu’en art, la froideur comme la chaleur est une  forme de tempérament, qu’il n’y a ni bonne ni mauvaise  peinture, que de mauvais peintres. Il participe aux conférences de l’atelier d’art abstrait avec Julien Alvard, Charles Estienne, André Bloc, Desargues et Seuphor. S’y joignent des artistes tels que Félix Del Marle, Auguste Herbin. On organise des visites d’atelier, des discussions sur le travail des élèves. Ensemble, ils forment un grand nombre d’artistes et intellectuels venus du monde entier, principalement d’Amérique latine et des pays scandinaves. Inscrit à l’atelier d’art abstrait, Agam, fixé à Paris en 1951 , commence à s’intéresser à l’art cinétique. Il rencontre Fernand Léger et Auguste Herbin. Fortement impressionnée par la jeune peinture française qu’elle découvre lors d’une exposition à Bruxelles, la jeune artiste Belge Francine Trasenster décide alors de venir à Paris où elle rencontre  l’architecte Michel Holley qu’elle épouse en 1947. C’est l’année 1950 qui voit Francine Holley-Trasenster s’investir totalement dans l’abstraction géométrique. Elle fréquente le milieu artistique autour de Fernand Léger, participe aux réunions de l’Atelier d’art abstrait de Jean Dewasne et Edgard Pillet,  s’inscrit à l’Atelier d’Arts Sacrés, où elle apprend les techniques de la fresque. Un jeune artiste Vénézuélien, Jésus Soto, fréquente lui aussi l’atelier d’art abstrait ainsi que le salon des Réalités nouvelles. Son constat est généralement critique, considérant que l’abstraction géométrique ne fait que simplifier la figuration.

1 Réalités nouvelles 1946-1955 Galerie Drouard 2006

La chaîne vidéo

Gérard Garouste : peindre Kafka

Lorsque Gérard Garouste arrive à l’école des Beaux-arts, Buren et le groupe BMPT constituent le fer de lance de la recherche plastique. Garouste va découvrir Marcel Duchamp. Dans ce contexte, s’attacher à une « peinture d’Histoire », tant par ses thèmes que par sa forme, suppose une conviction forte et peut même passer pour une provocation. Loin de la table rase de Supports/surfaces, du point Zéro de BMPT. Garouste ouvre à nouveau les livres d’art, les livres d’histoire, redécouvre Goya. Cette position dans le champ artistique, le peintre l’assume.

Actuellement à la galerie Daniel Templon à Paris, sous le titre « Correspondances », Gérard Garouste part à la rencontre de Kafka en compagnie du philosophe Marc-Alain Ouaknin.

«Correspondances» est l’histoire de cette rencontre: celle de Gérard Garouste et de la littérature de Franz Kafka, mais aussi entre le peintre et un philosophe, Marc-Alain Ouaknin. « A travers une vingtaine de tableaux, Garouste propose une plongée jubilatoire et toute personnelle dans l’univers de Kafka. Certaines créatures semblent sorties de ses nouvelles,comme le «chat-agneau»et toute une collection d’écureuils et de martres. Mais l’esprit de Kafka est ailleurs. Il affleure dans la déformation des silhouettes et les paysages ambigus où réalisme et fantastique se côtoient avec naturel. Il transparaît dans la juxtaposition d’époques et de symboles dont la profusion laisse présager mille histoires et filiations secrètes ».

Gérard Garouste

Correspondances (Gérard Garouste – Marc-Alain Ouaknin)
25 mars – 19 juin 2021

Galerie Daniel Templon
Paris – Grenier Saint Lazare

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Arden-Quin et MADI

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 63

Arden-Quin et MADI

Un renfort pour l’art concret accoste d’outre-Atlantique. En 1948, Seuphor rencontre Carmelo Arden-Quin artiste uruguayen fraîchement débarqué d’Argentine, où il a créé, le 3 août 1946, le mouvement MADI au collège français d’études supérieures de Buenos Aires, avec Blaszko, Presta, Kosice notamment. En 1935 une rencontre fondamentale met en rapport Arden-Quin avec Torres-Garcia revenu en Argentine après l’aventure de Cercle et Carré. Arden-Quin va se passionner pour toutes les avant-gardes historiques dont est issu l’art abstrait construit (futurisme, néoplasticisme, suprématisme et constructivisme). Il fréquente alors Torrès-Garcia qui lui donne accès à sa bibliothèque, aux revues d’avant-gardes qu’il reçoit du monde entier. Avec le groupe MADI, le projet de Carmelo Arden-Quin est d’en finir avec la nature statique de l’art sous toutes ses formes, en particulier l’art concret, afin d’aller vers le mouve- ment et l’intégration des moyens d’expression. Le manifeste MADI proclame la faculté de peindre des structures polygonales planes, concaves ou convexes, des plans articulés, amovibles, animés de mouvements linéaires, giratoires ou de translations; la possibilité de sculpter des solides avec des espaces vides et des mouvements d’articulation. Plus généralement, il s’agit de bannir toute trace d’expression, de représentation et de signification.

– « L’œuvre est, n’exprime pas.
     L’œuvre est, ne représente pas.
     L’œuvre est, ne signifie pas. »

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Arden-Quin se livre également à une critique de l’Art Concret.

