Expositions

Cinquante nuances de rouge

« Rouge »

En cette fin de printemps, au Grand Palais de Paris, le fond de l’air est rouge. De 1917 à 1953, l’avènement mouvementé de l’U.R.S.S. , où la couleur des drapeaux, la couleur des espoirs mais aussi la couleur du sang s’entremêlent dans cette histoire agitée et parfois tragique, sert de toile de fond à l’exposition « Rouge ».
De la révolution d’Octobre de 1917 à la mort de Staline en 1953, les artistes traversent une époque dans laquelle leur vocation, leur responsabilité se voient confrontées à cette ambition nouvelle : changer le monde. Cette mobilisation concerne tous les artistes : peintres, sculpteurs, architectes, cinéastes, créateurs de théâtre. L’espoir est immense : en mars 1918, le « Décret n°1 sur la démocratisation des arts » rédigé par Maïakovski et ses amis futuristes proclame aboli le « séjour de l’art dans les entrepôts et le granges du génie humain, palais, galeries, salons, bibliothèques, théâtres « . Les rues deviennent « une fête de l’art destinée à tous« . Changer la vie devient la préoccupation suprême à laquelle tous doivent s’atteler. En novembre 1921 de nombreux constructivistes renoncent à l’art « pur ». « Rouge pur » signe ce moment où Alexandre Rodtchenko, devenu le fer de lance du mouvement, entraîne un groupe de cinq artistes constructivistes qui ont déclaré la « mort de l’art » lors de l’exposition-manifeste « 5×5=25 » qui se tient en septembre 1921 à Moscou. « L’art est mort. Cessons notre activité spéculative… Le domaine de la réalité est celui de la construction pratique. »
L’architecture doit apporter sa contribution à cette redéfinition de l’art, à cette préfiguration d’une société nouvelle.
Puis, après « Le grand tournant » opéré par Staline en 1929, c’est aussi la « Grande terreur » qui vise à « démasquer les ennemis du peuple ». Pour les artistes, le Réalisme socialiste deviendra, dans les années Trente l’impérieuse vocation de l’art. Sous la férule d’ Andreï Jdanov, la censure s’abat sur la création sous toutes ses formes. A la fin des années 1930, le réalisme socialiste a atteint la phase d’un art académique dans lequel la peinture d’histoire occupe une place majeure. L’échelle de la monumentalité dominante à l’époque manque un peu dans cette exposition documentée.

« Pur rouge » Alexandre Rodchenko 1921

Le dernier tableau

A défaut de monumentalité, c’est peut-être ce petit tableau de Rodchenko qui m’aura le plus marqué dans l’exposition. Comme à d’autres moments de l’histoire de l’art, le monochrome, malgré son apparente absence de signes, acquiert une puissance symbolique particulière, aimante notre regard, se prête à la projection de nos propres réflexions. De Robert Ryman à Yves Klein , cette force du monochrome se vérifie à chaque fois . Le « Pur rouge » de Rodchenko témoigne de cette puissance du monochrome.
Le critique Nikolaï Taraboukine le décrivait comme « le dernier tableau » : « C’est un petit tableau presque carré, peint entièrement en rouge. […] Il ne représente pas une étape qui pourrait être suivie d’autres nouvelles étapes, mais le dernier pas sur une longue route, le dernier mot après lequel la parole du peintre doit se taire, le « dernier tableau » créé par un peintre. »
Près d’un siècle après, le petit tableau de Rodchenko a survécu, traversé les drames et, dans cet envahissement de la peinture soviétique des années trente, s’il a voulu marquer une fin, semble davantage fixer un repère pour les générations futures.

L’exposition du Grand Palais retrace ainsi l’histoire d’une société à travers celle d’une couleur. Mais au fil des ans, au gré des révolutions dans la révolution, ce rouge a exprimé les espoirs et les drames, les passions et les désespoirs.

En sortant de l’exposition « Rouge » au Grand Palais, après quelques pas en direction des Champs Elysées, retournez vous. En perspective devant la bannière de « Rouge », l’immense statue pédestre de Charles de Gaulle créée par le sculpteur académicien Jean Cardot nous rappelle que la monumentalité glorieuse perdure.
Du « Pur rouge » de Rodchenko en 1921 au « Charles de Gaulle » de Jean Cardot en 2000, l’histoire de l’art témoigne de ces aller-retours entre recherche pure et commémoration, de ces vocations multiples auxquelles les artiste ont fait face au cours de l’Histoire.

« Rouge »
Art et Utopie au pays des Soviets
20 mars – 1er Juillet 2019
Grand Palais Paris

Coups de chapeau

Chroniques New-yorkaises (5) MOMA : moments privilégiés.

Evoquer le Museum of Modern Art à New York, c’est aborder une institution majeure dans le Manhattan chic entre les cinquième et sixième avenue à la hauteur des 53 ème et 54 ème rue. Depuis quatre vingt dix ans, le MOMA compte parmi les musées les plus importants au monde. C’est dire son caractère incontournable pour les amateurs d’art en général et d’art contemporain en particulier. En outre, depuis quelques années, des investissements importants ont permis au musée de doubler sa surface. Cette année encore, j’ ai découvert, face au musée, son nouvel espace dédié aux éditions d’objets.
Lors de chaque visite, depuis près d’une dizaine d’années, un événement particulier colore la venue dans ce lieu prestigieux.

