Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : Num Gabo





Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N°6

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La fin des vacances de Noël approche. Peeters et Pélagie décident de rentrer à Anvers. Pour Seuphor, il y a encore tant de nouveautés à explorer. Après cette villégiature d’un luxe inattendu, comment quitter cet appartement du Kurfurstendamm ? Huit pièces pour lui seul désormais ! Il lui reste encore des milliers de marks à dilapider. Het Overzicht réclame son dévouement. Pénétré de son statut de directeur de revue, il décide de séjourner encore quelque temps à Berlin. Toujours prêt à servir de guide, Belling peut encore l’aider à rencontrer encore beaucoup d’acteurs de cet esprit nouveau qui souffle à Berlin comme à Paris, Rome ou Anvers.

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Num Gabo

Depuis peu, Naum Gabo, peintre, sculpteur et architecte, venu de Moscou, s’est installé dans une usine désaffectée dans la banlieue ouest de Berlin, à Licherfelde-Ost. Il reçoit Seuphor cordialement, lui donne des nouvelles de Moscou qu’il vient tout juste de quitter, lui présente ses travaux en cours dont cet étonnant éclairage pour l’ Alexanderplatz. Seuphor, ce jour-là, sait-il qu’il a, face à lui, une figure historique du constructivisme Russe, l’auteur avec son frère Pevsner du « Manifeste réaliste » publié deux ans plus tôt ? S’opposant à « l’erreur millénaire héritée de l’art égyptien, qui voyait dans les rythmes statiques les seuls éléments de la création plastique », Gabo, dans cet atelier de la périphérie de Berlin, est en train d’inventer l’art cinétique. Seuphor aperçoit, sur une table, dans l’encombrement de travaux en cours, « une sorte de tige dressée sur un pied et ça bougeait » raconte-t-il à Peeters à son retour à Anvers. Deux amis de Gabo, les frères Luckhardt, l’entraînent, dès le lendemain, dans une visite des cités ultra-modernes près de Berlin. Hans et Wassili Luckhardt, infatigables, ne lui épargnent aucun détail, aucun aspect de leurs constructions.

Villa Kluge « Am Rupenhorn » Berlin – Hans et Wassili Luckhardt 1928

Il faut pourtant se décider à quitter cette ville déroutante où la misère et le délabrement économique s’accompagnent d’un tel foisonnement intellectuel, d’une créativité si novatrice. Seuphor rentre à Anvers avec le sentiment d’avoir, pour la première fois, découvert concrètement le sens de son engagement. Les premiers numéros de Het Overzicht n’ont pas seulement permis d’établir des liens avec les avant-gardes européennes. A Anvers, Seuphor reçoit la visite d’un français de marque, Georges Blachon, ancien sous-préfet qui a découvert des numéros de Het Overzicht, à Lille, chez un correspondant. On lui a traduit de vive voix certains articles de la revue. Georges Blachon, la cinquantaine alerte, souriant, l’esprit ouvert à toutes les idées, se présente en fervent partisan d’un régionalisme militant apte à proposer une solution politique pour structurer le monde à venir. De plus, il aime la Flandre, y a vécu avant la guerre, et rêve pour elle d’un avenir digne de son passé. Il a d’ailleurs écrit un livre révélateur : « Pourquoi j’aime la Flandre ».
Singulière situation pour Seuphor qui s’est déjà éloigné de son double, Fernand Berckelaers. Georges Blachon, venu chercher Fernand Berckelaers pour ses valeurs régionalistes, trouve Seuphor, déjà engagé sur d’autres terrains, vers une patrie au-dessus des nations, l’art international. Son discours sur la cause flamande a pris beaucoup de recul, il en parle désormais de façon détachée. Romain Rolland est passé par là. Les visions régionalistes ont vieilli. Le pacifisme galvanise son approche internationaliste.

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : les futuristes

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine

Publication N°5

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« Zang tumb tumb » Filippo Tommaso Marinetti 1914

Une autre avant-garde se manifeste bruyamment dans Berlin. On signale aux trois voyageurs la conférence de Marinetti à la Casa futurista à l’angle du Kurfürstendamm. En plein essor, les futuristes ne reculent devant rien. Amour de la vitesse, de la violence, de la machine, mépris de la femme, la guerre « comme seule hygiène du monde », ils affichent une ambition sans limite. Bien au-delà d’un mouvement artistique, le futurisme se veut art de vivre : peinture, sculpture, photographie, cinéma, littérature, théâtre, musique, architecture, mais en outre mode, cuisine et….politique.
Deux mois plus tôt, à Rome, le ciel s’est assombri. Les Chemises noires de Mussolini, parties des différentes villes d’Italie le 27 octobre 1922, marchent sur Rome le 30. Ni le parlement ni le gouvernement ni l’armée ne s’y opposent. Le président du Conseil en titre, Luigi Facta propose au roi de décréter l’état de siège, mais celui-ci, après quelques hésitations, refuse. Mussolini attend les événements à Milan, d’où il est prêt à s’enfuir pour la Suisse, au cas où la crise tournerait mal. Il peut dès lors monter dans un wagon-lit et s’afficher à Rome pour se voir chargé par le roi d’Italie, Victor Emmanuel III de former le nouveau gouvernement. On ne compte alors que trente cinq députés fascistes. Mussolini se présente devant le parlement, où il déclare qu’il a dépendu exclusivement de son bon vouloir de ne pas transformer le gouvernement en « bivouac de ses manipules » (Discours d’investiture de Mussolini au Parlement 16 novembre 1922) . En novembre il se fait attribuer les pleins pouvoirs par vote des députés de la Chambre. Marinetti, ardent défenseur et ami de Mussolini, peut tout déclarer, sans retenue. Seuphor écoute et ses réserves tombent, pour l’instant, face au charme de l’artiste.- « Nous chanterons les foules agitées par le travail, par le plaisir ou par l’émeute : nous chanterons les marées multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes . ».

