Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : « De la plume qui sert à bien des choses. »

Le blog des Chroniques du Chapeau noi poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 48
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A Vevey, Alberto Sartoris n’a pas perdu son temps. Il sait combien Seuphor attire la curiosité du docteur Miéville, et lui obtient sans peine une invitation pour la Suisse. C’est fois Seuphor pourra disposer, à La Tour-de-Peilz, au bord du Léman, d’une chambre, de son temps libre pour écrire sans restriction. Enchanté par la proposition, il va pouvoir passer, en cette fin 1932, plus de deux mois au calme et se consacrer enfin à l’écriture de ce livre en gestation depuis si longtemps : « Le style et le cri ». Ambitieux, son propos n’est rien de moins que de parcourir l’histoire de l’art depuis les Grecs jusqu’à ce jour. La vocation métaphysique du propos le plonge dans un exercice ardu, intense. A travers une réflexion sur l’art, c’est l’approche de Dieu qui s’affirme.

Les dessins unilinéaires

Entamée depuis déjà quelques mois, la conversion de Seuphor se précise à travers cet hymne à l’art, cette quête de l’absolu. Au terme de journées bien remplies, le soir arrivant, la fatigue le gagne. Dans sa chambre, bientôt enfumée par un rituel cigare, sa plume traîne sur la page blanche. Il s’abandonne à un dessin presque inconscient, d’un seul trait, sans quitter le papier. Quelque chose se passe dans le calme de cette chambre au silence épaissi par la fumée du tabac. Le trait suivi, continu, folâtre, devient mer, vague, barque. Il se métamorphose, à l’occasion, en rocher, soleil, fleur. Parfois même, libre et joyeux, il se transforme en personnage, danseur, plis d’une robe. Le tracé de Seuphor, ce soir de 1932, se convertit en dessin unilinéaire point de départ décisif d’une œuvre à venir.
Sur le moment, il n’y prête guère attention. Après tout, ces moments de divagation tranquille n’ont pour but que de le reposer de l’écriture. Les dessins dorment sur la cheminée de sa chambre. C’est encore l’ami Sartoris qui, les découvrant, ne veut pas en rester là. Il trouve ces feuilles dignes d’intérêt et les emprunte à Seuphor. Quelques jours plus tard, il lui annonce que ses œuvres seront exposées à la galerie Manaserro à Lausanne, ce mois de janvier 1933, en même temps que l’architecte présente ses plans de l’église de Lourtier, réalisation qui, par sa modernité, a fait tellement scandale ! Incrédule, Seuphor voit quelques-uns de ses dessins montés sous passe-partout gris. Sa première exposition ! Venu expressément écrire un livre pour lui essentiel, la surprise est de taille. L’événement est là, sous la forme de cette toute première présentation. Pour l’invitation, Sartoris écrit un texte dont Seuphor donne le titre « De la plume qui sert à bien des choses. »
Chaque dessin sera vendu dix francs suisses. Sartoris affirme avec fierté, au terme de l’exposition, que tout a été vendu. Ce n’est que beaucoup plus tard que Seuphor apprendra de la bouche même de son ami que ce dernier en avait acheté la moitié. Qu’importe le succès ! Le directeur de revue, l’écrivain, le poète Seuphor est devenu artiste et dessinateur. Une autre histoire commence.

Dessin envisagé 1948 Michel Seuphor

Alors que Seuphor s’implique, solitaire, dans sa quête méta- physique du « Style et du cri », ne sortant de sa minuscule chambre que pour quelques promenades en montagne, tandis qu’il révèle sa vocation naissante de dessinateur, le docteur Miéville, rationaliste impliqué dans l’action de son temps, ne comprend plus son protégé. Il a gardé l’image du Seuphor de « Cercle et carré » et ne peut le suivre dans sa recherche spirituelle. Le temporel fait l’objet de toutes ses attentions. Son pays est plongé dans une crise grave. La vague déclenchée à Wall Street, ce funeste jour d’octobre 1929, a déferlé sur l’Europe et causé des dégâts considérables, abandonnant sur son passage les laissés pour compte de la crise. La Suisse n’est pas épargnée par le krach : banqueroutes du Comptoir de l’Escompte, de la Banque de Genève, de la Caisse de prêts sur gages. La longue liste de scandales et de corruptions, la misère, les camions du « Kilo du chômeur» qui ramassent kilos de farine, de pâtes ou d’autres vivres pour subvenir aux besoins de huit mille démunis à Genève, cent quatre vingts mille en Suisse, tous ces corollaires de la crise attisent l’antagonisme politique entre la gauche et la droite. Celle-ci, inspirée par le fascisme et la montée du nazisme en Allemagne, se radicalise sous la férule de Georges Oltramare, journaliste et militant fasciste dont l’organisation  adopte un cérémonial et une discipline fasciste : ses militants défilent dans les rues de Genève en chemise grise et béret basque.

