Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l'art : « Il faut détruire Montmartre ! »



Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°15

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Le groupe Vouloir 

D’autres tentatives se font jour pour promouvoir les valeurs du néoplasticisme en art et en architecture. L’aventure gagne quelques artistes et écrivains originaires du nord de la France,  réunis dans le groupe Vouloir, à la découverte des avant-gardes européennes. Leur revue va servir de tribune à cet art qui prône l’abstraction, la simplicité des formes et des couleurs, et son application dans la vie quotidienne, aussi bien dans le mobilier, l’aménagement intérieur que le cinéma. Cette publication, dont le premier numéro paraît en janvier 1924, comptera vingt-six livraisons jusqu’en 1927, accueillant des articles d’artistes d’avant-garde dont Mondrian, Van Doesburg, Vantongerloo, Kupka, et publiant les photographies de leurs réalisations les plus remarquables ainsi que celles de Huszar, Vantongerloo, Oud, Lissitzky.
Félix Del Marle, membre actif du groupe et qui en prendra la direction quatre ans plus tard, a d’abord été séduit par le futurisme. Dans son étonnant  Manifeste futuriste à Montmartre , où les peintres du lieu se voient stigmatisés comme  « une vieille lèpre romantique » il annonce la couleur :

– « Il faut détruire Montmartre et dégager toute la beauté neuve des constructions géométriques, des gares, des appareils électriques, des aéroplanes. ». (1)

Del Marle, qui a adhéré en 1924 au mouvement hollandais De Stijl, y rencontre Piet Mondrian et Théo van Doesburg. Acquis à leurs idées, il fait de la revue Vouloir un organe de diffusion pour les propositions de De Stijl. Le premier numéro assène quelques principes :« Nous voulons vivre ». Il dénonce la tradition classique, les salons officiels, l’Académie, et clame que ce siècle doit proposer un art digne de lui :

-«  L’art ne peut que s’inspirer de la vie, il est l’essence de la vie. »

Le groupe Vouloir veut participer à cet avènement d’une nouvelle esthétique. Ses membres veulent que les arts entrent dans la vie de l’homme moderne en posant les principes d’un style universel et en contribuant à l’avènement d’un nouvel art de vivre. Piet Mondrian envoie un article intitulé « Art, Pureté+Abstraction » et surtout « Le Home, la rue, la cité ». Théo van Doesburg offre un article « Vers un art élémentaire ». Par-delà son intérêt pour les principes du néoplasticisme, Del Marle publiera un numéro complet intitulé « Vers un art prolétarien » sur le constructivisme russe. Mettant en pratique ses idées, l’artiste transforme le salon de sa maison natale de Pont sur Sambre. Il peint les murs et le plafond avec de grands rectangles de rouge, de bleu et de jaune, auxquels il ajoute le gris, le noir et le blanc. Il réalise le sol et des tentures selon le même principe et fait fabriquer les meubles avec des assemblages de formes géométriques en bois peint. Les chemins de Del Marle et de Seuphor devraient de se croiser.

Copyright Claude Guibert 2008

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(1) « Manifeste futuriste à Montmartre »  publié le 13 juillet 1913

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : adieu à Anvers




Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°14

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Adieu à Anvers

Après un voyage à Menton et à Marseille en 1924 qui le mène inopinément à Tunis, Seuphor retrouve Anvers dont il s’est déjà bien éloigné. Bien sûr, Joostens l’ami indéfectible, assiste à cette prise de distance. Peintre, dessinateur, graveur, Joostens réalise des collages, des photomontages et des objets. Il écrit des poèmes, des essais, des critiques, une autobiographie, des dialogues, des pièces de théâtre.