– « L’Art Concret a péché par manque d’universalité et de cohérence organisatrice. Il a sombré en de profondes et insurmontables contradictions, tout en conservant les atermoiements et les incertitudes de l’Art ancien et celles de ses ancêtres immédiats : le suprématisme, le constructivisme, le néoplasticisme (…) » 1

Pour Arden-Quin, Seuphor incarne une figure historique en Europe, le créateur avec Torrès-Garcia de Cercle et Carré. Les deux hommes sympathisent, établissent des relations avec leurs amis respectifs. Boulevard de l’Opéra à Paris, chez Marius Bérard, trésorier du salon des Réalités nouvelles, on se réunit avec Grégorio Vardanega, déjà engagé dans une œuvre lumino-cinétique. Bérard se renseigne sur l’ Amérique latine où il veut émigrer, Arden-Quin s’informe sur le salon des Réalités nouvelles. Seuphor, s’il montre de l’intérêt pour le mouvement MADI, n’adhère pas complètement aux idées du groupe. Le changement formel du cadre du tableau ne s’accorde pas avec la rigueur d’un Mondrian auquel il marque son attachement. Pour les membres de MADI, le but est de prolonger, ici en France, le mouvement amorcé en Argentine. Les rapprochements se multiplient, notamment avec Vantongerloo et le salon des Réalités Nouvelles. En avril 1950, la galerie parisienne de Colette Allendy présente « Les Madis » avec Arden-Quin, Vardanega, Eielson et Desserprit. L’exposition est transférée au salon des Réalités Nouvelles. Pour ces artistes d’Amérique Latine et le mouvement Madi, c’est le point de départ d’un investissement. Régulièrement au salon des Réalités Nouvelles, « les madistes de Paris » proposent en 1953 des sculptures animées par des moteurs électriques de Carmelo et de Ruben Nunez, des tableaux « optiques-vibrations » de Luis Guevara et de Ruben Nunez., des tableaux polygonaux de Pierre Alexandre, Luis Guevara, Guy Lerein, et de Wolf Roitelet. L’avènement d’un art nouveau se révèle dans la recherche du mouvement.

Art d’Aujourd’hui

Si la défense de l’art abstrait géométrique est assurée par des groupes actifs, la presse doit constituer un relais. C’est ce que pense le peintre et sculpteur Edgard Pillet qui, en 1949, souhaite combler le manque de publications consacrées à l’art abstrait, plus particulièrement à l’abstraction géométrique héritière de Mondrian et de De Stijl.

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A défaut d’une vraie revue, Pillet décide avec quelques amis de créer dans un premier temps un simple hebdomadaire de quelques pages. Mais le manque de moyens financiers met rapidement un terme à l’initiative. Mis au courant, André Bloc propose à Pillet d’éditer un véritable magazine qui pourrait bénéficier de la logistique de sa propre revue L’Architecture aujourd’hui. Pillet accepte avec enthousiasme. André Bloc, « un ingénieur de l’École centrale qui lit L’Esprit nouveau », architecte, peintre, sculpteur, éditeur, est un homme  incontournable dans son domaine d’activité. Il a dirigé plusieurs périodiques et intervient partout. Edgard Pillet lui propose son idée directrice au cœur du projet: la synthèse des arts, réponse à deux idées maîtresses : la nécessité de mêler les différentes disciplines artistiques, et celle d’établir la relation entre la création contemporaine et le public. André Bloc dont la revue L’Architecture d’aujourd’hui ,qu’il a fondé en 1930, lui permet d’envisager pour le projet de Pillet un véritable fonctionnement de périodique avec des rédacteurs, une publication soignée, des illustrations, des annonceurs, donne le coup de pouce décisif. La revue s’appellera : Art d’Aujourd’hui . Une équipe se constitue autour de son directeur André Bloc et d’Edgard Pillet, secrétaire de rédaction. Elle est composée d’auteurs et de critiques en vue : Léon Degand, Julien Alvard, Roger Van Ginderteal, Pierre Guéguen, ainsi que Michel Seuphor, Charles Estienne, Georges Boudaille, Herta Wescher, Roger Bordier et l’artiste Félix Del Marle. Pillet y tient la chronique « Pour un large débat ». Cette impérieuse nécessité de mêler les différentes disciplines artistiques, et celle de rapprocher la création contemporaine du public conduisent les rédacteurs à lancer des passerelles régulières entre ces divers centres d’intérêt. A l’évidence,  Art d’aujourd’hui se positionne en instrument de combat avec pour nouveau front l’intégration des arts à l’architecture. Pendant sa courte existence, Art d’aujourd’hui présentera des couvertures dessinées par les plus grands artistes, Sonia Delaunay, Magnelli, Jean Leppien.

1Manifeste Madi Arden-Quin Buenos-Aires 1946 cité dans : http://www.madi-art.com/fr/arden%20quin/p_arden1.htm

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la guerre des abstractions

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 62

 « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres »

Après ces quatorze années de repli, dans les conditions les plus humbles, l’installation à Paris reste préoccupante. Les parents de Suzanne ont offert la possibilité au couple d’emménager dans un local exigu au numéro 2 de la rue des Beaux-arts: une chambre minuscule occupée presque entièrement par le lit; il faut bien s’en contenter.
Une fois encore,  Seuphor voit arriver la chance au détour d’une errance. Croisant un soir sur le boulevard Saint-Germain Aimé Maeght, Germain Seligman et Jean Bazaine, il est interpellé par Maeght :

– «  Oh, Seuphor ! Venez, je vous invite à prendre un verre à la Rhumerie martiniquaise ! ».

Aimé Maeght, des projets pleins la tête, saisit Seuphor et l’entraîne vers la terrasse surélevée de la Rhumerie, dans le souffle bruyant du boulevard. Il vient d’ouvrir sa galerie parisienne et, autour d’un verre, peut avec délectation revisiter son parcours atypique. Celui qui, à vingt ans, trouvait  un emploi de graveur lithographe à Cannes, passionné de jazz, jouant dans un petit orchestre, a évolué. Bricoleur, pour gagner sa vie, il répare des postes de T.S.F. Comme Marguerite, sa femme, appartient à une famille de commerçants cannois, ils n’ont pas trop de mal à trouver un local en centre-ville. Ils reviennent à Cannes en 1930 pour ouvrir avec une imprimerie, leur agence de publicité spécialisée dans la publication de posters et de gravures à partir de sa propre composition de ses dessins originaux. Cette même année, Picabia vient à son agence et remarque que Maeght occupe un bureau tellement attrayant qu’il pourrait s’en servir pour une galerie d’art :