Le 9 novembre 1932, suite  à un mouvement de foule entre manifestants et contre-manifestants, les soldats ouvrent le feu. La fusillade fait treize morts et soixante-cinq blessés. Choqué par le drame du 9 novembre, le docteur Adrien Miéville se prépare à l’action politique et dans un geste spectaculaire, s’inscrit au parti socialiste vaudois. Déçu par l’évolution de Seuphor, il trouve un prétexte pour lui donner congé dès que « Le style et le cri » est achevé en février 1933. Seuphor quitte donc La Tour-de-Peilz. L’hospitalité du docteur Miéville l’a enrichi d’un livre et d’une expérience picturale inédite. En revanche la bourse est restée plate. Seuphor retrouve à Genève le poète Henri Ferrare qui se flatte de connaître par cœur certains de ses poèmes. Dans un café Genevois, le poète réunit un groupe d’intellectuels pour l’accueillir. Après cette réunion conviviale où Seuphor se voit présenté à tous, Ferrare parcourt l’assemblée avec un chapeau en invitant chacun à y déposer un peu d’argent pour que le héros de la soirée puisse continuer son voyage. Avec les soixante-cinq francs suisses recueillis Seuphor rentre en France.

1Cité dans « Itinéraire spirituel de Michel Seuphor » Francis Bernard S.P.I.E. Paris 1946

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Vera Molnar : un rigoureux désordre

« Promenades au carré »

Le Museum Riiter à Waldenbuch en Allemagne présente l’exposition « Promenades au carré » de Vera Molnar. Le vidéo-magazine revient sur cette oeuvre entièrement consacrée à l’art construit avec le témoignage personnel de l’artiste recueilli lors de son entretien dans l’Encyclopédie audiovisuelle de l’art contemporain en 1996. A la manière de François Morellet qui se décrit comme « rigoureux, rigolard », Vera Molnar sait mélanger la rigueur et l’humour, l’exigence et la distance. D’une manière générale, les artistes comme les deux cités mettent un malin plaisir à jouer avec le spectateur entre précision mathématique et hasard, aléatoire et acte prédéterminé.
« La méthode, sans cesse renouvelée, est celle de l’interrogation des possibles picturaux influencée par la rigueur et le systématisme d’une procédure quasi-scientifique. L’objectif consiste à demeurer dans le domaine spécifique de la vision et du système perceptif sans chercher à faire signifier quoi que ce soit à l’œuvre. »
Sa carrière d’artiste débuta dès ses études d’art en Hongrie, puis à Paris où elle arrive en 1947, avec une bourse. Elle participe en 1961 à la création du G.R.A.V. (groupe de recherches d’art visuel) avec son mari mathématicien François Molnar, Morellet et Le Parc: elle y était la seule femme. Le groupe  comprendra ensuite Garcia-Rossi, Sobrino, Yvaral et Vera Molnar n’en fera plus partie.

Vera Molnar soumet depuis plus de quarante ans la ligne, le quadrilatère ou l’ovoïde aux lois de la répétition, de la symétrie-dissymétrie, de l’équilibre-déséquilibre) ou encore mathématiques ( modulor, nombre d’or, suite de Fibonacci …)
Depuis le début des années 1990,   Véra Molnar a trouvé un nouveau jeu : l’ordinateur. Elle fabrique ainsi des images de toute sortes, en les composant de manière entièrement subjective, à la main et avec une totale liberté modale de facture. Puis seulement ensuite, elle programme l’ordinateur pour qu’il puisse reconstruire exactement ce qu’elle a fait mais aussi toutes les variations et possibilités d’images proches de celle du départ.

Le travail de Vera Molnar  n’est pas seulement dédié à une approche d’un art géométrique ou art concret. Cette ligne qu’elle soumet à toutes les perturbations est également celle de l’écriture. Elle développe notamment  le travail d’une imitation de l’écriture de sa mère dans un  « livrommage » investigation qui s’achève en 1990. Entre écriture, ordinateur et dessin, Vera Molnar aura fait de cette ligne le fil conducteur de son oeuvre.
Après plus de soixante ans consacrés à ce cheminement empreint de précision, d’exigence, Vera Molnar n’a rien perdu de son humour aussi bien dans son œuvre que dans sa personne pour mieux nous entraîner dans son rigoureux désordre.