Paul Joostens 1920

Seuphor et Joostens, ces deux là ne pouvaient que rêver, s’enflammer ensemble. Cinéma, théâtre, lectures, tout les rapprochait. Revenu de ce sud fort lointain, Seuphor trouve entre eux une tierce personne : Mado. La solide amitié des deux jeunes hommes ne s’en trouve pas entamée. Il faut néanmoins composer avec ce partenaire féminin auquel Joostens s’est attaché. Déjà le regard sur l’avenir change. Pour Seuphor, l’objectif reste clair : Paris, l’Europe, le monde. Il ne saurait accepter une attache féminine, moins encore de mariage. Joostens, malgré son amour pour Paris, en dépit des exhortations de son ami, n’est pas décidé à quitter Anvers. Et puis il y a Mado. Son désir de mariage emporte la décision et, cet été 1924, tous se retrouvent en France, à Levallois-Perret d’où vient Mado, pour le mariage auquel Joostens se résout. Seuphor, par amitié, se rend donc en France, à Levallois-Perret, cet été 1924.

Bien qu’il soit le premier témoin du marié, il regarde l’événement avec distance, goguenardise, peut-être déçu également de voir son ami se compromettre dans ce qu’il considère comme une entreprise morale d’un côté, financière de l’autre. Moqueur, ironique, son véritable témoignage, il le délivre dans un texte railleur  Mariage filmé  qui prend l’aspect accéléré et sautillant du cinéma muet. Tandis que Picabia et René Clair tournent  Entracte, Seuphor filme sur le papier cette pantomime

«Ah ! Vous n’avez pas oublié la bague,
très bien mes enfants, très bien.
C’est la main gauche
gauche
gauche ? 
gauche.
Non c’est la main gauche
gauche ?
Chez nous c’est la main droite.
La main droite ?
C’est la main gauche,
gauche,
droite
gauche-droite gauche-droite  gauche-droite.
Au figuré
Monsieur le curé perd la tête,
Il la retient de ses deux mains.
Gauche,
Droite,
gauche-droite gauche-droite
Tenez la droite

bien droite.
Et la noce ? 
» (…)(1)

Copyright Claude Guibert

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1« Mariage filmé » Réédition chez Les Bibliophiles Alésiens 1946

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : « Chers auditeurs! »





Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°13

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Chers auditeurs

Pour les parisiens, un événement inédit  marque les premiers jours de l’année 1924 : le premier « Journal parlé » confié à des civils. Depuis trois ans déjà, Radio Tour Eiffel émet du haut des trois cents mètres de l’édifice. D’abord confiée aux militaires, la radio de la tour présente le bulletin météo, l’information et le concert quotidien. Le publiciste Maurice Privat rêvait de créer un journal quotidien qui, plutôt qu’imprimé et distribué, serait diffusé chaque jour par radiophonie. En ce mois de janvier 1924, l’aventure commence. Décédé dans les derniers jours de décembre 1923, Gustave Eiffel n’aura pas connu ce moment privilégié. A cet instant, si l’événement ne bouleverse pas le territoire, une histoire décisive se met en marche.