– «  Pourquoi n’accrochez-vous pas quelques tableaux sur vos murs ? » 

Maeght l’écoute et à sa grande surprise vend immédiatement tout ce qu’il accroche . Le petit magasin de radio est maintenant devenu la Galerie Arte. A Cannes, où vivent de riches collectionneurs, la galerie prospère rapidement. Maeght montre donc des tapisseries de Lurçat, des meubles de René Drouin, des livres reliés de Rose Adler.
Un jour de 1936 Pierre Bonnard vient chez lui accompagné de Maurice Chevalier au sujet de la publication d’un programme de Music-hall pour une fête de charité à Cannes, le peintre suggère que Maeght réalise l’impression de la lithographie qui paraîtrait sur la couverture du programme. Il laisse la litho originale chez Maeght. Un collectionneur arrive, demande si elle est à vendre à Maeght embarrassé, qui lâche : « Oh!, 4,000 francs…  ». Cette vente rapide le convainc d’aller sur le marché de l’art.
Lorsqu’en 1942 Bonnard perd sa femme. Aimé et Marguerite le soutiennent dans son épreuve. Ils lui fournissent du matériel pour peindre, l’aident dans sa vie quotidienne. Ils s’occuperont de la vente de ses tableaux. Bonnard leur présente Matisse, qui à son tour deviendra un ami. Quand Bonnard décide de s’installer à Paris, les Maeght le suivent. La galerie s’installe rue de Téhéran. À partir de ce moment, la galerie Maeght va vendre les œuvres de Pierre Bonnard.

Face à Seuphor, le discours de Maeght est tranchant :

– « Tout ce que l’on raconte sur l’origine de l’art abstrait est absurde. Les journaux ne disent que des imbécillités, on ne sait pas ce qui s’est passé, c’est vous qui le savez. Vous allez écrire un ouvrage sur l’histoire de l’art abstrait telle que vous la connaissez, telle que vous l’avez vécue. Je vous donne carte blanche, vous pouvez écrire ce que vous voulez. Liberté totale…Je vous donne trois minutes pour réfléchir et trois mois pour le faire. »1

Quatorze ans de réclusions, de repli sur soi, quatorze ans éloigné des projets d’édition, quatorze ans d’attente. Fallait-il trois minutes de réflexion à Seuphor pour se décider ? La réponse est immédiate :

 D’accord ! ».

Depuis son retour à Paris, Seuphor n’a plus de bibliothèque ni de bureau. Tout est provisoire; les livres dorment dans des caisses chez le garde-meuble. Pas de documentation. En revanche, il a sa vie en tête, toutes ces années palpitantes de découvertes, de rencontres.
 « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » s’écrit dans l’urgence, sur le lit de la minuscule chambre de la rue des Beaux-arts. Il doit s’occuper de tout. Il assume la mise en page, se rend à l’imprimerie pendant un mois. L’ami Arp dessine une couverture. Le pari est tenu. En mai 1949, l’édition est prête.
L’initiative de Maeght vient d’offrir à Seuphor un tremplin pour sa réinsertion dans le milieu artistique. L’élan ne s’arrête  pas à cette publication. Quelques jours après la sortie de l’ouvrage, Maeght vient chercher Seuphor rue des Beaux-arts :

– «  J’ai passé une nuit blanche, je n’ai pas pu m’arracher de votre livre. Vous avez écrit quelque chose de formidable, c’est magnifique. »2

Cependant le galeriste émet des réserves sur un livre qu’il juge trop gros, donc difficile à vendre. Heureusement l’événement trouve son prolongement dans l’exposition que Seuphor organise pour Maeght.  « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » sert de catalogue de prestige pour l’exposition. Pour couronner l’événement, la galerie organise un déjeuner au premier étage de la tour Eiffel où se bousculent des personnalités de l’art, de la politique. Le livre que Maeght estimait invendable part facilement. La vision sur l’histoire de l’art abstrait change à la lecture de l’ouvrage. On y découvre des tableaux de Mondrian, Kandinsky ou Freundlich de 1912 à 1914. Viera Da Silva, stupéfaite, lui avoue :

–  «  C’est inouï, tout cela a été fait et nous ne le savions pas ! »

On commande des livres de l’étranger. La première édition de « L’art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » est rapidement épuisée. Un second tirage suit immédiatement. Cependant le panorama qui y est présenté agace. Les membres du salon des Réalités nouvelles , après un premier accueil chaleureux, reconsidèrent totalement leur regard sur Seuphor, furieux par ce qu’il écrit. Arp, lui-même subira le coup de froid du salon car il est son ami. L’antiquaire Sidès, président du salon, Pevsner, Kupka, Sonia Delaunay manifestent violemment leur mécontentement. Son livre dérange. Seuphor, en homme libre, corrige des dates, des biographiques, rétablit des vérités. Dans cette adversité, il retrouve sa place, indépendante. Il ne veut pas s’attacher à une galerie, pas même celle de Maeght pour laquelle il est sollicité.