Filippo Tommaso Marinetti

Marinetti maintenant s’exprime en Français, lisant avec emphase son « Bombardement d’Andrinople »:

– « En contrebas esclaffements de marécages rires buffles chariots aiguillons piaffe de chevaux caissons flic flac zang zang chaak chaak  cabrements pitouettes patatraak éclaboussements crinièrs hennissements i i i i i i i tohu-bohu tintements 3 bataillons bulgares en marche croook-craaak  Choumi Maritza o Karvavena ta ta ta ta jii-toumb Taang-Toumb Toumbsrrrrrrr Grang-Grang ».  (Marinetti et le futurisme » Giovanni Lista Cahiers des avant-gardes L’âge d’homme 1977 p 44).

Seuphor admire dans l’exposition de la casa futurista cette peinture inconnue : Balla, Baldessari, Carra, Depero, Palladini, Soffici …A la fin de la conférence, on lui présente Marinetti et Prampolini. Premiers contacts, premières polémiques aussi. Mais rien, pour le moment, ne peut entacher son admiration pour le chef de file du futurisme. Avec Prampolini, le courant passe bien également. Il faudrait qu’ils se revoient.

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : Der Sturm




Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N°4

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A Berlin, le peintre Moholy-Nagy, les accueille à déjeuner chez lui. Cette table près du sol, ces sièges tout aussi bas, une nouvelle mode, la dernière expression de l’avant-garde ? Les pieds de la table et des chaises ont été coupés pour alimenter le feu. Avec sa femme Lucia, ils vivent dans une misère effrayante. On leur offre un repas composé presque uniquement de champignons que Moholy et ses fils sont allés chercher dans la forêt autour de Berlin pour pouvoir présenter un semblant de dîner. Moholy, séducteur, ne tarit pas d’éloges sur le travail de Lucia qui vient de lui faire découvrir la photographie. En cette année terrible à Berlin, il réalise ses premiers photogrammes, sur du papier à noircissement direct qui ne nécessite pas de chambre noire. L’enthousiasme de Moholy-Nagy met son auditoire sous le charme . Sa conviction est faite : il faut cesser d’interpréter la photographie en fonction de la peinture , sinon elle n’échappera pas aux lieux communs. Il plaide auprès de ses amis pour l’on cesse de considérer cette invention magique comme un « pinceau mécanique » n’ayant d’autre usage que de fabriquer sans peine des peintures réalistes. La photographie n’est pas une affaire de mécanique, elle ne sert pas seulement à enregistrer l’apparence des objets, elle n’est pas une simple copie de la nature sans imagination. L’originalité de la photographie réside dans sa capacité à fixer les phénomènes lumineux jusqu’à les rendre palpables, dans sa faculté à les enregistrer et à les mettre en forme. Il fait l’éloge de Théo Van Doesburg qui publie dans De Stijl le Manifeste de l’art règlementariste, se passionne pour ce congrès Constructiviste et Dadaïste de Weimar tenu au mois de septembre précédent.

Moholy Nagy

– « La nouvelle tendance de l’avant-garde doit produire des énoncés plastiques, verbaux, visuels, musicaux, écrits d’une nature tout à fait nouvelle ! » (1)

A travers Het Overzicht, les contacts de Peeters ont fait merveille. Herwarth Walden et ses collaborateurs de Der Sturm leur ouvrent les portes. Seuphor observe, impressionné, cet autre directeur de revue. Tirée à trente mille exemplaires, Der Sturm en impose face à Het Overzicht. Il réalise que Walden, son aîné de vingt ans, à la tête d’un magazine publié depuis plus d’une dizaine d’années, a joué bien avant lui le rôle d’ agitateur d’idées. Der Sturm (La Tempête) s’est révélé comme le tremplin des courants novateurs, de l’expressionnisme. Walden a multiplié les actions : Sturmkreis (cercle de l’orage), le Sturmbühne (théâtre de l’orage), Sturm-Abende (soirées de l’orage) Sturmgalerie (galerie de l’orage). La galerie Der Sturm devient le centre de Berlin pour l’art moderne. Après une exposition des Fauves et Der Blaue Reiter suivie par l’introduction en Allemagne des futuristes italiens, la galerie expose Munch, Georges Braque, Pablo Picasso, Robert Delaunay , Gino Severini, Jean Arp, Paul Klee, Wassily Kandinsky, Kurt Schwitters. .