Vera Molnar
Promenades au carré

Museum Ritter
Waldenbuch Allemagne
Exposition provisoirement fermée pour cause de confinement sanitaire.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la forme du monde

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 48

La forme du monde

Alors que dans le décor de La Sarraz, les invités de la comtesse de Mandrot jouissent, en ce mois d’août 1932, de la vie de château , un autre Suisse se distingue à sa manière. Le 18 août, à 5 heures 07, décolle de l’aérodrome de Dübendorf, près de Zurich, un appareil étrange, grand ballon oblong, soutenant une nacelle blanche. Dans cette cuvette protégée des grands vents par les montagnes environnantes, le ballon du professeur Auguste Piccard s’élève pour un moment d’histoire dont l’écho sera mondial. Il atteint l’altitude de 16.197 mètres, aboutisse- ment de ses recherches et de ses tentatives passées, après des débuts laborieux. Deux ans plus tôt, lors d’un premier décollage, des bourrasques ont perturbé le remplissage de l’enveloppe, arraché la cabine de sa remorque de transport et endommagé les instruments de mesure. C’est l’échec. Quelques mois plus tard, Piccard réussit une première ascension à 15 000 mètres, au terme d’un trajet de dix sept heures qui se termine sur un glacier au Tyrol. Ce 18 août 1932, accompagné du docteur Max Vosyns, le professeur Piccard, après douze heures de vol, atterrit en Italie du nord. Avec lui, l’homme vient d’accéder à la stratosphère. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un homme découvre la courbure de la terre. La notoriété de Piccard va devenir mondiale au terme de cette expérience hors du commun. Pour autant le scientifique ne revendique pas une gloire sportive. Il n’ambitionne pas, non plus, de ressembler à l’image emblématique du savant dont va s’emparer Hergé pour son professeur Tournesol, vu par la Castafiore tel un « célèbre sportif qui a fait de magnifiques ascensions en ballon ». Infatigable, il va poursuivre ses recherches vers le plus haut, le plus profond, sonder le Pacifique avec ses bathyscaphes.

Le professeur Auguste Piccard

Ce même jour d’août 1932, les invités de La Sarraz, dans la quiétude verdoyante du parc, ignorent l’exploit du professeur Piccard. Loin des cimes et de la stratosphère, leur élévation est mentale, fruit des réflexions collectives sur l’art. Sartoris, Moholy-Nagy, Seuphor ou Baumeister ne disposent pas de ballon stratosphérique ni de cabine pressurisée. Ils prennent, à leur manière, de la hauteur vis-à-vis de leurs contemporains. Autour d’une table, ravitaillés avec quelques tasses de thé, équipés de quelques revues d’art glanées dans plusieurs villes d’Europe, ils observent eux aussi la forme du monde.Au terme du séjour à la Sarraz, il est d’usage de rendre visite à Vevey au Docteur Miéville. La coutume étant bien établie, il n’est point question d’y déroger. Cette fois, on compte davantage de voyageurs que de place dans les voitures. Seuphor y voit enfin une opportunité pour s’isoler un peu. Au retour des visiteurs, il apprend que le docteur est fort mari de ne pas l’avoir rencontré. L’homme qui entretient des liens d’amitié avec des écrivains et artistes (Le Corbusier, Romain Rolland, Charles Ferdinand Ramuz, etc), lecteur attentif de Cercle et carré, affirme connaître sur le bout des doigts le texte de Seuphor « Pour la défense d’une architecture » ! A la fin de ce séjour idyllique, Seuphor, toujours désargenté, décide de se rendre sur la Côte d’Azur où il espère trouver hébergement chez son ami, l’écrivain Louis Hoyack. Il lui faudra déchanter : son hôte est absent.

Pour mémoire

11/11/2011

Le blog des Chroniques du chapeau noir a été créé le 11 Novembre 2011

860 articles ont été publiés depuis ce jour.

Depuis le 4 mai 2020 le blog s’est enrichi d’un vidéo-magazine né pendant le confinement alors que les visites de musées, galeries, expositions étaient devenues impossibles. A ce jour 22 numéros du vidéo-magazine ont été publiés.

La chaîne vidéo

Cécile Bart : la quatrième dimension

A la Cité des Arts à Besançon, le Fonds Régional d’Art Contemporain de France Comté présente une exposition de Cécile Bart : « Rose Gold ». Le vidéo-magazine revient sur cette exposition en rappelant, avec son témoignage personnel, l’itinéraire de l’artiste.