La guerre des abstractions

Grâce à « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » , Seuphor se trouve accrédité dans le milieu de la critique d’art alors qu’à son grand désespoir, aucun signe d’intérêt ne se décèle dans le monde de la littérature, lui l’écrivain auquel le Goncourt semblait promis. Accoutumé aux polémiques anciennes avec les surréalistes, il doit désormais compter avec les oppositions toujours plus vives à l’intérieur même de l’art abstrait. Breton a rencontré, après l’exposition Internationale du Surréalisme de 1947 à la Galerie Maeght, le critique Charles Estienne, défenseur d’une tendance de l’abstraction qui se réclame de Kandinsky. L’abstraction lyrique refuse la rigueur de la géométrie pour exprimer les émotions en relation avec l’univers naturel. Les deux hommes sont devenus assez proches, Charles Estienne fréquentant les réunions du café, sans adhérer au mouvement. Estienne ne partage pas les vues de Breton et regrette son refus de s’intéresser à la technique picturale. Mais le rapprochement semble pourtant se dessiner entre surréalisme et l’abstraction lyrique.
Le Salon d’octobre, créé sur l’initiative de Charles Estienne, rassemble des artistes abstraits sous le signe du lyrisme. Estienne lance à la tribune de Combat-Art un manifeste : Une révolution, le Tachisme, avec le soutien de Breton dans un encadré, Leçon d’octobre. Les deux protagonistes célèbrent l’union d’une certaine forme d’abstraction et du surréalisme. La polémique s’étale par voie de presse et les critiques se déchaînent. Mais Breton et Estienne partagent la même détermination pour une action commune.
Personnalité incontournable, Charles Estienne occupe la place de Paris. Seuphor, incapable de se résoudre à cette primauté, conteste les choix du critique, surtout son rapprochement avec les surréalistes. Ses positions s’affichent fort éloignées de celles de Charles Estienne qui manifeste vertement son agacement:

– «  La géométrie sert surtout les peintres mineurs »


écrit-il d’une plume vitriolée. Les deux hommes se connaissent, se croisent souvent et s’évitent la plupart du temps. Une poignée de mains par-ci, un salut par-là. Seuphor, arrivé à la cinquantaine, n’en a pas fini avec les combats, les controverses, les oppositions. Entre surréalisme et abstraction, parmi les critiques et les galeries, il n’est pas l’homme des compromis ni des arrangements. Dans « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres , à sa grande surprise, la présence de Sophie Tauber-Arp déclenche des réactions vives, passionnelles. La veuve de Van Doesburg, Nelly, devenue membre du comité des Réalités Nouvelles, et Sonia Delaunay, réagissent avec hostilité à la présence de la femme de Arp dans cet ouvrage. Seuphor peut bien argumenter que Sophie Taeuber s’imposait comme une figure de Dada, ses interventions au cabaret Voltaire, qu’elle développait une œuvre propre à côté de Arp, l’opposition ne désarme pas. Cet affrontement prend même un aspect presque violent lorsque Tristan Tzara convoque Seuphor à son domicile pour une discussion très orageuse à ce sujet.

Par bonheur, le monde de l’art lui marque parfois son attache- ment. Ses efforts touchent ceux qui partagent lune vision identique de l’art. L’un d’eux, Jean Gorin lui témoigne clairement son soutien. Gorin que Mondrian jugeait le « le seul néo-plasticien français » a découvert très jeune le néoplasticisme avec un numéro de Vouloir, la petite revue lilloise créée par le groupe, présentant un article de Mondrian et des reproductions de ses tableaux. Cette publication lui fait connaître les recherches de Vantongerloo. Séduit, Gorin se décide à rendre visite à Mondrian en 1927. Cette rencontre détermine son engagement De retour à Nort-sur-Erdre, il modifie son atelier pour le transformer, à l’instar de celui du maître, en intérieur néo-plastique. A partir de ce moment, Jean Gorin s’engage avec conviction dans la défense de l’abstraction géométrique. Seuphor soutient sa participation à Cercle et Carré . Après son action dans Abstraction-Création, Gorin s’investit dans le salon des Réalités nouvelles puis dans le groupe Espace. Sa gratitude pour le travail de Seuphor s’exprime sans détours :

–  «  Grasse, 19,5.1950

Mon cher ami,

(…)Grâce à toi, les jeunes critiques d’art nés de la libération, ne peuvent plus ignorer le Néoplasticisme et son créateur génial, son importance dans le développement de l’évolution de l’art d’aujourd’hui.(…) J’ai correspondu longuement avec Sartoris, j’ai reçu de lui des lignes remarquables et surtout si encourageantes pour moi. Il fait en Italie un  gros effort de regroupement des abstraits constructifs, puisse-t-il réussir ! Chez nous, Del Marle va tenter de faire aussi quelque chose dans ce sens. Il est bien vrai que nous sommes submergés par un expressionnisme abstrait des plus déplorable.   (…)» Gorin 3

1« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan 

2« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan 

3 Seuphor, Fonds Mercator SA , Anvers, Paris   p 226

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : sur le front de l’art concret

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 61

Les Réalités Nouvelles

L’année suivante, le groupe Abstraction-Création dont Cercle et Carré fut à l’origine, se transforme en salon des Réalités Nouvelles. Le choix de substituer à Abstraction-Création le nom de Réalités Nouvelles présente un intérêt majeur : il met un terme à la polémique de l’art concret tout en permettant de se prémunir contre toute attaque consistant à dévaloriser l’art abstrait par rapport à sa relation au réel. Mieux encore, il facilite la présence des différents courants de l’art non-figuratif.
Le premier salon des Réalités Nouvelles. Art abstrait, Concret, Constructivisme, Non figuratif, s’ouvre au Palais des Beaux-Arts de la Ville de Paris en juillet 1946. L’exposition est dédiée à la mémoire de Robert Delaunay, Théo Van Doesburg, Duchamp-Villon, Eggeling, Otto Freundlich, Kandinsky, Lissitzky, Matevitcti, Mondrian, Rossiné,Sophie Taeuber-Arp, Georges Valmier, et du critique Ivanhoé Rambosson, tous disparus.
Le temps a passé depuis Cercle et Carré, depuis  Abstraction-création, et cependant il s’agit toujours de militer, de défendre l’art abstrait contre les attaques venues de tous bords. Réalités Nouvelles trouve sa véritable identité lors de ce salon doté d’un comité directeur constitué cette fois-ci essentiellement d’artistes,   Frédo Sidès pour président-fondateur, tandis qu’Auguste Herbin et Félix Del Marle y exercent les fonctions de vice-président et de secrétaire général. Jean Arp, Sonia Delaunay, Jean Dewasne, Albert Gleizes, Jean Gorin et Antoine Pevsner soutiennent le mouvement. Afin que la crédibilité de la manifestation et d’une manière plus générale celle de l’art abstrait, ne soit entamées, on décide que ne pourront devenir membres sociétaires uniquement les artistes en mesure de prouver « trois années successives de fidélité dans les arts non figuratifs ».
La profession de foi du salon prend position pour l’abstraction :