Paul Dermée, Prampolini et Seuphor en 1926


Journaliste radio n’est pas encore un métier. Paul Dermée collabore avec cette équipe de pionniers du journal parlé. Il s’intéresse à toutes les tendances novatrices du début du siècle. Devenu chroniqueur, il ne saurait se contenter de cette seule tâche. Il souhaite ardemment que le nouvel outil permettre de créer un véritable art radiophonique. Le 24 juin 1924, Dermée présente aux « Chers auditeurs » la première pièce théâtrale française réalisée pour la radio : « Maremoto ». Lauréate d’un concours organisé par le quotidien L’impartial français, l’émission met en scène le naufrage du paquebot Ville de Saint-Martin qui lance des SOS de détresse dans une ambiance de vent violent, de fracas d’objets et de lamentations de personnes. L’exemple est donné. Dermée écrit des pièces qu’il réalise à la radio en assignant à cet art aveugle une véritable dimension radiophonique. Son ami Seuphor ne pouvait se tenir à l’écart d’une telle nouveauté. Dermée lui offre l’occasion de découvrir avec passion cet outil prodigieux. Il y aurait-il là une place pour un travail ?
Dermée, à peine plus vieux que Seuphor, porte déjà en lui la mémoire de cette aventure naissante des avant-gardes. C’est à lui qu’Apollinaire adresse en 1917 une lettre où apparaît un mot magique :  
–  « Surréalisme n’existe pas encore dans les dictionnaires, et il sera plus commode à manier que surnaturalisme déjà employé par MM. les Philosophes. » (1)
Au début des années Vingt, Paul Dermée vit au centre de tout. Ses relations avec les dadaïstes, les surréalistes, les futuristes, sa curiosité, cultivent son intuition : réaliser un rassemblement de toutes les avant-gardes dans un seul grand mouvement dont, à l’évidence, le pôle central se tiendrait à Paris pour se répandre dans toute l’Europe. Il collabore à des revues littéraires, découvre les écrits de Tristan Tzara, prend le risque, en pleine guerre, de diffuser la revue Dada en provenance de Zurich. Cela lui vaudra le titre de « Proconsul Dada ». Fort de cet avancement, il revendique le qualificatif de « Dadaïste Cartésien » :
– « Dada est irrité de ceux qui écrivent” l’Art””la Beauté”,”la Vérité” avec des majuscules et qui en font des entités supérieures à l’homme. Dada bafoue atrocement les majusculaires. ».( 2)
« Z », revue à numéro unique publiée par Dermée, publie des textes de Tzara, Breton, Aragon et Soupault.

Copyright Claude Guibert 2008

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(1) Adam Biro & René Passeron « Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs », Office du livre et Presses universitaires de France, Fribourg, Suisse, 1982, p. 28

2 Cité dans : http://cf.geocities.com/dadatextes/questcequedada.html

Expositions

Quentin Garel : l’impossible faune

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Peut-être serez-vous tenté, en découvrant l’exposition « Anomal » de Quentin Garel au château de Chamarande, d’envisager sous l’aspect d’une vulgarisation scientifique les œuvres accueillies dans ce cabinet des curiosités développé sur plusieurs lieux de ce vaste domaine ? Cette vertèbre géante qui accueille le visiteur dans la cour du château présente, en effet, tous les attributs d’une pièce anatomique sortie tout droit du Muséum d’histoire naturelle. Pourtant très vite le doute s’installe à la vue des ces visages simiesques postés en gardes inquiétants de part et d’autre de l’entrée du bâtiment. Le titre de l’exposition contribue également à nous mettre en garde : « Anomal : Qui présente un caractère d’irrégularité Anomal, animal, anormal, du grec anômalos, inégal. En botanique, anomal qualifie une espèce inclassable » .
Difficile pour autant de situer ces propositions comme un bestiaire fantastique. Car Quentin Garel semble mettre un malin plaisir à nous entraîner dans la vision d’un univers zoologique, anatomique, bref scientifique. Et c’ est ce jeu permanent de bascule entre une approche naturaliste et la suggestion d’une faune impossible qui nous place dans cette situation instable générée par ces propositions inclassables.
Il y a quelques années, à la Maison Européenne de la Photographie à Paris, l’artiste Joan Fontcuberta captait les visiteurs en les entraînant dans une aventure scientifique hors du commun. A la manière d’une scénographie digne d’un muséum d’histoire naturelle l’artiste nous présentait des fossiles de sirènes vieux de dix huit millions d’années. Ces êtres que l’on croyait légendaires représentaient le chaînon manquant entre l’homme et les mammifères marins. On apercevait leur silhouette anthropomorphe, leur colonne vertébrale se terminant par une queue de poisson. Mais le découvreur scientifique de ces squelettes parfaitement conservés d’ »hydropithèques » : Joseph Fontana …. n’existait pas plus que ses découvertes.