« Canyon » 1969 Rauschenberg

En 2017 le moment privilégié au MOMA fut ce coup de poing de l’exposition Rauschenberg qui rappelait comment l’art américain s’était emparé de la Biennale de Venise de 1964 avec cet artiste inconnu en Europe, inattendu et pourtant triomphant dans une Biennale sidérée. Alors que la manifestation italienne s’apprêtait à couronner sereinement le français Roger Bissière, peintre d’une école de Paris occupant le terrain de l’art en France, c’est l’inconnu Robert Rauschenberg qui rafle le grand prix de la Biennale et provoque un tollé général jusqu’à agiter la presse du Vatican.

En 2017, autre moment privilégié : une superbe toile de Joan Mitchell trônait dans le hall d’entrée du musée. J’ai retrouvé cette année cette toile dans la somptueuse présentation de l’artiste au sein des collections permanentes.

Salle Joan Mitchell MOMA 2019


« The artist is present »

En 2010, autre moment d’émotion : celui de l’exposition Abramovic marquée par une performance à la fois artistique et physique. : « The artist is present »
Du 14 mars au 31 mai, Marina Abramovic a passé sept cents heures assise sur une chaise au sixième étage du MOMA. Chaque jour, à l’ouverture du musée le matin, l’artiste, vêtue d’une longue robe unie, prenait place sur une chaise et les visiteurs venaient l’un après l’autre s’installer en face d’elle. Aucun échange, aucune parole. Chacun restait le temps qui lui convenait. Puis un jour, tout bascule. L’homme qui s’est assis devant Marina, c’est Ulay, son grand amour de jeunesse. Il est venu sans prévenir l’artiste : la dernière fois que l’un et l’autre s’étaient vus, c’était trente ans plus tôt, le jour de leur séparation, sur la muraille de Chine. Cette fois Marina Abramovic fond en larme et brise le protocole de sa performance.

Autre moment privilégié cette année 2019 , un tableau qui n’occupe guère de place sur les cimaises et pourtant aimante tous les regards : « La nuit étoilée  » de Vincent Van Gogh. Tellement vu au gré des éditions, des parutions de presse, le tableau est devant vous, réel, intouchable certes mais si proche.
Dans le même temps l’exposition Miro voit ses salles envahies par le public. De Van Gogh à Duchamp, le MOMA propose, d’une année sur l’autre, l’ accès à ces moments privilégiés jusqu’à ses jardins où, dès que la saison le permet, l’ultime privilège sera de savourer un café glacé devant l’«Obélisque brisé » de Barnett Newman où la pièce délicate et fine de Peter Downsbroug presque cachée dans les feuillages.

Photos de l’auteur.

Museum of Modern Art
11 West 53 street
New York 10019

Expositions

Chroniques New-yorkaises (4) : Au Whitney Museum, la couleur de l’Histoire.

« Spilling Over : Painting Color in the 1960 s »

Que ce soit au MOMA, au Guggenheim ou au Whitney Museum, c’est le fond qui manque le moins. Toutes ces institutions new-yorkaises rivalisent de richesses dans leurs collections permanentes. C’est à partir de son fond propre que le Whitney museum propose l’exposition « Spilling Over : Painting Color in the 1960 s »( Débordement : la peinture de couleur dans les années 1960). Ce titre trouve son origine dans une citation de l’artiste Bob Thompson dont le travail est également accroché : « Je peins de nombreuses peintures qui me disent lentement que j’ai quelque chose en moi qui éclate, qui se tord, qui colle, qui déborde pour sortir. Dans des âmes, des bouches et des yeux jamais vus auparavant. » Cette présentation rassemble des œuvres des années soixante et du début des années soixante dix qui recourent aux couleurs audacieuses, saturées et même parfois hallucinatoires pour jouer sur notre perception.
Avec cette machine à remonter le temps, l’exposition du Whitney montre comment ces vagues nouvelles redistribuent alors la donne non seulement aux États-Unis mais également en atteignant les rives de l’Europe et de la France en particulier. C’est l’époque où les « Chroniques de l’art vivant » à Paris nous font découvrir, au fil des mois et des années, cette peinture inconnue bousculant nos références. Dans une France encore dominée par la seconde école de Paris, les signaux venus d’Amérique vont contribuer à modifier le cours de l’Histoire. C’est aussi le temps où le galeriste Daniel Templon approche à New York ces artistes et commence à les faire connaître dans la capitale. Au cours de cette période inventive aux États-Unis , de nombreux artistes adoptent la peinture acrylique, explorent ses vastes possibilités techniques et son large éventail de teintes. On peut mesurer, avec le recul, qu’un tel emploi de l’acrylique n’était pas sans danger. La mort de Morris Louis d’un cancer des poumons à cinquante ans fut probablement liée à l’inhalation des vapeurs de sa peinture.