– « Depuis trente ans, les œuvres abstraites sont éliminées systématiquement de toutes les manifestations officielles, en France et à l’étranger, la Biennale de Venise de 1948 est le dernier en date de cet escamotage.(…) Falsifier l’histoire, nous supprimer purement et simplement du nombre des artistes vivantes comme on a pu le constater tout récemment encore dans certaine presse et dans une préface éditée par une galerie, tout cela n’a aucun rapport avec ce qui peut être considéré comme « La Critique », comme les droits de la critique et son devoir ». 1

De façon plus radicale encore, l’abstraction défendue fait la part belle à la géométrie :

– « La valeur émotive du message résultera nécessairement et uniquement de la valeur intrinsèque des lignes, des plans, des surfaces, des couleurs, dans leurs rapports réciproques et des plans, des pleins, des vides exaltant la lumière. Cette valeur est essentiellement plastique et éminemment universelle »

Le manifeste provoque immédiatement l’hostilité des partisans de l’abstraction gestuelle, de l’abstraction lyrique et de l’art informel. Hartung, Schneider et Soulages signent une lettre de protestation commune:

– « Tout conglomérat de mots tendant à définir d’une façon précise une manifestation de sensibilité sera toujours quelque chose de navrant. Une telle définition serait en outre prématurée pour un mouvement en pleine évolution. »  

Jean Dewasne, de son côté, adresse une lettre de démission au comité du salon.

« Le dit salon a été crée pour défendre l’art abstrait mais non pour défendre des conceptions idéalistes ou spiritualistes contre des conceptions matérialistes, ni des théories esthétiques comme celle de l’art pour l’art à l’exclusion de tout autre ; et réciproquement d’ailleurs. Je ne puis accepter cette réduction de ma liberté de pensée au sein de notre association ainsi que celle d’autres membres de la société. » 2

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Pour Seuphor, réapparaître dans la vie artistique parisienne après quatorze années de retraite à Anduze, n’est pas une tâche aisée. A Paris, le milieu artistique ne l’a pas attendu pour évoluer, se déployer. A Saint-Germain des prés, le librairie éditeur Jacques Povolozky est décédé trois ans plus tôt, renversé par un camion boulevard Saint-Germain. De nouveaux venus occupent les places dans la presse, l’édition, les galeries, les institutions. Seuphor reste un inconnu pour beaucoup. L’appréhension ne fait que croître lorsque, montant l’escalier qui mène au salon des Réalités Nouvelles de 1948, il aperçoit, en haut des marches, les silhouettes campées à l’entrée du palais : Nelly Van Doesburg et Sonia Delaunay. L’attitude des deux femmes que Seuphor perçoit immédiatement en Cerbères, n’a rien d’accueillante. Cependant, la surprise joue pour lui. Après quatorze années d’éloignement , de silence, il est le recours historique pour les tenants de l’abstraction géométrique. Où était-il ? Que faisait-il ? N’était-il pas mort ? L’aura de son passé artistique fait de lui la référence que l’on désigne aux jeunes artistes. Seuphor représente la mémoire de l’art géométrique, celui qui a connu Mondrian, le créateur de Cercle et Carré. Il fallait qu’il redevienne celui qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le militant de l’avant-garde géométrique. Il revoit Pevsner, entre en relation avec Max Bill. Les retrouvailles de Seuphor avec le milieu artistique, apparaissent, à cet instant, cordiales, chaleureuses même.

Movimento Arte Concreta

En Italie, la situation de l’art abstrait présente d’autres facettes. Après la guerre, des initiatives se développent dans différentes directions. Le Mouvement est né à Milan en 1948, lors de l’exposition à la librairie d’art Salto, composée de douze gravures des peintres : Dorazio, Gillo  Dorfles, Fontana, Garau, Mino Guerrini, Mazzon, Monnet, Munari, Perilli, Soldati, Ettore Sottsass et Luigi Veronesi.
Ces artistes reprennent les recherches des avant-gardes de l’entre-deux guerres. Dorfles, un des animateurs du groupe, à la fois peintre et critique d’art, publie, à son tour, un texte « Art abstrait, art concret ». Le Movimento Arte Concreta, tout en s’intéressant aux recherches de leurs voisins suisses, dont Max Bill,  manifeste un intérêt pour les recherches des artistes d’Amérique latine. L’art concret argentin, notamment, est exposé à la librairie Salto un an plus tard. Sans sectarisme, le groupe accueille des artistes tels que Burri, Baj, Jorn, Perilli, mais également l’ancien futuriste Prampolini. Le MAC est né à Milan et se propage rapidement en Italie: à partir de 1951 s’étend à Florence, Turin, Gênes, Rome, Naples et Catane. Seuphor est sollicité pour collaborer au numéro 4 de la revue Spazio (juin 1951). L’ami des années de jeunesse, Prampolini, reste, vingt cinq ans plus tard, son correspondant privilégié.