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Quentin Garel me semble appartenir à cet univers qui se joue d’un réel imaginaire, d’un fantastique corroboré par une vision qui entend conserver les attributs de la science.  » Au départ mon travail portait un regard ironique sur les trophées de chasse, explique Quentin Garel. Je dénonçais une pratique orgueilleuse de l’homme, une domination sur l’animal uniquement vu comme objet de consommation. Puis, j’ai évolué en travaillant avec des paysagistes. Je me suis mis à sculpter des animaux sous toute leur forme, dans un travail assez figuratif mais aussi anamorphosé et distant de la réalité animale.

En permanence le visiteur se voit balloté entre vision fantastique et apparence scientifique, contraint de remettre en question sa propre grille de lecture induite en erreur par ce double jeu. Les grands dessins au fusain et à la craie accrochés sans cadres aux murs des salles d’exposition replacent cependant le visiteur dans un univers libéré des exigences d’une scénographie qui se voudrait scientifique. Dans cet « Anomal » , l’artiste retrouve avec la main et le geste ses marques dans une démarche artistique assumée.

Photos de l’auteur

Quentin Garel: « Anomal »
25 Janvier – 29 mars 2020
Domaine de Chamarande
Chamarande Essonne

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Le Corbusier




Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°12

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De Stijl à Paris

Ces réflexions sur l’art et l’architecture jaillissent au cœur d’une exposition parisienne. Accueilli par la galerie de Léon Rosenberg, rue de Baume, le mouvement De Stijl investit Paris. Le 15 octobre 1923, les architectes du groupe De Stijl, Théo Van Doesburg, C van Eesteren, Huszar, W van Leusden, JJ P Oud, G Rietveld, Mies van der Rohe, Wils exposent leurs conceptions. Dans les salles de la galerie, des maquettes trônent sur des tables ou des guéridons suivant leur volume, au mur des plans, des schémas composent une présentation austère. Trois projets présentés : une maison galerie pour Rosenberg, une maison particulière et une maison atelier. La démarche théorique accompagne l’ensemble. Van Doesburg, polémiste, militant infatigable, profite de la circonstance pour promouvoir ses idées novatrices. Animés par le désir de changer la réalité de leur époque, de modifier radicalement le regard et la pensée, les architectes de De Stijl prennent le relais du peintre pour travailler à la dimension de la cité.

Le Corbusier

Un architecte et peintre suisse, Charles-Edouard Jeanneret, a visité l’exposition de la galerie  Léon Rosenberg et en est ressorti fortement impressionné. Il y a « fait ses études ». Sous le nom de Le Corbusier, l’architecte jette  dans « Vers une architecture ». les bases d’une transformation majeure pour la vie des hommes. A partir de ce texte, le regard sur l’architecture change radicalement.

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Le Corbusier

Trois ans déjà que Le Corbusier milite pour ses idées à travers cette revue L’esprit nouveau dont il a emprunté le titre à une conférence donnée en 1917 par Apollinaire et qu’il a créé avec Amédée Ozenfant et Paul Dermée. Trois ans qu’il agite le drapeau de cette révolution à venir à travers des articles de critique artistique, littéraire et musicale, d’esthétique, d’architecture, parfois de politique générale, de science, des comptes rendus, une revue des revues, des listes de livres et de revues. Trois ans, enfin, qu’il prône, sous le terme de purisme la rigueur des formes, la simplicité du dessin, l’économie de la couleur, révélant une esthétique à résonance morale et rationnelle.
Le Corbusier et Ozenfant s’entendent alors pour concrétiser leurs idées, en s’impliquant personnellement. Le Corbusier va construire, à Paris, la maison d’Amédée Ozenfant. Au 53 de l’avenue Reille, ils conçoivent une maison d’angle avec atelier. L’appartement se situe au premier étage. Le deuxième étage forme un vaste atelier éclairé par une large verrière d’angle. De cet espace, le visiteur jouit d’une vue panoramique exceptionnelle sur le boulevard et sur le petit square Montsouris, lové dans l’angle du bâtiment. La lumière inonde les pièces. La toiture est composée de deux sheds à versants vitrés, la terrasse aménagée, tout dénote rigueur, simplicité. La maison semble née de quelques traits, d’un tracé élémentaire évident, indiscutable.