« Spilling Over : Painting Color in the 1960 s » Whinet museum avril 2019

Color Fields

Les peintres du Color Fields versent l’acrylique et teintent leurs toiles, dramatisant la matérialité et la force visuelle de la peinture. De leur côté, les peintres associés à l’Op-art créent des motifs, des agencements géométriques et des combinaisons de couleurs intenses pour souligner que la vision associe phénomène physique et perception mentale. Au même moment, une génération émergente d’artistes explore la capacité de la couleur à formuler de nouvelles questions sur la perception, en particulier sa relation avec la race, le sexe, et le codage de l’espace. L’exposition se penche sur les différentes façons dont la couleur peut conjuguer recherche formelle et réflexion politique. Dessiné entièrement à partir de la collection Whitney, « Spilling Over : Painting Color in the 1960 s » comprend des œuvres majeures récemment acquises ainsi que des toiles qui sont entrées dans la collection peu après leur création par des peintres tels que Alvin Loving, Ellsworth Kelly, Miriam Schapiro et Frank Stella, entre autres.

« Gamma Delta » 1959-1960 Morris Louis,

Dans « Gamma Delta » Morris Louis a teint sa toile en diluant et en versant des peintures synthétiques sur sa surface, permettant aux couleurs de s’étaler et de « saigner ». Morris Louis a exploré cette technique pendant neuf ans en réponse aux peintures de Jackson Pollock et peut-être davantage encore à celles d’Helen Frankenthaler, dont il a visité le studio en 1953. En l’espace de quelques années, Morris Louis a réalisé des centaines de toiles s’engageant jusqu’à l’épuisement dans une recherche où les couleurs, au gré de la liberté des coulures, produisent leur propre espace.

Plus vaste, plus clair que le Whitney museum historique construit par Marcel Breuer dans l’Upper East side, le nouveau Whitney, conçu par Renzo Piano et ouvert depuis 2015 dans le sud ouest de Manhattan, donne à ces oeuvres un espace à la mesure de leur ambition. Consacré essentiellement à l’art américain des XXe et XXIe siècles, le Whitney rappelle avec cette exposition comment la vague de fond de la peinture américaine des années soixante à soixante dix a profondément impacté l’histoire de la peinture contemporaine et redistribué les cartes dans les relations artistiques entre les États-Unis et l’Europe.

Photos de l’auteur

« Spilling Over : Painting Color in the 1960 s »
Mars-aout 2019
Whitney Museum of American Art
99 Gansevoort Street
New York, NY 10014





Expositions

Chroniques New-yorkaises (3) New museum : l ‘intranquille.

Le New museum de New York a l’âge du Centre Pompidou de Paris. Il est même né trente jours avant ce dernier.
Lorsque Marcia Tucker, conservatrice au Whitney Museum of American Art ( de 1967 à 1976) fonde officiellement le New museum le 1er janvier 1977, cette ouverture consacre le premier musée dédié à l’art contemporain établi à New York depuis la seconde guerre mondiale. De son poste privilégié au Whitney Marcia Tucker était arrivée à la conclusion que les œuvres de jeunes artistes trouvaient difficilement leur place dans les espaces d’expositions habituels. Positionné entre musée traditionnel et espace alternatif, le New museum ambitionnait d’engager un dialogue entre les artistes et «Un centre d’exposition, d’information et de documentation pour l’art contemporain réalisé dans un délai d’environ dix ans. » L’ objectif d’offrir un lieu aux artistes vivants n’ayant pas encore eu d’expositions personnelles majeures s’inscrivait dans ce projet novateur.
Lors de ma première visite au New museum il y a presque dix ans, l’architecture décalée du bâtiment signalait dès l’abord son positionnement singulier : celui d’un lieu différent des institutions implantées avec l’assurance tranquille de représenter les valeurs acquises de l’art du temps. Cette intranquillité de l’architecture du New museum, cette instabilité potentielle du bâtiment annonçaient la couleur de sa programmation.
Dix ans plus tard, cette visite semble confirmer la ligne directrice du musée. La découverte ici de Nari Ward conforte cette impression. Car l’exposition d’un artiste en équilibre instable entre plusieurs pays, plusieurs cultures s’inscrit dans cette ligne directrice du lieu.

« Nari Ward : We the People »

« Nari Ward : We the People »

« Nari Ward : We the People » présente plus de trente sculptures, peintures, vidéos et installations à grande échelle jalonnant vingt cinq ans de carrière. Né en Jamaïque en 1963 et travaillant à New York, Nari Ward a introduit dans son travail l’utilisation d’ objets trouvés . Pour ses grandes installations sculpturales, Ward récupère les matériaux qu’il trouve dans son quartier, des débris aux objets plus « précieux » pour mettre en place ses propositions. Son travail se concentre sur des questions politiques et sociales : pauvreté, racisme , culture de la consommation : les objets qui nous entourent participent à la lecture symptomale de ces questions de société.
Depuis le début des années quatre vingt dix, Nari Ward produit ainsi des œuvres en accumulant des quantités stupéfiantes de matériaux humbles et en les réutilisant de manière toujours inattendue. Son approche artistique puise sa source dans les traditions folkloriques et les actes créatifs de recyclage de la Jamaïque ainsi que les textures matérielles de Harlem où il a vécu et travaillé pendant les vingt-cinq dernières années. Cette présentation souligne l’importance continue de New York, et de Harlem en particulier pour sa recherche artistique. Beaucoup de ses premières sculptures ont été créées avec des matériaux récupérés dans les bâtiments et les rues de Harlem. Ces articles ( Poussettes pour bébés, lances d’incendie, battes de baseball, plateaux de cuisson, bouteilles et paniers d’épicerie ) ont été choisis en raison de leur lien avec la vie et les histoires individuelles dans le quartier. L’exposition comprend plusieurs œuvres anciennes clés, telles que les environnements à grande échelle Amazing Grace et Hunger Cradle (tous deux de 1993), que Nari Ward a construit et exposé dans une caserne abandonnée.