« Rose Gold »

Le travail de Cécile Bart met en scène la peinture et ses interventions dans l’espace, le jeu entre sa profondeur et sa surface, sa modulation par la lumière, le tableau comme écran, le regard et la place du spectateur.
Toutes ses peintures sont exécutées sur une toile translucide sur laquelle elle crée aussi bien des peintures/écrans que des peintures/collages : la couleur (le matériau peinture) et le support laissé transparent ne sont que les moyens pour créer, en association avec la lumière, de la couleur en tant que phénomène, de laisser en suspension la couleur dans l’espace. « Au Frac l’exposition est construite comme un parcours qui débute par une «farandole », passe par une scène où se déploient des trajectoires, pour aboutir à l’installation immersive intitulée Silent Show. »

La quatrième dimension

Avec cette exposition au F.R.A.C. de Franche Comté à Besançon, les trois dimensions de l’espace coutumières dans l’œuvre de Cécile Bart s’enrichissent d’une quatrième : le mouvement. En effet dans le cadre de la nouvelle saison 2020-2021 du FRAC entièrement dédiée au dialogue entre les arts visuels et la danse, l’exposition de Cécile Bart intègre davantage encore cette apport décisif du corps, déjà présent dans ses travaux installations précédentes et qui constitue ici un fil rouge dans le parcours du FRAC, cette « farandole » à laquelle est convié le spectateur, terme qui ne cerne pas complétement le statut du visiteur, celui ci étant partie prenante avec sa propre circulation dans l’espace de l’exposition.

Cécile Bart, Rose Gold
Exposition provisoirement fermée pour cause de confinement
Frac Franche-Comté /
Cité des arts /
2, passage des arts /
25000 Besançon

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la vie de château

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 47

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Seuphor à La Sarraz

 Après l’imprimerie Franco-Polonaise, Seuphor trouve un nouvel emploi chez son ami poète Aloïs Bataillard. Pendant trois mois le créateur de Het Overzicht, le fondateur de Cercle et Carré convoie, en taxi, des machines à laver anglaises… épisode austère où il ne peut ni écrire ni dessiner. Embellie dans cette période sombre, une invitation miraculeuse lui parvient. Son ami Sartoris est intervenu auprès d’une comtesse Suisse pour lui obtenir une invitation au château de La Sarraz.
Épouse de l’agronome vaudois Henri de Mandrot, héritier du château de La Sarraz en Suisse, la comtesse Hélène de Mandrot sait qu’elle va pouvoir donner libre cours à ses aspirations après des études à l’École des arts industriels de Genève puis à Paris et Munich, activité peu commune à l’époque. A la mort de son mari, elle renonce à sa production artistique et à la défense des arts décoratifs régionaux pour se vouer à un nouveau rôle de mécène. La Maison des artistes qu’elle a fondé en 1922 au château de La Sarraz est devenue, dans le climat de crise et de repli des années 1930, un havre de l’avant-garde internationale et une sorte d’enclave moderniste unique en Suisse romande, accueillant des artistes et architectes réputés, Max Ernst, Le Corbusier, Gropius, Moholy-Nagy, Max Bill. Au printemps 1928, la préparation du congrès fondateur des CIAM (Congrès international d’architecture moderne) est le moment clé du futur partenariat entre Hélène de Mandrot et Le Corbusier.
La commande de sa villa du Pradet près de Toulon à l’architecte fin 1929  ouvre une période de relations mouvementées avec l’architecte. Des difficultés techniques surviennent pendant le chantier. Déjà, il a fallu à Le Corbusier faire preuve de souplesse pour accepter un compromis avec les options « moderno-rustiques » que la comtesse exprime à travers ses créations de tissus artisanaux. Ainsi la villa du Pradet associe l’avant-gardisme du tracé rigoureux , rectiligne de l’architecte et l’utilisation de la pierre apparente à l’état naturel sur ses parties extérieures. La confrontation culmine début décembre 1931 dans un violent échange. La maison prend l’eau et les relations entre les deux personnalités également.
Alberto Sartoris, né un mois avant Seuphor, a lui aussi milité au sein de l’avant-garde européenne. Italien de naissance, Suisse d’adoption, architecte de formation, peintre, il a adhéré au mouvement futuriste avant de s’impliquer dans la « splendeur géométrique ». Déjà en juin 1928, il est l’un des plus jeunes fondateurs du CIAM. Une grande partie de l’élite européenne impliquée dans l’architecture d’avant-garde jette ici les bases de l’architecture moderne. Dans ce cénacle se dessine l’avenir des sociétés industrielles, s’élaborent les « Méthodes rationnelles pour la construction des groupements d’habitation ». On s’interroge sur l’urbanisme moderne : habiter, travailler, se cultiver et surtout circuler. Le Corbusier, dans ce château de La Sarraz, prépare ce qui deviendra, un plus tard, la Charte d’Athènes .
Pour Seuphor, c’est l’aubaine. La comtesse l’invite pour six semaines de vacances au château. Il va pouvoir disposer de temps et de calme pour écrire. Sans hésiter une seconde, à la grande colère de Delaunay qui, au cours d’une réunion de la Closerie des Lilas, l’admoneste pour ce qu’il considère comme une désertion irresponsable de son travail, Seuphor, une fois de plus, fait passer la liberté avant la sécurité. Au diable la livrai- son de machines à laver ! Il s’affranchit avec fracas des réunions de Delaunay, emprunte de l’argent pour payer le voyage qui lui sera remboursé par son hôte et découvre, noyé dans ce pays de Vaud calme et verdoyant, un bâtiment simple flanqué de deux grandes tours carrées. La vie de château commence. Comblé, il envoie par souci d’apaisement une carte postale à Delaunay:

Château de La Sarraz

– «  La Sarraz: 12 août 1932, C’est un vrai château avec une vraie châtelaine et six princes charmants. Flouquet, Baumeister et Moholy-Nagy vous saluent ». 81

Une fois dans la place, il s’aperçoit que le séjour est déjà bien entamé. La comtesse part impérativement le 22 août pour sa villa du Pradet et il ne reste plus que trois semaines contraire- ment aux informations de Sartoris. Puis il apprend par la bouche de son hôte qu’il n’est pas question de s’enfermer pour écrire ou dessiner : ce sont des vacances. A soixante cinq ans, le physique robuste, la mâchoire volontaire, madame la comtesse impose facilement son autorité. Charmante mais directive, elle se montre très ferme sur ce point : on est prié de se joindre aux autres invités, de sortir, de jouer au croquet. Malgré cette relative déconvenue, c’est bien un séjour de rêve que Seuphor partage ici, retrouvant son ami Sartoris, Moholy-Nagy, Baumeister, Pierre-Louis Flouquet, le poète Follain, et quelques autres invités suisses.

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Gérard Deschamps, peintre sans peinture

« Peinture sans peinture »

Le L.A.A.C. de Dunkerque présente actuellement une exposition consacrée à Gérard Deschamps. Le vidéo-magazine N°21 du blog revient sur l’itinéraire de ce peintre sans peinture, avec le témoignage personnel de l’artiste. L’exposition rétrospective du LAAC  « entend proposer un panorama de la création de l’artiste, depuis la fin des années 1950 jusqu’à aujourd’hui, au travers de près d’une centaine d’œuvres issues de collections privées françaises et d’institutions publiques européennes.« 
Après la signature le 27 Octobre 1960 du premier manifeste des Nouveaux Réalistes signé par Yves Klein, Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Pierre Restany, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques de la Villeglé, s’ajoutent en 1961: César, Mimmo Rotella, puis Niki de Saint Phalle et Gérard Deschamps. Christo rejoindra le mouvement en 1963.
Dès lors le nom de Deschamps est durablement associé à ce groupe pour lequel l’artiste a cependant exprimé parfois des critiques sévères notamment à l’adresse de Pierre Restany, critique d’art fédérateur du mouvement. A la différence de la majorité des autres membre des Nouveaux Réalistes, Deschamps revendique un statut de peintre : « Je n’ai pas abandonné la peinture. J’ai constaté qu’elle n’était pas seulement dans les tubes. » explique-t-il.

One Night (1987)
Tissus, cravate et sous-vêtement

La couleur sans les tubes

La couleur reste, en effet, un paramètre déterminant dans sa pratique et, à défaut d’utiliser les tubes de gouaches, ce peintre d’un nouveau genre compose ses tableaux avec des outils de couleur inhabituels : bâches de signalisation, voiles de planches à voile, ballons, skate-boards, dessous féminins, toiles cirées etc…
Et s’il fut l’homme des ruptures dans l’art, il s’éloigne également du milieu de l’art. En 1970, en brouille avec le monde de l’art parisien, Gérard Deschamps s’installe dans le Berry, à La Châtre dans la maison de ses grands-parents.
Pour autant son travail sera a nouveau montrée régulièrement à partir de 1978 dans les expositions et dans les galeries parisiennes et étrangères.
Comme pour la plupart des Nouveaux Réalistes l’objet reste donc au centre de cette œuvre avec pour Deschamps une dimension ludique qui le ramène au monde de l’enfance. Plus récemment il expose ses Pneumostructures, assemblages, ou non, de bouées gonflables, de matelas pneumatiques ou autres liés à l’imaginaire enfantin.