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Mallet-Stevens


Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

Publication N°11

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Mallet-Stevens

Sur le front des avant-gardes, d’autres aventures surgissent. Entre peinture et architecture , Seuphor assiste en témoin privilégié au  dialogue qui culmine dans ces années 1923 1924, lorsque domine la vision d’un art total intégrant les disciplines. De la peinture murale extérieure vouée à la définition de la masse de l’édifice à la peinture murale intérieure, l’émulation, la compétition, voire la concurrence animent les échanges entre peintres et architectes.
En 1923, l’architecte Mallet-Stevens apporte sa contribution  au mouvement de l’architecture nouvelle. L’occasion majeure qui se présente, c’est le couturier Paul Poiret qui lui offre. Au début des années 1920, Poiret achète un vaste terrain dans les Yvelines pour y installer sa résidence principale, destinée à sa retraite future. L’architecte prend position face à son époque : « Ce ne sont plus quelques moulures qui accrochent la lumière, c’est la façade entière. L’architecte sculpte un bloc énorme, la maison. » (1)

Villa Paul Poiret

Sur huit cents mètres carrés habitables, le projet de la villa Paul Poiret s’apparente à une composition géométrique, un tableau cubiste, synthèse formelle des tendances modernes de son époque. Un vaste hall, passage obligé au centre de la maison, éclairé par deux grandes baies vitrées offre un panorama imprenable sur les méandres de la Seine et, par beau temps, la tour Eiffel, le mont Valérien. Le chantier ouvert en 1922 doit s’arrêter en juin 1923, alors que seul le gros œuvre sort de terre. Le couturier rencontre des difficultés financières. Provisoirement, il habite la maison du gardien en attendant des jours meilleurs pour achever les travaux. Mais Poiret voir monter l’étoile de Coco Chanel avec ses créations soigneusement étudiées, ses tenues pratiques, une concurrente qu’il accuse de transformer les femmes en « petites télégraphistes sous-alimentées ». Mallet-Stevens devra attendre encore. Hélas, la maison du couturier fera faillite quelques années plus tard, et Poiret n’habitera jamais sa maison rêvée.
Que devient le peintre dans cet univers ? Fernand Léger, qui collabora avec Mallet-Stevens, témoigne sur ce malaise :« J’ai collaboré à des motifs architecturaux, je me contentais alors d’être ornemental, les volumes étant donné par l’architecture et les personnages évoluant autour. Je sacrifiais le volume à la surface, le peintre à l’architecte, n’étant qu’enlumineur de surfaces mortes »(2)

Cette même année 1923, Van Doesburg défend d’autres propositions sur le terrain de la peinture et de l’architecture : l’abandon de la figuration et de la représentation perspective au début du vingtième siècle , ouvre la voie en limitant la peinture murale à des a-plats de couleur  à une fonction inédite de l’œuvre abstraite qui s’inscrit alors sur la surface du mur sans en bousculer la perception, sans induire un ordre spatial autre que celui de l’espace matériel où elle se situe. Elle ne figure pas un espace fictif, elle se contente de manifester la surface du mur. (3)
Pour Mondrian l’approche conceptuelle est autre. Seuphor a compris en visitant  son atelier comment ses toiles, en établissant des rapports de couleurs et de proportions par le biais de plans colorés monochromes, les portes, les fenêtres, les meubles et les objets peints eux aussi suivant ces principes  participent à cette volonté : c ‘est la peinture qui met en cause l’espace architectural. La recherche fondamentale du peintre sur le tableau doit irradier l’espace environnant :
–         « Si les personnes sympathisantes laissaient composer leurs intérieurs selon la Nouvelle Plastique,la peinture de chevalet pourrait progressivement disparaître. Et la nouvelle plastique serait, de la sorte, bien plus réellement vivante autour de nous »(4)

Copyright Claude Guibert 2008

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1P. Mondrian, « Natuurlijke en abstracte real time », De Stijl,  1918 traduit par M.  Seuphor in Mondrian, op. cit. sous le titre « Réalité naturelle et réalité abstraite » p. 245.