« Amazing Grace » (1993) Nari Ward

Amazing Grace , l’une de ses œuvres les plus emblématiques, a été réalisée dans le cadre de sa résidence au Studio Museum de Harlem, en 1993, en réponse à la crise du sida et à l’épidémie de drogue du début des années 90. Pour cette installation Ward a rassemblé plus de trois cents soixante cinq poussettes abandonnées, couramment utilisées par les sans-abri de Harlem pour transporter leurs effets personnels, qu’il a attachées avec des lances à incendie tordues dans cette caserne de pompiers abandonnée à Harlem. Un enregistrement audio du film « Amazing Grace » de Mahalia Jackson, chanteuse de gospel, fait écho à l’oeuvre.
La même année l’artiste présente sa première exposition individuelle institutionnelle au New museum, où il expose une grande sculpture Carpet Angel (1992).
Dans son travail plus récent, Nari Ward aborde directement des réalités politiques et sociales complexes qui ont une résonance à la fois au niveau local et national, reflétant les changements sociaux profonds intervenus dans Harlem et l’état de fracturation de la démocratie aux États-Unis.
A travers une oeuvre dérangeante, symptôme du déséquilibre culturel auquel l’artiste se trouve lui-même confronté, le New Museum participe à cette réflexion permanente d’un espace d’art « mal assis » qui occupe une place originale dans un Manhattan où les MOMA, Whitney museum et Guggenheim tiennent le haut du pavé.

Photos de l’auteur

« Nari Ward : We the People
1 mars – 24 mai 2019
New Musem
235 Bowery
New York

Moments privilégiés

Chroniques New-yorkaises (2) Le piège du Vessel


Hudson Yards Vessel

A proximité de l’incroyable SHED, inauguré quelques semaines plus tard en haut de la High Line dans Manhattan, le Vessel n’a pas fini de faire parler de lui. A peine ouverte cette construction singulière attire jour après jour un public considérable. Hudson Yards Vessel, désigné également sous le nom de New York’s Staircase, est une création originale du designer britannique Thomas Heatherwick. De quoi s’agit-il ?
Le Vessel, avec ses cent cinquante quatre escaliers, vous invite à gravir ses deux mille cinq cents marches pour vous mener … nulle part. Dire qu’il propose un point de vue panoramique sur ce quartier d’Hudson Yards en totalement rénovation depuis quelques années ne correspond même pas vraiment à la réalité. Il est, en effet, cerné par les gratte-ciel qui le dominent aisément. Non, le véritable enjeu de cette architecture indéfinissable semble se situer davantage à l’intérieur même de la structure. Car, par milliers et bientôt par millions, les visiteurs n’en finissent pas de mitrailler sous toutes les coutures l’étrange enchevêtrement de ces modules d’escaliers fabriqués en Italie. Chacun de nous, appareil photo en main, ne peut que se convaincre de sa capacité à obtenir, à tout moment, « la » photo exceptionnelle, unique.. que cinq mille autres avant lui et cinq mille autres après auront saisi dans l’instant privilégié de cette errance au sein du Vessel

Pour cet objet singulier, lisse, exempt de tout argument culturel, on pourrait penser cependant à ces dessins de Maurits Cornelis Escher dont les perspectives improbables perturbent notre vision. Des files de gens montent et descendent des escaliers dans des boucles infinies, sur une construction qui, bien qu’impossible à construire, peut être dessinée en utilisant des astuces de perspective. Le Vessel n’était pas impossible à construire. Pour autant les cadrages de la photographie permettent de jouer sur ce réel pour le rendre complexe, difficile à lire, et finalement jouer sur cette magie du cadre afin que le spectateur s’y perde. Au centre de cette installation, (au rez de chaussée), les visiteurs se bousculent pour poser leur Iphone au centre d’un cercle repéré, rédirigé vers le ciel et obtenir cette photo en perspective cylindrique tellement unique et tellement partagée par des milliers de photographes

Maurits Cornelis Escher

S’il fallait tenter de trouver une fonction à cet édifice comparable à nul autre, c’est l’idée du piège qui me semblerait le plus judicieux. Comme dans les pièges à insectes, les photographes s’engouffrent dans ce volume tentateur, se grisent à la vue des perspectives, des angles, des cadres possibles et se livrent à une débauche de clichés tous plus originaux les uns que les autres et tous si semblables à ceux de leurs voisins. Ebloui, groggy, le visiteur photographe retrouve la terre ferme avec le sentiment du devoir accompli. Dans l’univers vertical d’Hudson Yards, le Vessel lui aura donné quelques instant le sentiment d’avoir traversé un espace d’exception promis à un engouement durable.