1Extrait du document original du salon

2Archives des Réalités Nouvelles, 1949, pièce 28

La chaîne vidéo

Christian Sorg : aux racines de l’art rupestre

Le peintre Claude Viallat affirmait : « Toute la peinture contemporaine est dans Lascaux et dans la préhistoire. »
Christian Sorg pourrait vraisemblablement s’approprier cette affirmation. Il appartient à la génération des artistes qui, notamment au sein du groupe Supports-Surfaces, se sont interrogés sur les éléments constitutifs de la peinture. Chez lui cette réflexion se fera de façon personnelle en créant en 1978 la revue « Documents sur » dont le conseiller artistique était l’écrivain Marcellin Pleynet..
« Christian Sorg a été partie prenante d’un moment très particulier de l’histoire de la peinture en France celui de la re-fondation de l’ abstraction par le retour aux constituants essentiels du tableau. Couvrir une surface par la couleur, la diviser pour y travailler l’espace, y inscrire une trace, il s’ y confronte comme les peintres de sa génération (notamment Supports/Surface), mais refuse tout système. »

Arcy, chemin des grottes 2020

Au début des années 90, depuis ses nombreux séjours en Aragon, une calligraphie picturale nouvelle s’impose à lui. En effet, il découvre et arpente l’environnement préservé des sierras, visite les sites préhistoriques du Levant, et ceux très proches de son atelier en Bourgogne à Arcy- sur-Cure. Christian Sorg a vu les grottes de Lascaux et du Pech Merle. En 2014 il présente dans la galerie du théâtre de Privas, lors de l’exposition « Les Artistes de la grotte Chauvet et les artistes contemporains« , à l’occasion de l’ouverture du fac-similé de la grotte Chauvet, « Mains inverses », une peinture proche des mains négatives préhistoriques ou des panneaux d’empreintes de la paume de la main avec de la terre rouge.
 » Je retiens la présence très forte qui vient des parois, car il n’y a pas de démonstration picturale par rapport à un sujet choisi. J’aime cette présence par rapport au temps qui passe, que ce soit cinq ou dix-huit mille ans. »

L’exposition actuelle à la galerie Dutko à Paris met en perspective cette recherche qui nous dit que, à l’échelle du temps terrestre, ce qui sépare le peintre de Lascaux et le peintre contemporain n’est qu’un bref moment.

« Je suis toujours au commencement de quelque chose où rien n’est jamais joué d’avance. » Christian Sorg

CHRISTIAN SORG
SURGISSEMENTS

20 février – 3 Avril 2021
Galerie Dutko – Ile Saint-Louis
4 rue de Bretonvilliers 
Paris 4e

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : « Le monde est plein d’oiseaux »

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 61

Le 25 août 1944 les éléments de la 2e DB entrent dans Paris. La signature de la reddition des troupes nazies intervient à la gare Montparnasse. Charles de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, arrive au ministère de la guerre rue Saint-Dominique, puis prononce à l’hôtel de ville un discours à la population.

Le même jour, à Tornac, une trentaine de maquisards ont immobilisé un convoi de quelques centaines de soldats allemands . Seuphor insiste pour connaître tous les détails de l’opération. Le convoi allemand, bien armé, subit alors l’attaque de quatre avions venus les mitrailler. Le 26 août, De Gaulle salue les forces américaines et celles de Leclerc lors du défilé de la victoire sur les Champs-Élysées.

Lorsque novembre arrive, Seuphor, après bien des hésitations, se décide enfin, monte à Paris et loge chez des amis russes. En quête d’un bon éditeur, il vient signer un contrat avec une jeune maison en développement, « Les Éditions du Pavois ». Ce voyage se révèle désastreux: logé dans une maison humide et mal chauffée, il contracte une pleurésie et rentre fiévreux à Anduze. Cette fois encore, la maladie entraîne un bouleversement dans la vie de Seuphor. Un admirateur de ses écrits, fabriquant de biscuits dans la région, lui rend visite avec un médecin. Avec 40 degrés de fièvre, il ne se remet pas de son escapade parisienne. La maison du mas blanc est toujours humide, le lit du Gardon voisin souvent inondé. On juge rapidement que l’endroit se révèle néfaste pour sa santé. Pris en charge par son marchand de biscuits, généreux et actif, le couple Seuphor se voit offrir la possibilité de déménager dans une nouvelle demeure à Aubagnac, près de Bagnols-sur-Cèze. La petite maison de maître, entourée de superbes platanes, devient leur nouveau gîte. Seuphor y écrit « Le monde est plein d’oiseaux » où il tire un trait sur la religion. Doucement se tourne une page.

Le 31 décembre 1944 sera le dernier passé dans cette région d’accueil. Soirée froide où il faut se résoudre à brûler des chevrons destinés à la construction d’une cabane au sommet de la colline. Invité à cette Saint Sylvestre, Francis Bernard a apporté la veille un coq pour lequel on dresse une nappe blanche sur le bois nu de la grande table. Accepté au rang des amis proches , Francis Bernard obtient le privilège de lire le contrat d’édition que Seuphor a rapporté de la capitale. La soirée s’achève dans la fumée de fines cigarettes en devisant sur la condition des écrivains. Francis Bernard se décide à lire à haute voix les premiers chapitres de son futur livre sur Seuphor alors qu’un vent violent couvre sa voix. Parfois Seuphor l’interrompt pour corriger tel détail biographique.

Déjà , le désir de rentrer à Paris fait son chemin. Quelques peu lassés par la cohabitation avec la propriétaire qui loge dans la même maison au rez-de-chaussée, ils se décident. Quatorze années de retraite, quatorze années hors de Paris. Son aspiration à retrouver la capitale s’impose aussi ardente qu’avait été son désir de la fuir. La plongée dans la littérature religieuse, les classiques grecs et latins, la théologie, le repli dans une vie rurale et isolée, tout cela appartient désormais au passé. Les trois années vécues à Bagnols-sur-Cèze contribuent à ce désengagent. Dans Paris libéré, Seuphor voit-il la perspective de sa propre libération?

De la plume qui sert à bien des choses

Au retour de l’exode, Denise Bleibtreu et Victor Vasarely poursuivent l’idylle engagée au café de Flore lors du Noël 1939.Victor est toujours charmeur, plus que jamais pétillant d’idées. Et si le local de la rue La Boétie se transformait en atelier de décoration ? Victor maîtrise la technique de la ballottine, une peinture à l’huile rehaussée d’un semi de fines perles de verre. Denise adopte la proposition et l’activité prend son essor. L’idée germe de transformer ce local en galerie; en couple, ils mènent de front l’aventure de l’artiste et celle de la galeriste.