Couverture de Der Sturm mars 1922
par Robert et Sonia Delaunay


Seuphor avance ébloui sur ce chemin de la création. Avec l’aplomb de sa jeunesse, il défend avec flamme Het Overzicht . On l’écoute attentivement. Le sculpteur Belling prend en main le petit groupe et se charge de les introduire dans le milieu de l’avant-garde berlinoise. Au cours d’une soirée, il leur présente Walter Gropius. L’homme se révèle simple, discret, peu bavard. Pourtant il vient de poser les bases d’une révolution : le Bauhaus. Dans cette Allemagne exsangue germe un mouvement d’une extraordinaire modernité. Gropius a la volonté chevillée au corps de dépasser le cloisonnement des disciplines. Deux ans plus tôt, il a lancé son manifeste :

« Le but final de toute activité plastique est la construction ! Décorer celle-ci, fut jadis, la tâche la plus distinguée des arts plastiques. » (2)

Gropius veut abolir la distinction entre artisans et artistes, entre Beaux-arts et arts appliqués, entre art d’agrément et art utile. Il s’agit finalement d’adapter l’art et l’architecture au monde industriel moderne. C’est de l’harmonie liant esthétique et technique que dépend la qualité de la création. De 1920 à 1922 arrivent Georg Muche, Oskar Schlemmer, Klee et Kandinsky. Van Doesburg, lui aussi, donne des conférences au Bauhaus. Seuphor, avec émotion, relate à Gropius, dans un allemand imparfait, le choc reçu lors de la rencontre à Anvers, le Van Doesburg militant, au discours enflammé. Gropius écoute avec attention et étonnement ce jeune homme qui lui présente avec fierté les numéros 13 et 14 de Het Overzicht.

Copyright Claude Guibert 2008

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1 Moholy-Nagy, Peinture, Photographie, Film, Paris, Gallimard, Folio 2007
2 Manifeste du Bauhaus Walter Gropius Weimar, Avril, 191

Expositions

Boltanski, pour mémoire(s)

Passé recomposé

Passant de « L’Album de la famille D » aux « Vitrines de références » , des « Habits de François C » aux « Reliquaires« , des « Théâtres d’ombres » aux « Monuments« , des « Réserves » aux « Tombeaux« , l’exposition consacrée à Christian Boltanski au Centre Pompidou de Paris décline au « passé recomposé« , pour reprendre l’expression du commissaire de l’exposition Bernard Blistène, toutes les variantes possibles de la mémoire, qu’il s’agisse d’une mémoire réelle, fictive ou reconstituée.

« L’Album de photos de la famille D., 1939-1964 » Christian Boltanski 1971

Depuis le début des années soixante dix, où je découvrais dans Chorus, cette revue confidentielle créée par Pierre Tilman, Franck Venaille et Jean-Pierre Le Boul’ch, les premiers articles sur quelques artistes méconnus (parmi lesquels Daniel Buren, Jean-Pierre Raynaud et Christian Boltanski), les années ont passé et la création de Boltanski a certes évolué mais ce lancinant travail sur la mémoire perdure.
Dès 1971 « L’Album de photos de la famille D , 1939-1964 » utilise comme matériau les photographies trouvées, banales, de l’album de famille d’un ami. L’artiste en reconstitue le déroulement chronologique pour arriver à la conclusion que cette série de photographies, bien qu’étant le relevé effectif d’une famille, n’apprend rien de spécifique sur la vie de ses membres et ressemble à n’importe quel autre album de famille. Loin d’être un constat d’échec, cette œuvre marque avec force le parcours de Boltanski. Temps, mémoire, mort, photographie dessinent déjà le quadrilatère à l’intérieur duquel va se développer la recherche à venir de l’artiste.
C’est dire que ce parcours ne s’annonce pas comme une voie parsemée de roses. Près d’un demi-siècle plus tard, l’exposition du Centre Pompidou vérifie, au travers d’espaces sombres, à peine éclairés par une lumière électrique blafarde, ce chemin jalonné de théâtres d’ombres, de miroirs noirs, d’autels, de reliquaires, de photographies de cadavres, de portraits noirs, de morts.
Le temps a passé depuis que Christian Boltanski rassemblait les photos des soixante deux membres du Club Mickey en 1955 pour déjà s’approprier un passé qui n’était pas le sien.

Le tragique n’a cessé de s’inviter dans cet univers au fil des années. Pour la première fois en 1988 l’artiste se sert de documents ayant un lien direct avec la Soah. Les « Reliquaires » ont pour origine la photographie de fin d’études d’un lycée juif de Vienne en1937, le gymnasium Chases. Ces gens souriants ont pu mourir au cours des années suivantes.

« Crépuscule »

« Crépuscule » Christian Boltanski 2015

Plus l’œuvre se développe plus cette mémoire semble s’enfoncer dans la nuit. Pour preuve cette pièce de 2015 « Crépuscule » dans laquelle l’installation d’ampoules et de fils électriques noirs disposés au sol évolue le temps d’une exposition : l’œuvre, qui au début est très éclairée, s’assombrit progressivement. Chaque jour une des ampoules composant l’installation s’éteint. Si bien que l’ensemble de l’espace d’exposition nous plonge dans un univers sombre, peuplé de fantômes, visibles notamment sur ces voiles fragiles agités par le déplacement de l’air lors de notre passage. Avec « Entre-temps » (2003) ce sont les photos à différents âges de Boltanski lui-même projetées en boucle sur un rideau de fines cordes qui proposent l’illusion de ce cycle dans lequel on voit l’artiste vieillir puis retourner en enfance. Ce « jeu » sur l’entropie accompagne toute l’exposition et le retour à la lumière vive au sortir du parcours scénographique semble libérateur. Pour autant, c’est, me semble-t-il, le statut de la photographie qui se trouve mise au centre du dispositif le plus souvent et acquiert avec Christian Boltanski sa position privilégiée.