Photos de l’auteur

Le Vessel
20 Hudson Yards, New York,
NY 10001,

Coups de chapeau

Chroniques New-yorkaises(1) : le SHED est sur les rails.

Avant même son ouverture en haut de la High Line dans Manhattan, le SHED avait déjà acquis une notoriété due à l’incroyable audace architecturale qui fait accéder cet équipement culturel au niveau d’une prouesse technique innovante. En effet, ce bâtiment ne se contente pas de mettre à la disposition des artistes des salles immenses. Il offre surtout une conception totalement modulable disposant d’une partie mobile sur rails, une sorte de soufflet géant qui modifie la structure du bâtiment et s’adapte à toutes les possibilités de manifestations, spectacles, expositions etc…
Équipé d’immenses roues à taille humaine qui rendent possibles ces transformations, c’est peu de dire que le SHED est sur les rails. Mais au-delà de la prouesse technique, c’est davantage encore, me semble-t-il, l’approche multidisciplinaire qui caractérise ce nouvel équipement au cœur de Manhattan.
Il ne faut pas, en effet, s’attendre à visiter dans ce lieu des expositions comme au MOMA ou au Whitney muséum. Ce qui prévaut au SHED c’est la conjugaison des disciplines, la création d’événements qui concourent à proposer un résultat supérieur à la somme de ses éléments constitutifs.

« Reich Richter Pärt »

Au lendemain de l’inauguration il m’a été possible d’assister à l’un de ces « évents ». Dans « Reich Richter Pärt », deux spectacles en immersion,(l’un conçu par le compositeur Steve Reich et le peintre Gerhard Richter, l’autre par Richter et le compositeur Arvo Pärt), explorent le langage sensoriel commun de l’art visuel et de la musique. Le partenariat Richter/Pärt s’appuie sur un concept développé à l’origine par Alex Poots et Hans Ulrich Obrist pour le Festival International de Manchester et met en vedette la composition chorale envoutante de Pärt avec la nouvelle œuvre de Richter incluant papier peint et trois tapisseries jacquard. La collaboration entre Steve Reich et Gerhard Richter (une initiative du SHED) repose sur la série « Patterns » du peintre et les structures musicales rigoureuses et répétitives de Steve Reich

« Reich Richter Pärt »,

Cette osmose, créée en collaboration avec Corinna Belz et mettant en vedette la première mondiale d’une nouvelle composition de Steve Reich, s’exprime dans une salle immense habitée par la création du peintre sur les murs et la projection durant l’événement de la série « Patterns » dans laquelle Richter divise et reflète à plusieurs reprises une image d’ordinateur d’une peinture abstraite pour animer l’œuvre. Certes l’association d’œuvres d’un peintre avec une création musicale ne constitue pas une nouveauté.
Ce qui prend ici une dimension particulière vient de l’échelle à laquelle cet environnement est créé, espace dans lequel le spectateur et auditeur se trouve en effet immergé, enveloppé par cette proposition sensorielle. La musique de Steve Reich, dont le caractère répétitif peut sembler parfois ingrat, m’est apparue, dans ce contexte, luxuriante, colorée et son association avec le travail sur ordinateur des œuvres de Richter n’a rien d’artificiel. Musique et structures colorées se fondent remarquablement.
La seconde création associant les toiles de Richter avec la composition d’Arvo Pärt offrait au spectateur/auditeur une autre forme d’immersion : celle des choristes se mêlant à la foule des visiteurs pour mieux les inclure dans cet évènement d’une grande pureté musicale.
Le SHED n’en est encore qu’à ses débuts et on peut imaginer tout le parti qui peut être tiré d’un tel outil. Au bout de cette High line sur laquelle l’ancienne voie ferrée est encore présente, le SHED entreprend à son tour un voyage prometteur.

Photos de l’auteur.

 

« Reich Richter Pärt »
6 avril – 2 juin 2019
The SHED
545 West 30th Street
New YorK

Expositions

Barbara Navi : une œuvre en rhizomes

Vous qui, aujourd’hui, découvrirez les nouvelles toiles de Barbara Navi donnant à voir avec « Leurs chances de printemps » sa création la plus récente, acceptez de pénétrer dans un espace-temps indéfini, prêtez vous à cette lecture d’un récit dans lequel les repères vous échapperont peut-être parfois. C’est la condition nécessaire pour appréhender le cheminement d’une artiste qui, loin de chercher à vous perdre, veut au contraire vous entraîner dans un univers inexploré dans lequel peinture et pensée n’en finissent pas de s’entremêler.