A peine plus jeune que Seuphor, Victor Vasarely, est entré en 1929 au « Muhëly » sorte d »équivalent du Bauhaus à Budapest. L’école, créée sur le modèle du Bauhaus de Dessau, reprenait les enseignements  de Gropius, Kandinsky, Klee ou Albers Cette influence se révèle considérable dans l’œuvre de Vasarely. Là, il s’initie aux tendances du constructivisme et découvre l’art abstrait. Il rêve de fonder une école où toutes les disciplines artistiques seraient réunies. C’est pourquoi il souhaite, en 1944, exposer le fruit de ses recherches graphiques. Tout le café de Flore accompagne leur projet et la presse suit. Le local de Denise Bleibtreu  devient la galerie Denise René.

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Au sortir de la seconde guerre mondiale, le mouvement de l’art géométrique et de l’art concret s’offre une occasion  significative pour revenir dans l’actualité de l’art à Paris. Réalisée avec la collaboration de Nelly Van Doesburg, la Galerie René Drouin présente, du 15 juin au 13 juillet 1945, une grande exposition d’art Concret. Même si elle s’ouvre dans l’espace restreint d’une galerie, cette rétrospective marque une étape importante dans l’histoire de l’abstraction géométrique en France. Pour la première fois depuis la libération, sont accrochées des œuvres de Jean Arp, Sonia et Robert Delaunay, César Domela, Otto Freundlich, Jean Gorin, Auguste Herbin, Wassili Kandinsky, Alberto Magnelli, Piet Mondrian, Antoine Pevsner, Sophie Taeuber-Arp, Théo van Doesburg. On y propose une vue élargie de l’art concret. Jean Arp et un auteur anonyme, peut-être Jean Gorin, fixent le cap dans leur préface :

– « Peinture concrète et non abstraite, parce que rien n’est plus concret, plus réel qu’une ligne, qu’une couleur, qu’une surface. C’est la concrétisation de l’esprit créateur » .


Quinze ans après la création de Cercle et Carré et le manifeste de l’art concret de Van Doesburg, l’art abstrait soulève toujours les passions et les controverses. Pendant plusieurs mois, au terme de l’exposition chez René Drouin, les critique se répondent par articles interposés dans la presse artistique La revue  Arts  participe aux échanges. « Feu sur l’art abstrait », « A propos d’art concret », «  Concret, pas concret »,  Raymond Cogniat, Frédo Sidès, Léonce Rosenberg s’affrontent. Au bout du compte, la guerre des appellations semble quelque peu vaine, dépassée, « Qu’importe, après tout, le nom ? »,  « Ce sont les hommes qui comptent, non les formules ou les étiquettes »…. Sur le front de l’art abstrait, le courant de l’art géométrique doit également compter avec les avancées de l’abstraction gestuelle.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Denis de Rougemont

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 60

Les poètes au champ

Un après-midi d’été 1943, quelques adolescents d’Alès prennent, à bicyclette, la route en direction du Mas blanc. Ces jeunes ont fondé un « Cercle projet poésie » et au collège Fleichier d’Alès un professeur, Robert Kanters, leur a parlé de l’écrivain.  Parmi eux, Pierre-André Benoît , dit PAN, est affamé de littérature et d’art. Enfant unique élevé dans une famille bourgeoise de province, bien loin de tous les milieux artistiques, le jeune Pierre-André est à la recherche d’une vocation. Dès 1941, il écrit, peint et dessine. PAB qui a déjà rencontré Seuphor dans un café en 1942, puis lors d’une visite le 9 avril 1943, entraîne ses amis vers la maison claire. Joseph Tardieu et André Vinas font partie de ce cénacle que Seuphor accueille en bras de chemise. Pour ces jeunes gens qui découvrent ce personnage dont la description du professeur d’Alès n’est pas seulement élogieuse, il faut franchir la première barrière de réserve et de timidité, dépasser l’ascendant naturel de l’âge dont jouit leur hôte. Profitant de cette journée ensoleillée, ils s’installent dans la prairie qui entoure le Mas blanc et, dans ce décor champêtre la simplicité des relations s’établit, la confiance s’installe. Seuphor s’enquiert de leur activité. Au passage, il estime que le nom de « Cercle projet poésie » n’est peut-être pas le meilleur nom d’un groupe qui aurait pu s’appeler aussi bien « Vers et prose ». Seuphor, André-Joseph Tardieu l’a déjà rencontré, sans connaître sa qualité, à l’entreprise  de son père où l’écrivain est venu chercher  des matériaux pour sa maison. Il s’ensuit pour les jeunes Alésiens une journée de découverte totale : l’ouverture sur l’art : Dada, le surréalisme, l’art abstrait…Des noms inconnus apparaissent : Duchamp, Malevitch, Mondrian, Picabia…En une seule journée,  l’univers change pour eux. Au pied d’un figuier, Seuphor détache les fruits les plus murs que Suzanne recueille dans son tablier de coutil bleu avant de les distribuer à ces élèves d’un jour. Lorsque le petit groupe reprend à vélo le chemin d’Alès, leur regard sur le monde est bouleversé.
Enfiévrés par cette rencontre, les jeunes membres du cercle de poésie décident d’agir. Avec Pierre-André Benoît, ils organisent dès le mois de novembre une première exposition de Seuphor dans leur école Fléchier. Seuphor se prend d’amitié pour le jeune éditeur ambitieux qui, sous l’enseigne des « Bibliophiles alésiens », publie de nombreux petits textes, des essais, des poèmes. Dès 1944, PAB édite Le silence  de Seuphor. Certes les tirages restent modestes, à peine plus de trois cents exemplaires pour ce premier livre, à peine plus de deux pour Le feu sur la montagne  l’année suivante. Il se reconnaît dans cette démarche, lui qui à cet âge devenait directeur de revue. Il lui facilite les contacts littéraires à Paris. A partir de 1946, PAB se consacre entièrement à l’imprimerie. Il compose toutes ses éditions typographiques sur une presse installée dans son appartement à Alès. Cette même année, il organise chez lui, l’exposition « Lignes et Couleurs », qui réunit des dessins de Robert Morel, Seuphor, Rib, Coubine, Jean Hugo, Masereel, Survage. Plus tard, Picasso, Masson, Hugo, Miro viendront travailler avec lui.