Photos Centre Pompidou

Christian Boltanski : faire son temps
13 Novembre 2019 – 16 mars 2020
Centre Pompidou de Paris

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : Berlin 1922



Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N°3

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Ier congrès d’art moderne Anvers octobre 1920


Bientôt Peeters se voit promu à la direction des questions artistiques. Flamingante à ses débuts, héritière des premières tentatives De Klauwert ,  Storm,  Roeland Het Hoverzicht , avec l’entrée de Peeters, s’oriente alors résolument  vers les arts plastiques et  affirme sa vocation internationale. Fernand  prend position avec force :
– » Le postulat de la civilisation occidentale réside en ce qu’elle est mûre pour l’internationalisation des peuples et pour l’éducation individualiste des hommes. » (1)
Pour faire avancer cette internationalisation appelée de tous les vœux,  Het Overzicht  prend le meilleur vecteur : l’art de son temps. Fernand s’engage résolument pour ce qu’il décrit comme un fait de civilisation. Fort de cette nouvelle ligne d’ Het Overzicht, Peeters se montre actif, directif, monolithique souvent. Le premier congrès du Modern Kunst qu’il a organisé à Anvers l’année précédente, a développé ses relations avec Der Stijl aux Pays-Bas, Der Sturm en Allemagne. Il a rencontré Marinetti et les futuristes italiens. Pour Fernand, l’horizon s’ouvre sur l’Europe comme une évidence. Le petit bulletin au tirage confidentiel, imaginé par un gamin de vingt ans doit connaître un destin européen. Peeters le pousse à venir avec lui et sa femme, Pelagie, à Berlin. Pourquoi Berlin ? Le délabrement de l’Allemagne vaincue est terrible. En pleine inflation, les voyageurs peuvent se payer un somptueux périple là-bas pour quelques francs belges. Peeters n’a pas perdu son temps avec Het Overzicht. Il a cultivé les contacts avec l’Allemagne. Décembre 1922 arrive. En route pour l’Allemagne. Armés de leurs numéros d’ Het Overzicht, devenu à Anvers le fer de lance de l’art nouveau, ils vont conquérir Berlin. Incroyable cet appartement somptueux de huit pièces en plein centre de Berlin sur le Kurfürstendamm, les Champs-Élysées berlinois ! Le mark ne vaut plus rien : ce billet de 10 000 marks, puis celui-là de 50 000 marks…papier, papier… Dans les usines et les bureaux, on paie les salaires tous les soirs avant la fermeture. Les gens achètent ce qu’ils trouvent. Dès le lendemain, les prix doublent, triplent, quadruplent.

Avec Seuphor (debout) Edouard Du Perron, Paul Joostens et Jozef Peeters, Janvier 1924

Berlin 1922

Dans Berlin vaincu, la misère se répand inéluctablement. Les files d’attente des chômeurs s’allongent aux portes des mairies, devant la Croix-Rouge. Peeters, sa femme et Seuphor pénètrent dans des restaurants vides où des serveurs désœuvrés s’empressent vers ces nouveaux venus. Les trois jeunes Belges avec leurs devises mènent grande vie le soir. Der Blaue Vogel, cabaret russe, au somptueux programme, le Theater am Friedrichstrasse : Ballets russes, avec Pawlova. Theater am Koniggrützerstrasse : « Savonarola »; mais aussi, à la maison de l’opéra, « Les maîtres chanteurs de Nuremberg ». Dehors une troupe de l’armée du Salut, par une température de moins douze degrés, chante dans une rue désertée. Fallait-il ou non faire l’aumône avec cette liasse de billets inutiles ? 

Copyright Claude Guibert 2008

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1 Het Overzicht N°13 Novembre 1922

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : l'esprit nouveau






Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N°2

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Michel Seuphor et Jozef Peeters à la rédaction de Het Overzicht en 1923 à Anvers

L’esprit nouveau

Pas de temps à perdre. Le 15 juin 1921, le premier numéro d’ Het Overzicht paraît. Fernand et Geert Pijnenburg, son complice d’édition, suffoqués par leur propre audace, parcourent une fois encore le manifeste :
-« Les tours de notre civilisation occidentale, rongées par l’âge, doivent-elle bientôt s’écrouler pour que naisse une société nouvelle ? Ou bien, enfant difforme qui n’a guère vécu encore, cette civilisation traverse-t-elle une nuit insolite avant l’aurore de la résurrection ? » (1)