GÉRARD DESCHAMPS. Peinture sans peinture
Du 19 septembre au 7 mars 2021

Actuellement fermée pendant le confinement

Lieu d’Art et Action Contemporaine Jardin de sculptures
302 avenue des Bordées
59140 Dunkerque

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’Art : Abstraction, Création

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 46

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Abstraction-Création

Seuphor absent de Paris, l’avenir de Cercle et Carré s’est donc trouvé scellé. Il aura suffi de deux mois pour que l’empêche- ment physique de son organisateur ouvre une brèche et favorise la mise sur pied d’un nouveau groupe. Vantongerloo, riche du fichier de Cercle et Carré, s’engage sans attendre dans la création d’Abstraction-Création. S’il s’agit d’envisager une synthèse des tentatives de Cercle et Carré de Seuphor et Torrès-Garcia et du groupe de l’Art Concret de Van Doesburg, le champ est libre : Seuphor malade est loin de Paris, Van Doesburg, qui a toujours souffert d’asthme, est en cure à Davos. Le 15 février 1931, ce dernier décède d’un arrêt cardiaque trois semaines après la création d’ Abstraction-Création. Le nouveau groupe est fort d’artistes tels que Hélion, Herbin, Arp, Gleizes, Kupka, Vantongerloo. En ce début des années Trente, Herbin, après une phase géométrique non-figurative puis un retour à la figuration retrouve le chemin de l’abstraction géométrique. Cette fois, son orientation est prise. Il faudra encore de nombreuses années pour que son alphabet plastique voie le jour. Après d’interminables discussions finit par paraître, en 1932, une revue Abstraction-Création, art non-figuratif, qui matérialise les idées du mouvement. De très nombreux artistes européens et quelques américains adhèrent ; le groupe comptera plus de quatre cents membres. Jusqu’en 1936, le collectif assurera la défense de l’art abstrait avec cependant une moins grande rigueur que Cercle et Carré. Il ne s’agit plus seulement de défendre l’art géométrique ou l’ art concret, mais un art abstrait non figuratif plus vaste :

 –  « La nouvelle plastique constructiviste n’est pas individualiste, ce n’est pas une plastique de tour d’ivoire ».Jean Gorin 1

1932

Un fait divers tragique au retentissement mondial agite l’année 1932. Le premier mars, le fils aîné de l’aviateur Charles Lindbergh, Charles Junior est kidnappé et retrouvé mort quelques jours plus tard dans un bois du New Jersey malgré le paiement d’une rançon. Salvador Dalí ajoute au malaise en se produisant dans une soirée costumée avec Gala dans un linge ensanglanté censé le travestir en « Bébé Lindbergh assassiné ».
A Paris, le 6 mai , le président de la République Paul Doumer reçoit plusieurs coups de revolver tirés par un médecin russe, Paul Gorgulov. Dans la nuit, le président décède. Dans un contexte fragile d’instabilité gouvernementale, de récession économique aussi bien au niveau national qu’international, entre deux tours d’élections législatives, l’assassinat de Doumer provoque la consternation et pose beaucoup de questions.  Les pouvoirs publics et la presse s’emparent de l’événement pour l’utiliser à des fins de propagande. Faut-il n’y voir que le geste d’un dément, son crime étant le reflet d’une paranoïa doublée de folie politique ? Peut-on croire les  balbutiements du meurtrier voulant défendre une cause où se mêle le salut de la Russie et la fondation sur place d’un « parti vert », violemment anticommuniste ? Faut-il y voir un complot pour déstabiliser la France ? L’émotion est énorme. Après les funérailles nationales à Notre-Dame et au Panthéon, on continue à s’interroger sur ce drame. La guillotine mettra un terme provisoire au débat.
Rare événement heureux pour la presse cette année 1932, c’est en octobre qu’est lancé aux chantiers de Saint-Nazaire le plus grand paquebot du monde. On a hésité à l’appeler Président Paul-Doumer. C’est finalement le Normandie qu’inaugure le  nouveau président de la république Albert Lebrun.


1« Le triomphe de l’art moderne » JJ Lévèque 1996 p 528

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Fred Forest : Duchamp et après

« Fred Forest, l’homme média N°1 »

Après avoir été peintre et dessinateur de presse aux journaux  » Combat  » et  » Les Echos « , l’ancien contrôleur des postes et des télécommunications se consacre à des recherches relevant des nouveaux médias technologiques. Pionnier de l’art vidéo autour de 1968, il est le premier artiste à créer en France, à cette époque, des  » environnement interactifs « .  Fred Forest innove encore en pionnier en concevant différentes formes  » d’expériences de presse  » de portée symbolique et critique. On se souvient de son  » espace blanc  » dans le journal  » Le Monde  » en 1972 et de sa mémorable opération médiatique du mètre carré artistique…En 1973 il réalise plusieurs actions spectaculaires dans le cadre de la Biennale de Sao-Paulo qui lui valent le Prix de la communication et…son arrestation par le régime militaire. Dans sa pratique artistique, toujours en pionnier, il utilise: le téléphone, la vidéo, la radio, la télé, le câble, l’ordinateur, les journaux lumineux à diodes électroniques, la robotique, les réseaux télématiques…En ce qui concerne les réseaux il sera encore là, le tout premier, avec le réseau expérimental de Vélizy.
Pierre Restany écrivait à son sujet :