« Une germination qui attend son heure« 

« Les Vénitiens » , huile sur toile, 200 x 250 cm, 2019

Faut-il parler de narration ? Oui mais pas une narration linéaire, continue. Nous devons aborder une peinture dans laquelle ce récit prend les voies d’une circulation souterraine, révélatrice d’une pensée en rhizomes. «  »Mes tableaux, nous dit Barbara Navi, naissent d’un processus de « formation par reprises, repentirs, corrections successives » dont parle Valéry. Rien n’est défini à l’avance. Je procède par l’association de divers matériaux iconographiques, des photos, des films, des dessins qui proviennent du flux Internet ou sont issus de mes propres recherches. » Cette « Germination qui attend son heure » nous renvoie à Gilles Deleuze et Félix Gattari pour qui « Le rhizome est une antigénéalogie. C’est une mémoire courte ou une antimémoire. Le rhizome procède par variations, expansion, conquête, capture, piqûre. »
Ce qui est en question dans le rhizome, expliquent les deux philosophes, c’est un rapport avec la sexualité, mais aussi avec l’animal, avec le végétal, avec le monde, avec la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de l’artifice, tout différent du rapport arborescent : toutes sortes de “devenirs”.
Nous y sommes. Barbara Navi, si elle met en place des dispositifs narratifs, ne s’astreint pas à une structure verticale contraignante. Ses constructions s’élaborent à même la matière visuelle, à travers la vie imaginée et ébauchée de ses personnages. Sa peinture traduit cet échappement de la structure formelle rigide, ce désengagement des formes préétablies pour mieux explorer les voies opportunément ouvertes par cette pensée en rhizomes.
L’artiste fait avancer sa peinture au gré de ce temps suspendu, où passé et futur tissent dans sa toile un moment incertain.

Une figuration en rémanence

La figuration elle même, au fil des séries, se dilue, se disperse, les formes semblent pousser d’elles-mêmes sans organisation rigide, prévue, colonisent l’espace du tableau sans hiérarchie. Une notion de rémanence apparaît dans les formes comme la trace de ces instants passés et toujours présents. L’artiste joue sur cette conjugaison improbable du temps où passé, présent, futur, futur antérieur entretiennent le doute sur ce que nous voyons. Cette image rémanente est, par définition, à la fois passée et présente. « Dans mes tableaux, explique Barbara Navi le présent de narration restitue une trame nostalgique du passé et le futur antérieur a du mal à donner sa clé de compréhension. »

« La Notte » huile sur toile, 100×100 cm, 2018

 

Puis, après avoir intégré ces paramètres, oubliez les ! Laissez vous porter par ce que met sous vos yeux Barbara Navi : elle nous parle des hommes et des femmes, de l’histoire, de l’art. Elle nous révèle ses doutes, ses craintes, ses espoirs. L’espoir, décrit comme « La croyance modeste de cette série de tableaux », constitue donc la trame de cette nouvelle production. Cette trame entremêle histoire, culture, religion, mythologie, passé, présent, futur. L’artiste évoque « L’éloquence muette » de la peinture (Merleau-Ponty). Est-elle vraiment muette ? Une musique me semble s’échapper de chaque tableau comme pour mieux nous relier à cette émotion générée par la peinture. Barbara a travaillé en écoutant Monteverdi et Fauré. Dans sa précédente exposition, j’entendais, pour ma part, Gustave Mahler émaner d’ « Anabase« .
Dans cette œuvre un autre espoir se révèle : la peinture, après des millénaires, relie toujours les hommes et les femmes à travers un langage que Barbara Navi renouvelle avec une sensibilité qui nous touche.

 

« Leurs chances de printemps »
Barbara Navi
Vernissage 27 mars 18 h

28 mars – 7 avril 2019
Galerie 24
24 rue Beaubourg
75003 Paris

Moments privilégiés

« Partout »

« Partout » Gérard Fromanger série « Boulevard des Italiens » Huile sur toile 100X100 cm

« Boulevard des Italiens »

Cette fois Gérard Fromanger a franchi le pas dans sa célèbre série « Boulevard des Italiens » (1971) : de la ville toujours présente en toile de fond de sa série il ne reste rien. Seul tableau de cette ensemble de trente toiles « Partout » laisse place nette à ces silhouettes rouges qui ont définitivement marqué le basculement de son œuvre dans ce qui n’est plus une simple figuration pour accéder à ce que le journaliste de « Monde » Harry Bellet désignait comme les prémices d’un art conceptuel.
Pour mémoire l’histoire de cette série commence à Paris entre 12 heures 30 et 13 heures ce vendredi 5 février 1971. De l’Opéra à Richelieu Drouot par le boulevard des Italiens, le peintre et le photographe de presse Elie Kagan réalisent un reportage photographique. Gérard Fromanger, après avoir transféré les clichés noir et blanc d’Elie Kagan en diapositives, projette sur l’écran de la toile blanche cet instantané quelconque, ce moment banal prélevé sur une journée ordinaire où rien ne se passe, où seules les silhouettes des personnages vont changer de statut avec l’aplat de peinture rouge que le peintre décide ce jour-là de fixer sur la toile. Pourtant ce réel existe. La photo d’origine montre ces piétons sur le boulevard des Italiens près de quelques voitures en stationnement avec en arrière plan les immeubles du boulevard.