Relire encore ce sommaire flamboyant où Fernand Berckelaers se métamorphose soudain en Seuphor. Orphéus ….Seuphor. Fernand Berckelaers reste à Anvers. Seuphor découvrira le monde.  Het Overzicht  sera le fer de lance des luttes flamingantes. La revue deviendra le lieu d’un nouvel humanisme. Fernand en est convaincu. Difficile cependant d’appeler hasard ce qui guide ses pas, quatre mois plus tard, dans une salle de l’Athénée d’Anvers. Bien sûr il est un habitué de ces lieux de conférences. Certes, ce jour là, il est disponible. Mais cette soirée d’octobre 1922, Fernand l’ignore encore, va bouleverser sa vie. Une voix s’élève dans cette enceinte :

-« Le règne de l’esprit a commencé ! »

Devant un public clairsemé, une silhouette mince comme un fil, s’agite. Costume noir, chemise noire, cravate noire, l’homme plonge un regard pénétrant sur l’auditoire. A travers la lanterne magique du conférencier surgissent les signes d’une ère nouvelle : « Composition avec gris, rouge, jaune et bleu » d’un certain Piet Mondrian. « Peinture  pure » de Christian Emil Küpper, « Composition arithmétique », « Contre composition simultanée ». Les images du projecteur se bousculent sous le geste fébrile de l’orateur. Fernand observe le public pétrifié de l’Athénée, le départ ostensible de quelques auditeurs, les rires étouffés des autres.
Quel est donc ce prédicateur profane dont l’intervention provoque un tel choc dans l’univers de Fernand Berckelaers ?

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Théo Van Doesburg

Le peintre, théoricien de l’art, directeur de revue Christian Emil Marie Küpper a pris le pseudonyme de Théo Van Doesburg. Avec sa revue De Stijl, depuis 1918, il brandit l’étendard du néoplasticisme pour lequel son compagnon de route Piet Mondrian prône l’usage exclusif dans la peinture de lignes droites agencées horizontalement ou verticalement et mises en rapport entre elles selon des principes de parallélisme ou d’orthogonalité. Ensemble ils veulent atteindre un art universel attaché à l’emploi d’une palette limitée aux trois couleurs primaires, appliquées en aplats, auxquelles s’ajoutent le blanc, le noir et le gris. Van Doesburg défend avec véhémence une nouvelle conscience esthétique où peinture, architecture, mobilier doivent ensemble intégrer les principes du néoplasticisme. De la petite cité hollandaise de Leyde vient de s’élancer un mouvement destiné à se propager dans toute l’Europe et jouer un rôle déterminant dans l’avènement de la pensée rationaliste dont l’avant-garde des années vingt et trente s’imprègne. Gerrit Rietveld et sa chaise rouge et bleu, les maisons ouvrières conçues par Jacobus Oud près de Rotterdam, le Bauhaus où Van Doesburg développe ses théories, tous participent à cette Internationale de l’esprit nouveau.
De cette rencontre d’octobre 1921 jaillit le signal d’un nouveau départ. Seuphor quitte l’Athénée ébloui par cette découverte, grisé par ces quelques mots bredouillés devant le maître sous le regard attendri des deux femmes en fourrures formant sa garde rapprochée. Sans attendre, il faut qu’il s’en ouvre à ce peintre présent dans la salle : Josef Peeters. Brocardé pour sa peinture géométrique, l’artiste se montre flatté de l’intérêt que ce jeune homme inconnu lui manifeste. Oubliés les quolibets essuyés après son exposition du café El Bardo, à quelques pas de l’Athénée. Sa récente immersion dans l’abstraction trouve en quelques instants tout son sens. Fernand s’enflamme pour sa revue. Une ardente obligation le porte. Voilà sa véritable vocation : Het Overzicht (Le Panorama) va souffler l’esprit nouveau partout.

Copyright Claude Guibert 2008

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1 Théo van Doesburg « De Stijl » août 1921 Manifeste III « Vers une nouvelle formation du monde. ».

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : l'envol





Le blog des Chroniques du Chapeau noir inaugure la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

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L’envol

Table rase ! Faire le vide, ne rien devoir à personne, repartir à zéro. Vendre la bibliothèque, tout bazarder, absolument tout. Fernand Berckelaers exulte. Être libre enfin ! Derrière lui l’école des Jésuites, les dictionnaires latins et grecs, en revenir à la langue vivante. Lutter jusqu’à ce qu’il ne reste rien du passé, pas une trace, aucune indulgence. Dante, Pétrarque, Saint-Augustin, mais également Pascal, même Romain Rolland.

« Il faut maintenant construire le monde ! »

Terminées les tentatives bricolées de gazettes : De Klauwaert à dix huit ans, Roeland à dix neuf. En 1921, avec huit cents francs en poche, on doit pouvoir payer les frais d’impression d’une publication littéraire et politique pour quatre ou cinq numéros. Het Overzicht va naître. Directeur de revue à vingt ans, une vie nouvelle commence. Chapeau noir, redingote impeccable, col blanc net, nœud papillon, Fernand Berckelaers compose déjà sa silhouette future. L’espoir s’ouvre sur cette page blanche. Vertige de cette liberté chèrement acquise, de cette si soudaine et impérieuse nécessité, Fernand, passé le souffle d’orgueil de cette situation inédite, mesure-t-il l’immensité de la tâche ? Tout est ouvert, rien n’est impossible. Anvers, la Flandre, l’Europe, le Monde s’offrent à lui, anéantis par cette guerre. La dernière, plus jamais ça.