« Fred Forest pose un problème et il est exemplaire. Il est certainement l’artiste qui a su pressentir (…) l’importance de la communication, non pas comme une série de systèmes destinés à appréhender le réel, mais comme un volume, un territoire autonome où l’auto-expressivité se normalise au contact d’autres intervenants dans une même situation sociale »

Fred Forest au Centre Pompidou en 2017

Sous le titre « Les Territoires », l’exposition de Fred Forest au Centre Pompidou de Paris en 2017 cache une épopée, celle du combat d’un artiste acharné à défendre ses positions dans une lutte sans merci de David contre Goliath.
Pour le visiteur la surprise vient déjà du lieu de l’exposition : celle- ci ne trouve pas sa place dans les espaces habituels du musée mais en sous-sol, au niveau -1 du Forum, premier indice d’une discrimination si l’on veut bien considérer que, dans le même temps, est exposé dans les salles principales Hervé Fischer, un autre membre du Collectif d’art sociologique cofondé avec Fred Forest.
Autre indice : cette exposition, sans catalogue, ne dure qu’un mois et demi.
Il faut dire que la présence néanmoins visible de Fred Forest au Centre Pompidou relève du miracle si l’on se replace dans la longue bataille qui a opposé l’artiste à l’institution. Il y a plus de vingt ans, Fred Forest croise le fer avec le Centre pour revendiquer la transparence dans l’achat des œuvres et leur prix. C’est le début d’un contentieux sans fin dans lequel l’artiste gagne ou perd au gré des décisions de justice.

Au plan artistique, Fred Foret paie cher sa combativité. Dans l’exposition «Video Vintage 1963-1983» au Centre Pompidou en 2012…. Fred Forest est absent.  Cet oubli singulier provoque alors la réaction de personnalités de l’art. A l’initiative d’Alain Dominique Perrin, président de la fondation Cartier et du Musée du Jeu de Paume, une cinquantaine de signataires s’interrogent sur « les raisons pour lesquelles ce pionnier français de l’art vidéo s’en trouve écarté. » Ces signataires interrogent également Alain Seban, directeur à l’époque du Centre Pompidou, sur l’absence d’œuvres de Fred Forest dans les collections du centre Pompidou.

Pugnace l’artiste n’en reste pas là et réclame une exposition. Finalement le miracle se produit aujourd’hui mais avec des contraintes très particulières. Le quotidien « Le Monde » révèle le témoignage de l’artiste : « Ils m’ont fait signer une décharge car je dois prendre en charge l’assurance de l’exposition, payer les gardiens. Et ils ne font pas le catalogue. J’ai investi mes économies, 25 000 euros, dans l’exposition. »
C’est dire si la conquête de ce territoire au Centre Pompidou relève de l’exploit.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’Age d’or