Francis Bernard

Ce 9 décembre 1943, Seuphor attend dans l’antichambre de son dentiste. Un autre visiteur, apparemment un jeune paysan de la région, patiente de son côté. Il observe Seuphor attentivement et se décide à l’aborder :

– «  Excusez-moi, je vous reconnais d’après un dessin que j’ai vu sur le livre de Guy de la Mothe qui vous est consacré, vous êtes bien Michel Seuphor ? »

Interloqué, Seuphor observe intensément celui qui l’interpelle. Le jeune homme se présente : Francis Bernard. Ils engagent la conversation. Le paysan est un viticulteur du village de Tornac, à quelques kilomètres du Mas blanc. Bien loin du profil attendu  d’un modeste vigneron, Seuphor découvre un personnage tout à fait surprenant. Protestant calviniste, l’homme a beaucoup lu, de Bergson à Valéry. Cette passion de la littérature, il la doit à un professeur du lycée de Nîmes. Francis Bernard explique comment un bouquiniste lui a appris son existence et sa présence dans la région en lui remettant un exemplaire de « Dans le royaume du cœur » publié quelques années plus tôt . En quelques minutes Seuphor apprend que cet admirateur inconnu a lu certains de ses livres, a été conquis par « La maison claire » et, depuis lors, cherche à le rencontrer, hésite, diffère le moment jusqu’à cette rencontre fortuite aujourd’hui dans cette salle d’attente du dentiste ! Loquace, il s’emballe pour cette rencontre providentielle, s’informe sur ses études, ses lectures. Ils vont se revoir pour converser, s’échanger des livres. Le dentiste l’appelle. Vite, on convient de se retrouver un dimanche. Plus tard, Seuphor découvre chez le paysan, une bibliothèque impeccablement rangée, d’une propreté totale. Le vigneron atypique qui n’arrive jamais les mains vides au Mas blanc, conquiert sa sympathie. En ces temps difficiles, les discussions sur une table mieux garnie qu’à l’accoutumée s’en trouvent plus florissantes même si le jeune homme, assez peu bavard, laisse seulement échapper de temps à autres une phrase définitive. Seuphor lui confie des livres, lui permet d’ accéder parfois à un manuscrit en cours d’écriture, écoute ce singulier personnage, atypique au point de s’atteler à une tâche inédite : écrire un livre sur Seuphor ! Il lui soumet ses brouillons pour la relecture et finance lui-même l’impression de « L’itinéraire spirituel de Michel Seuphor » en 1944. Michel Bernard suit la vie de Seuphor au quotidien. Lors d’une récente visite, le maître est cloué au lit. Pour avoir fait le trajet de Tarascon à Marseille accroché à l’extérieur du train, il a gagné une bronchite.

Denis de Rougemont

Les rencontres avec Francis Bernard se multiplient. Les visiteurs sont plus nombreux en ces temps difficiles chez les Seuphor. Venus de Paris ou de la Côte-d’Azur, ils forment un ensemble quelque peu disparate. A côté des voisins du château Montvaillant à Boisset mobilisés par leur colonie d’enfants, on trouve des peintres, dont Jean Villeri, réfugié avec sa compagne Simone Bouvier à Saint-Jean du Gard

ROUGEMONT, Denis de, 1973, Ecrivain, analyste de la civilisation EuropŽenne (CH) © ERLING MANDELMANN ©

Puis quelques lettres signalent la présence d’un voisin éminent :

 – « Savez-vous que Denis de Rougemont est dans votre pays ? – Nous avons appris que De Rougemont est à Anduze, dites-lui que… ­Vous devez voir souvent Denis De Rougemont, veuillez lui dire que nous attendons un nouvel article de lui. »

Venu séjourner avec son épouse dans une maison de campagne prêtée par des amis tout près d’Anduze, Denis de Rougemont n’est pas un inconnu pour Seuphor. L’écrivain suisse, protestant, participe à Esprit et lors d’une réunion d’amis autour de cette revue, ils se sont rencontrés à Paris dans le passé. A peine plus jeune que Seuphor, De Rougemont partage les vues de ces intellectuels « non-conformistes » dont la ligne de pensée personnaliste poursuit la recherche d’une troisième voie entre capitalisme libéral et marxiste. S’il a conservé le souvenir d’un personnage sec au visage anguleux et au regard sévère, Seuphor accorde toute sa considération au penseur et à l’écrivain. De Rougemont ne se manifeste pas. Il faut un rencontre fortuite au guichet de la poste d’Anduze pour que les deux hommes se parlent enfin. Enthousiaste, Seuphor se montre chaleureux, accueillant. Il ne reçoit, pour seule réponse, que le sourire discret d’un homme au regard caché derrière de grosses lunettes d’écaille. Seuphor obtient cependant la promesse de sa visite pour partager un thé dans la semaine. Aucune suite n’étant donné à l’invitation, il la confirme par écrit. Rien ne se passe et cette indifférence le touche. Après quelques mois de désappointement, il se décide et se rend à la maison de l’écrivain. Volets clos, aucune âme qui vive. De Rougemont et sa femme ont quitté la région sans le moindre mot d’explication. Blessé, Seuphor, garde longtemps l’arrière-goût de cet affront, offense d’autant plus difficile à admettre que l’écrivain protestant bénéficie de l’estime des cercles de la jeunesse catholique à Paris, milieu desquels il se sent exclu.