Het Overzicht N°14

Jeunesse Flamande

Faire table rase de sa culture à vingt ans n’efface pas l’histoire d’un homme, ses racines, son enfance. Il ne plonge pas dans l’oubli le souvenir d’Eugène Berckelaers, ce père malade de tuberculose, décédé à trente-six ans, qu’il a si peu connu, ni celui de Caroline Mariën, sa mère, fille unique d’un riche entrepreneur retiré des affaires, jeune femme cultivée, férue de littérature française. Fernand ne peut pas oublier l’enfant Berckelaers né ce 10 mars 1901, au 105 chaussée de Turhout à Anvers, dans cette maison construite par son grand-père maternel, simple maçon rapidement enrichi grâce à l’essor du bâtiment. La rupture avec Anvers suffit-elle pour gommer définitivement l’éducation rigide que sa mère donne à cet enfant solitaire dans cette somptueuse maison bourgeoise au goût encombrant ?
Lorsque madame Berckelaers se remarie en 1912 avec Charles Van Riel, le 79 rue de la Balance à Anvers devient le cadre nouveau dans lequel s’impose encore davantage la rigueur et la discipline sur le jeune Fernand. Le collège des Jésuites qu’il subira jusqu’en 1918 ne favorise pas davantage son épanouissement.Ses origines flamandes, la promesse faite au père sur son lit de mort, que son fils suivrait ses traces se sont-elles évanouies ? C’est bien le jeune Berckelaers qui, engagé dans le militantisme à dix neuf ans, publiait déjà une feuille flamingante « L’homme à la griffe ». C’est lui encore qui s’est retrouvé dans le tumulte de ce rassemblement sur la grand place d’Anvers le onze juillet 1920. Ce jour funeste, une manifestation flamingante a pris forme pour commémorer la Bataille des Éperons d’Or remportée à Courtrai, en 1302, par les Flamands sur les troupes du roi de France. Les Flamands luttent pour la reconnaissance des droits linguistiques et une Université. Hermann van den Reeck, le très jeune étudiant ami de Seuphor et fer de lance du mouvement flamand est touché mortellement. Seuphor s’en tire avec la blessure d’un coup de sabre à la tête. Faut-il appeler hasard ce livre de l’archéologue Salomon Reinach posé sur sa table de travail quand il a seize ans ? « Orpheus, Histoire générale des religions », publié quelques années plus tôt compte parmi ses lectures du moment. On sollicite Fernand, en cette fin d’année 1917, pour une feuille clandestine dirigée par d’anciens élèves. La couverture est devant ses yeux, ORPHEUS. Ces sept grosses lettres l’interpellent. Ce sera donc SEUPHOR

Copyright Claude Guibert 2008

Moments privilégiés

De la performance

Quand la manifestation dans l’espace public mobilise aussi bien la performance des artistes que l’action politique ou syndicale, la frontière entre les deux modes d’expression se révèle parfois ténue.
Lors de la marche pour le climat à Paris, les militants de l’organisation ANV COP21 ont exposé ce dimanche 8 Décembre cent portraits présidentiels d’Emmanuel Macron décrochés pour dénoncer “l’inaction climatique” du gouvernement. Tout en scandant “Nous sommes toutes et tous décrocheurs de portraits”, les participants ont brandi ces portraits du chef de l’État à l’envers. Ce jeu de subversion des images auquel se juxtaposait le principe d’accumulation conférait, je crois, à cette initiative l’aspect d’une performance artistique au-delà de sa vocation politique.

Ce même 8 décembre un mouvement syndical dans le domaine hospitalier se joignait à la manifestation pour dénoncer à la fois les conditions de travail dans les hôpitaux et les blessures et mutilations dont ont été victimes certains manifestants. Les cotons tiges géants portés par les agents hospitaliers avaient pour mission, j’imagine, de déboucher les oreilles des gouvernants sourds à leurs revendications.
Ce principe d’objets surdimensionnés n’est pas sans rappeler celui du Pop-art avec ces cotons tiges gigantesques. Les blouses blanches des manifestants ne pouvaient qu’accentuer la dimension plastique d’une initiative inscrite dans une démarche de revendication syndicale et politique. La manifestation syndicale prend alors l’aspect d’un happening qu’il est tentant de rapprocher de la performance artistique.
Cette dualité se retrouve dans les propositions des artistes depuis de nombreuses années.

Fred Forest

On ne peut pas ne pas évoquer la performance historique de Fred Forest en 1973 à Sao Polo. Organisant un défilé de pancartes … blanches dans les rues de la ville, l’absence de message revendicatif se révéla plus fort que les slogans potentiels.

XII Biennale Sao Polo 1973 Fred Forest


L ’artiste fort du statut acquis lors de la XII Biennale, critique le régime militaire en place avec cette manifestation dans les rues de Sao Paulo et dénonce l’atteinte aux libertés fondamentales. L’appui des médias et la complicité active des artistes et des intellectuels brésiliens en fera un événement international.. C’en était trop. Cette fois, Fred Forest a bien été cerné… par la police militaire. Il sera conduit et interrogé au DOPS (département de la police politique) durant quatre heures. La performance artistique acquiert, dans le contexte du lieu et de l’époque, une dimension politique militante.