Série « Boulevard des Italiens » Musée de l’Hospice Saint-Roch Issoudun 2019

Mais cette fois, avec le choix de l’artiste, le concept prend le pas sur la figuration, l’idée prime sur la représentation. Désormais, avec cette stratégie des couleurs Gérard Fromanger place sa peinture dans cet espace nouveau (nous sommes en 1971) qui va marquer définitivement son œuvre.
On sait que les trente toiles de la série Boulevard des Italiens constitue un ensemble indissociable, décrivant, d’une toile à la suivante, la totalité du spectre lumineux décomposé naturellement dans l’arc en ciel puis scientifiquement parle physicien Newton. « Partout », irradiant avec le blanc la totalité du spectre, situe cette œuvre comme l’ultime étape de la couleur, celle qui les réunit toutes et entérine l’accession des figures au statut de concept.
Lorsque cette série bénéficie d’un accrochage linéaire (Ici au musée de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun),  elle se révèle comme le lieu géométrique d’une œuvre totalement dédiée à cette stratégie de la couleur.

Série « Boulevard des Italiens » Musée de l’Hospice Saint-Roch Issoudun 2019

Désormais la figuration de Gérard Fromanger laisse place à un travail radical sur l’image, « Images prélevées comme une pellicule sur le mouvement anonyme de ce qui se passe» écrit Michel Foucault au sujet des peintres de la Figuration Narrative.

Avec ce point de non retour, Gérard Fromanger offre à l’écrivain Alain Jouffroy l’occasion de proposer sa propre lecture sur chaque tableau de la série. Près de cinquante ans plus tard,les mots d’Alain Jouffroy apparaissent toujours aussi actuels : « Ils sont ouvriers, employés, travailleurs, fainéants, petits-bourgeois, petits commerçants, petits paysans. Petits oui, mais si nombreux qu’ils éclipsent par leur nombre, par leur identique manière d’aller quelque part, ou nulle part, la Ville, le monde où ils vivent provisoirement.(…) Il y a toujours quelqu’un.Il y a toujours des gens, il y a toujours des corps, des sexes, des regards, des voix. Leur dictature sans gouvernement est notre seule liberté. Partout ».

 

Gérard Fromanger
« Annoncez la couleur ! »

Du 16 février au 12 mai 2019
Musée de l’Hospice Saint-Roch
Issoudun

Expositions

Isidore Isou et la flamme Lettriste

A défaut d’engloutir le Centre Pompidou de Paris sous le Tsunami de ses propositions historiques, le mouvement Lettriste aura atteint cependant aujourd’hui les cimes de l’institution avec l’exposition consacrée à son fondateur Isidore Isou au quatrième étage du Centre. Isou n’est ni le premier ni le seul artiste a bénéficier d’une reconnaissance tardive après tant d’années laissé dans l’oubli.

Exposition Isou Centre Pompidou Paris 2019

Ce n’est pas faute d’avoir agité le monde artistique ni d’avoir investi tous les domaines de la connaissance. Le créateur du Lettrisme, (proclamé à Paris le 8 janvier 1946 par Isidore Isou et Gabriel Pomerand), prônait une nouvelle poésie, préconisait une nouvelle musique. Très vite Jean-Isidore Isou Goldstein, artiste d’origine roumaine mort à Paris en 2007, élargit l’objectif de son projet à d’autres territoires. Cette ambition sans limite de révolutionner tous les champs du savoir, et pas seulement dans le domaine de l’art, atteindra la science, l’économie, la philosophie, la politique : toutes les activités humaines doivent passer sous les fourches Caudines du Lettrisme. Les arts plastiques seront les plus impliqués avec l’invention de l’hypergraphie, basée sur l’organisation esthétique de lettres et de signes (1950) puis celle de l’Art « infinitésimal » fondé sur des particules esthétiques imaginaires (1956) et de l’Art « supertemporel », reposant sur la participation infinie du public (1960). Dès 1952, avec Esthétique du cinéma, il s’empare du septième art.
L’exposition du Centre Pompidou, dans le cadre d’une Saison Roumaine, s’appuie sur le fond d’archives récemment acquises par la Bibliothèque Kandinsky. Mais loin d’une sage présentation d’archives, c’est cette volonté farouche de tout embrasser dans un même élan contestataire qui surgit dans ce qui nous est montré. Tous ces documents doivent être replacés dans le contexte de leur époque, estimés à la mesure de ce qu’il représentaient de transgressif au moment de leur parution.
Au-delà le l’impulsion donnée par Isou, les Lettristes ne cesseront de produire des textes, publier des ouvrages pour alimenter sans se lasser le feu actif du mouvement. Il a fallu en 2010 l’exposition majeure organisée par Roland Sabatier à la Villa Tamaris à la Seyne sur mer : « Lettrisme, vue d’ensemble sur quelques dépassements précis » pour infirmer le constat fait depuis de nombreuses années sur l’indifférence, l’oubli dans lesquels les artistes de ce courant se retrouvaient confinés. La remarquable exposition de 2012 au Passage de Retz à Paris :« Pensiez-vous (vraiment) voir une exposition ? Bientôt les Lettristes (1946-1977) «  , mise en place par une équipe conséquente de commissaires d’exposition (Bernard Blistène et Frédéric Acquaviva assistés de Nicolas Liucci-Goutnikov ) présentait au public des œuvres de toute nature, des archives, des documents essentiels, mêlant peintures, dessins et objets, films et enregistrements, livres, revues et manuscrits parmi d’autres modes d’expression.
Cet appétit dévorant d’assumer la totalité de la pensée a engendré plus d’un tumulte, plus d’une controverse et a donné de la première génération Lettriste (Isou, Lemaître) une image de provocation permanente, voire d’intolérance.  Isidore Isou enflammait ses interventions avec une fougue inextinguible.
Aujourd’hui, c’est la seconde génération Lettriste qui, depuis la disparition d’ Isou, entretient la flamme et poursuit avec une ténacité indéfectible le combat pour la reconnaissance de son mouvement artistique comme avant-garde décisive de l’art de son temps. Cette armée n’est pas remarquable par son importance numérique mais bien davantage par l’engagement sans réserve de ses soldats. Les Roland Sabatier, François Poyet, Philippe Broutin , Anne-Catherine Caron notamment, sont aujourd’hui encore autant de fantassins dévoués corps et âmes à la pérennité du mouvement, héritiers irréductibles d’un Lettrisme inscrit désormais dans l’Histoire.