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 45

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L’âge d’or

En 1929, les mécènes Charles et Marie-Laure de Noailles entrent en relation avec le réalisateur Luis Buñuel après avoir vu Un chien andalou. Conquis, ils lui proposent de financer son premier long-métrage, offre que Buñuel, à qui on laisse une totale liberté de création, accepte. A la fin de l’année, le cinéaste part rejoindre Dali en Espagne pour travailler sur le scénario du film. Buñuel a déjà conçu un avant-projet dans une trentaine de situations couchées sur le papier. L’idée générale de Dali est de présenter « la ligne droite et pure de conduite d’un être qui poursuit l’amour à travers les ignobles idéaux humanitaires, patriotiques et autres misérables mécanismes de la réalité. » La collaboration entre les deux créateurs s’avère difficile et s’écourte. Au bout de trois jours, Buñuel ne supporte plus Gala la compagne de Dali et s’en va. Tourné de mars à mai 1930, le film est présenté au cinéma Panthéon. A l’occasion de cette première projection publique, Charles et Marie-Laure de Noailles ont invité tous leurs amis nobles. Pour ces spectateurs distingués, c’est la stupeur : on découvre d’abord les images d’un documentaire scientifique sur les scorpions. Puis, sur une île dont les abords gardés par des archevêques, des bandits végètent dans une misérable cabane. Arrive une délégation d’importants personnages, sous la conduite du gouverneur mayorquin venue fonder la Rome impériale. Les bandits installés sur cette île meurent lorsque arrivent ces personnages alors que les archevêques se transforment en squelettes figés dans la roche. La cérémonie de la pose de la première pierre est troublée par un scandale : un homme fait l’amour dans la boue avec une femme. Des policiers se saisissent de l’homme et l’entraînent. Ce dernier, est amoureux fou d’une jeune femme de la haute bourgeoisie. Son père, le marquis de X…, donne une réception mondaine. Les amants se retrouvent, à la faveur d’un concert donné en plein air. Mais c’est au chef d’orchestre, un hideux vieillard, que la femme réserve ses faveurs. Désespéré, l’homme s’enfuit et saccage la chambre de l’aimée. Le dernier épisode, emprunté au marquis de Sade, évoque une orgie au château de Selliny : l’un des libertins est le Christ. Le dernier plan montre une croix où accrochés des cheveux de femme, sous une bourrasque de neige.
Tous les amis des Noailles, atterrés, repartent de la projection silencieux, sans adresser un regard au couple. Le lendemain, Charles de Noailles est exclu du Jockey Club.
La projection au Studio 28 à Paris est annoncée comme une manifestation surréaliste avec accrochage d’œuvres de Dalí, Ernst, Joan Miró, Man Ray et Yves Tanguy dans l’entrée et les couloirs du cinéma. Dans le programme vendu à cette occasion figurent, outre le scénario résumé du film, des textes de présentation de Louis Aragon, André Breton, René Crevel, Dalí, Éluard, André Thirion et Tristan Tzara.
L’âge d’or est projeté pour la première fois au public le 28 novembre 1930. Pendant six jours, la séance se déroule devant une salle comble. Le 3 décembre, des militants de ligues d’extrême droite investissent le cinéma, détruisent les fauteuils, jettent de l’encre sur l’écran, lancent des bombes fumigènes et lacèrent les tableaux de Salvador Dali, de Max Ernst et d’Yves Tanguy accrochés dans l’entrée. L’ami de Seuphor, Russolo, qui gagne sa vie en utilisant son rumorharmonium pour accompagner et bruiter en direct des films muets d’avant-garde dans ce studio 28, voit avec désolation son instrument détruit. L’intervention des forces de police donne lieu à une dizaine d’interpellations de militants d’extrême droite proches de la Ligue des Patriotes et des Jeunesses anti juives. Luis Buñuel, embauché par les studios de la MGM à Hollywood, n’apprend l’affaire qu’à la lecture du Los Angeles Examiner. La presse de droite, dont Le Figaro, s’insurge devant cette œuvre « impie et immorale » et réclame son retrait immédiat des écrans français. Le préfet Chiappe reçoit des lettres pour demander l’interdiction du film :

« Le maximum d’obscénité ayant été atteint, il s’agit cette année d’y ajouter le sacrilège. Cela, Monsieur le Préfet, est inadmissible. À une époque où un gouvernement, peut-être sans croyances, mais à coup sûr intelligent et sage, a reconnu que l’Église est indispensable aux mœurs, et lui témoigne tant d’égards, à une époque où chacun de nous (qui faisons partie aussi hélas de cette société dite « raffinée ») se consacre à tant d’œuvres sociales ou chrétiennes pour qu’il y ait moins d’assassins de quinze ans, il est impossible qu’un ramassis de 400 fous qui sont censés « donner le ton » (et qui, hélas, le donnent) annihile à mesure ce qu’on s’efforce de faire pour conjurer les forces du mal. » 1

 Le journal  Aux Écoutes  entreprend de reporter sur Charles de Noailles, producteur du film blasphématoire, l’indignation des catholiques de la capitale en évoquant la foi protestante de la mère du vicomte (Madeleine de Noailles, princesse de Poix, née du Bois de Courval) et l’origine israélite de son épouse. La rumeur, non fondée, d’excommunication de Charles de Noailles est colportée à l’envi par la presse. Interdit de projection par le préfet Jean Chiappe, le 11 décembre, le film est saisi. La censure exige la coupe des scènes « antireligieuses ». Toutefois une partie de l’opinion publique soutient Buñuel : la presse de gauche prend position, notamment Le Populaire de Léon Blum qui a publié des articles vantant le film, tandis que le groupe surréaliste publie un manifeste en sa faveur. Le film se voit finalement censuré partiellement (amputé de deux passages où on voit des évêques), puis dans son intégralité le 10 décembre, une quinzaine de jours à peine après la première projection. 

1David Duez, « Pour en finir avec une rumeur : du nouveau sur le scandale de l’Âge d’or », 1895, n°32, Varia, 2000 http://1895.revues.org/document119.html.