« Zero Demo »

Quand l’artiste Hongrois Endre Tót, organise, au début des années 80, des manifestations sans slogan comme « Zero Demo » , à Viersen, en Allermagne (1980), la performance artistique dans laquelle les participants brandissent des panneaux blancs seulement remplis du chiffre zéro, cette même proximité entre l’acte artistique et la revendication politique se vérifie.

« Zero Demo » , à Viersen Allermagne (1980) Endre Tó

« La révolution des couleurs »

En avril 2016, la Macédoine a commencé la « Révolution de couleurs ». « Plutôt que des piquets, des flammes et des routes bloquées, les manifestants macédoniens ont décidé de s’armer de pistolets à peinture et de ballons. » Les manifestants réclamaient le report des élections , la démission du président  Gjorge Ivanov. La révolution des couleurs, associant l’engagement militant et le geste artistique, privilégie alors l’usage perturbateur de la peinture plutôt que pavés, boulons, objets divers susceptibles d’être meurtriers.

Le 18 mai, sous la pression de l’opposition, de l’ Union européenne, et sûrement un peu de la révolution des couleurs, le Parlement macédonien a voté le report des élections. Cette fois l’action politique et la stratégie artistique se sont conjugués pour faire de l’espace public le lieu historique de la performance.

Expositions

Kiki Smith : l'ombre du père

Serait-ce le chant du cygne pour les expositions d’art contemporain à la Monnaie de Paris ?
Les informations récentes faisant état du départ de la directrice des expositions, Camille Morineau, quelques semaines après l’annulation d’une rétrospective consacrée à Jean Tinguely et la décision de la direction générale sur l’abandon des expositions d’art contemporain semblent sceller le sort de cette aventure pour l’institution.
L’exposition Kiki Smith serait donc la dernière manifestation de ce parcours. Pour l’artiste il s’agit dans le même temps d’une première exposition personnelle dans une institution française.

Est-ce un privilège ou un fardeau d’être la fille du sculpteur Tony Smith ? On pourrait imaginer plus anonyme comme paternité. On observera que le livret remis aux visiteurs de l’exposition occulte totalement cette filiation. La référence au masculin doit-elle être à ce point éradiquée ? Il me semble que l’information sur ce père célèbre sculpteur n’est pas anodine et qu’elle aurait eu légitimement sa place dans l’investigation documentaire sur l’approche du parcours de sa fille. Autre artiste réputée : la mère de Kiki Smith est la chanteuse d’opéra Jane Lawrence. La sœur de Kiki , Seton, embrasse également la carrière d’artiste comme photographe.
Ce sont peut-être les raisons pour lesquelles Kiki semble avoir interrogé son identité tout au long de son œuvre. Cette recherche donne aussi le sentiment qu’elle pourrait s’être opérée « contre » cette paternité encombrante. Tony Smith a élaboré une œuvre abstraite rigoureuse voire austère qui l’a situé comme un pionnier de l’art minimaliste. Kiki Smith prendra elle le chemin d’une exploration du corps humain. Puis cette quête identitaire passe également par celle de la féminité à partir des années quatre-vingt. Explorer le rôle social, culturel et politique des femmes c’est aussi se situer dans cet espace. L’Histoire même est mise à contribution : héroïnes de contes, sorcières, figures féminines bibliques apparaissent. Kiki Smith souligne, notamment, le sort de ces sorcières, oubliées de l’histoire et qui selon elle, devraient avoir un monument dans chaque ville . Et l’artiste donne à voir ce martyre sur un bûcher.

« Famille Addams »

« Pyre woman Kneeling » 2002

La relation à la mort occupe une place singulière dans cette « Famille Addams » comme la désigne Kiki Smith.
Dans le New Jersey où elle habitait : « Il y avait une pierre tombale avec notre nom devant la maison ». La fascination de son père pour la mort n’aurait-elle aucune influence sur l’oeuvre de sa fille ? « J’avais cette vision que je devais faire une autre arche de Noé, mais elle était pleine d’animaux morts ». Le besoin impérieux de resituer l’être humain dans le cosmos aura également son importance. « L’œuvre de Kiki Smith s’apparente ainsi a une traversée, une quête romantique de l’union des corps avec la totalité des êtres vivants et du cosmos. D’éléments microscopiques aux organes, des organes au corps dans son ensemble, puis du corps aux systèmes cosmiques, l’artiste explore la relation entre les espèces et les échelles, cherchant l’harmonie qui nous unit avec la nature et l’univers. »
L’exposition montre les aspects multiples dans la création de cette artiste prolifique. La tapisserie, notamment, lui a offert l’opportunité de développer un cycle influencé par la Tapisserie de l’Apocalypse et par le Chant du Monde de Jean Lurçat qu’elle découvre en France. Douze tapisserie naitront entre 2012 et 2017. Et comme la Monnaie de Paris l’accueille, elle participe également à la création de médailles. Cette ultime exposition d’art contemporain à la Monnaie de Paris signe le passage dans l’institution d’une commissaire d’exposition qui a tracé sa ligne éditoriale avec notamment en 2017 « Women House » abordant la production contemporaine des femmes artistes dans leur relation explosive entre un genre – le féminin – et un espace – le domestique. S’attaquer au système patriarcal animait cette exposition collective. Faut-il pour autant gommer l’ombre du père dans l’œuvre de Kiki Smith ?