Photos de l’auteur

Isidore Isou
6 mars – 20 mai 2019
Centre Pompidou Paris

Expositions

Quand Ma Desheng rencontre Matisse

Que l’année 2019 marque le cent cinquantième anniversaire de la naissance d’Henri Matisse n’éclaire vraisemblablement que fortuitement l’exposition de l’artiste chinois Ma Desheng au Domaine de Chamarande dans l’Essonne.

Des Étoiles à nos jours

Pourtant le hasard semble persister avec un malin plaisir pour nous permettre d’envisager un lien entre les deux artistes. Comme Matisse, handicapé par la maladie et cloué sur un lit, Ma Desheng atteint de polyarthrite, doit affronter cette redoutable adversité. En 1992 il perd la mobilité de son corps après un accident de voiture. Pendant dix ans c’est un homme diminué qui devra se résoudre à l’usage de la chaise roulante. Une décennie de rééducation au quotidien marque pour la vie l’homme et l’artiste.

Expo Desheng Domaine de Chamarande
Décembre 2018

Là pourraient s’arrêter les comparaisons. Le parcours du peintre et sculpteur chinois (né en 1952) s’engage au pays du réalisme socialiste et très vite il marque sa différence avec l’art officiel. Au Mur de la démocratie il rencontre son futur ami, le poète Huang Rui, avec qui il pose la première pierre sur laquelle s’édifie une nouvelle ère : celle de l’art contemporain. Wang Keping, Huang Rui et Ma Desheng sont à l’origine du mouvement des Etoiles, (Xingxing) prônant le renouvellement des traditions picturales chinoises par la recherche d’un art dépassant les conventions académiques. Cette prise de position ne pourra s’exprimer qu’à la marge : sans atelier ni lieu pour exposer, les membres du groupe des Etoiles défient les autorités en accrochant le 27 Septembre 1979 leurs travaux sur les grilles extérieures du Musée des Beaux-arts de Pékin. Interdite dès le deuxième jour l’exposition est aussitôt démantelée. Le 1er octobre, les Étoiles se regroupent pour dénoncer l’acte de censure dont ils sont victimes et, en ce jour symbolique du 30ème anniversaire de l’avènement de la République populaire de Chine, se font entendre pour réclamer davantage de liberté d’expression. Cette manifestation, parce qu’elle est la première du genre en Chine, est relayée par la presse internationale dont le New-York Times. Une telle couverture médiatique confère aussitôt à l’œuvre le statut d’emblème de la dissidence artistique à l’étranger. Un an plus tard, les Étoiles sont de retour officiellement cette fois au Musée National des Beaux-Arts de Pékin grâce au soutien du président de l’Association des artistes officiels

Peinture et sculpture

C’est davantage dans le croisement des œuvres que des connivences se font jour entre Matisse et Ma Desheng. Pour l’artiste chinois qui vit en France depuis plus de vingt ans, la rétrospective présentée au Domaine de Chamarande, sur quarante années de création, révèle l’influence de l’art occidental et notamment comment l’ombre d’Henri Matisse se penche sur ses toiles.
Avec la sculpture Ma Desheng propose une évocation anthropomorphe à partir d’un assemblage élémentaire de pierres proche d’une abstraction vers laquelle, me semble-t-il, tendait parfois le sculpteur Matisse.

Ce dialogue à distance entre les époques et les civilisations nous laisse le soin de déceler les valeurs sur lesquelles se rejoignent deux artistes également meurtris dans leur chair, à la recherche d’une harmonie que la vie ne semblait pas prête à leur accorder.

Photos : A2Z ART GALLERY PARIS

Ma Desheng
Des Étoiles à nos jours

15 décembre 2018 – 28 avril 2019
Domaine départemental de Chamarande
38 Rue du Commandant Maurice Arnoux
91730 Chamarande