Photos : Monnaie de Paris

Kiki Smith

Du 18 octobre 2019 au 9 février 2020
Monnaie de Paris
11 quai de Conti
75006 Paris

Médias

Peggy Guggenheim, la rebelle

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Naître Guggenheim n’est pas anodin, naître au sein d’une famille de banquiers new-yorkais ne l’est pas non plus. C’est la vie et pour tout dire le destin de Peggy Guggenheim que retrace le remarquable documentaire présenté sur Arte. Marguerite Guggenheim est la fille de Benjamin Guggenheim et de Floretta Seligman, fille d’un riche banquier new-yorkais. Son oncle, Solomon R. Guggenheim, est le créateur de la Fondation Solomon R. Guggenheim. Pourtant Peggy n’est pas une riche héritière contrairement à ce que pourrait laisser croire cette histoire familiale. Il lui faudra attendre ses vingt et un ans pour entrer en possession de sa fortune à l’été 1919 après que ses oncles aient redressé les comptes et que le grand-père lui laisse un héritage.
La jeune femme ne semble pas, pour autant, véritablement bien dans sa peau. En 1920 elle décide de subir une intervention de chirurgie esthétique pour modifier son nez. L’opération est un échec et elle se retrouve avec un profil bien pire que le précédent. Dès 1920 elle achète un appartement à Paris et une villa près du Lavandou.
À Paris, elle se lie d’amitié avec Constantin Brâncuşi et surtout avec Marcel Duchamp qui lui apportera de précieux conseils pour la constitution de sa collection et pour ses futures expositions de sa galerie Guggenheim Jeune qu’elle ouvrira à Londres en 1938. Et si Peggy Guggenheim devient alors une collectionneuse éclairée en art moderne, elle collectionnera également les aventures amoureuses.

La collectionneuse

En 1928, à Saint-Tropez, elle rencontre John Holms écrivain alcoolique avec lequel elle part vivre à Londres. Deux ans plus tard, en 1936, elle rencontre un autre écrivain, Douglas Garman, qu’elle encourage à abandonner son activité de journaliste pour se consacrer à son œuvre. Elle se sépare rapidement de lui et fonde sa galerie d’art Guggenheim Jeune avec, pour conseillers principaux, Marcel Duchamp et Jean Cocteau. Grâce à eux, elle rencontre Jean Arp à qui elle achète une œuvre qui sera la première de sa collection. Elle exposera ensuite Jean Cocteau, Vassily Kandinsky.

Guggenheim Jeune devient une galerie reconnue pour laquelle Peggy doit d’ailleurs se battre. Notamment avec les douanes pour importer des sculptures de Jean Arp, Henry Moore, Alexander Calder, Brâncuşi, Antoine Pevsner. Elle expose ensuite Yves Tanguy, qui sera son amant, après une courte aventure avec Roland Penrose.

Pendant la « drôle de guerre » (1939-1940) , Peggy court d’atelier en atelier et cherche à acheter des oeuvres sur la base d’une liste préétablie d’artistes. Ainsi commence une des plus grandes collections d’œuvres d’art du XXe siècle, constituée par une jeune femme qui ignorait tout quelques années auparavant et qui est devenue une véritable experte. Lorsque la guerre éclate, le Louvre refuse d’accueillir les œuvres jugées trop modernes. C’est finalement dans un château près de Vichy que la collection sera entreposée dans une grange, sous des bottes de foin. Ensuite, et jusqu’à son retour aux États-Unis, c’est le musée de Grenoble qui va conserver et sauver sa collection jusqu’au printemps 1941. Finalement sous couvert d’« articles mobiliers », la collection partira aux Etats-Unis.
Ces quelques lignes qui retracent une vingtaine d’années de la vie de Peggy Guggenheim révèlent déjà la densité d’un parcours qui se poursuivra notamment avec la rencontre des artistes les plus importants, parmi lesquels Jackson Pollock jusqu’à son installation au palais Venier dei Leoni à Venise.
Le film décrit comment la jeune femme a acquis sa liberté parfois contre certains membres de sa famille et contre d’autres représentants d’institutions. Sa défense des femmes, également, s’est exprimée avec une exposition entièrement composée d’artistes femmes. Elles étaient trente et une. Son mari Marx Ernst la trompe avec l’une d’entre elles : Dorothéa Tanning . « J’aurais dû n’en exposer que 30. Ce fut mon erreur. » regrette -t-elle.
Du palais vénitien où elle se retire en 1947, elle continuera ses activités de mécène jusqu’à sa mort. Sa collection, qu’elle a rassemblée tout au long du XXe siècle pour quelque 40 000 dollars, vaut aujourd’hui des milliards.

Peggy Guggenheim, la collectionneuse
Documentaire de Lisa Immordino Vreeland (États-Unis, 2015, 1h32mn)
Diffusé le dimanche 24 Novembre 2019 et en replay pendant sept jours