2« L’esthétique de la machine, l’ordre géométrique et le vrai », mise en forme d’une conférence faite le 1er juillet 1923 au Collège de France, publié dans Fonctions de la peinture, rééd. Folio, p. 104-105.

3 Anne-Marie Châtelet. « L’art et le mur. Les relations entre peintres et architectes au début des années vingt». principal, Actes du Ve congrès national d’archéologie et d’histoire de l’art. 1999

4 P. Mondrian, « Natuurlijke en abstracte real time », De Stijl,  1918 traduit par M.  Seuphor in Mondrian, op. cit. sous le titre « Réalité naturelle et réalité abstraite » p. 245.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Tristan Tzara




Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 10 (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

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Tristan Tzara

Lors d’un passage au Dôme , Seuphor rencontre Tristan Tzara. Il voit dans cette figure du Dadaïsme un interlocuteur majeur, dont le soutien peut s’avérer décisif à Paris pour mener à bien ses projets. Pourtant il éprouve des difficultés pour établir une relation vraie avec l’homme dont le dandysme ne lui convient guère .
-« C’est un type comme cela : pas émotif du tout et aimant se faire tirer les mots de la bouche.»(1)

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Au cœur de ses polémiques avec André Breton, Tzara organise son combat contre l’ascension du surréalisme. Le mouvement Dada décline, le cœur n’y est plus. Le 6 juillet 1923, Tristan Tzara organise une soirée Dada au théâtre Michel à Paris. L’affiche du spectacle est conçue par Illia Zdanevitch. Ce dernier loue la salle pour Tzara auquel il apporte un enthousiasme que le groupe a désormais perdu. Le public, composé de curieux et d’artistes, se doute que les hostilités ne vont pas tarder à s’engager. Une certaine tension règne. On y lit des poèmes, On y danse. La projection du film de Charles Scheeler « Fumées de New York » dans une ambiance générale où vapeurs et nuages indisciplinés tranchent avec la rigidité des gratte-ciel, passe sans trop de remous. La présentation du film de Richter, « Rythme 21 », en revanche, provoque des réactions très vives : aucun personnage, aucune figure humaine à l’écran, mais des carrés, des rectangles, blancs, gris et noirs qui glissent, s’agrandissent ou disparaissent. L’écran de cinéma se voit traité à la manière de la surface plane d’une toile de peintre. Richter vient de proposer le premier film abstrait de l’histoire du cinéma. Mais la provocation n’est rien à côté de celle allumée par la projection du film de Man Ray : « Le Retour à la raison » . Dans l’urgence, Tzara demande à Man Ray, la veille de la première, de lui donner un film. Rien n’est disponible. Man Ray ne dispose que de quelques bouts d’essai tout au plus : une spirale de papier tournoyant dans l’air, une boîte à œufs pendant au bout d’un fil, un torse nu de femme. Le programme figurant déjà sur les affiches, il se met fébrilement au travail dans son atelier de la rue Campagne-Première. Qu’importe, il créera le premier film sans caméra ! Muni d’ un rouleau de trente mètres de pellicule, il s’isole dans la chambre noire et commence sa cuisine : couper la pellicule en petites bandes, saupoudrer quelques unes de sel et de poivre, barder les autres de punaises, d’épingles. Exposer le tout quelques instants à la lumière blanche. Lors de la projection, Man Ray découvre le résultat. Inouï, incroyable ! Le public manifeste sa stupéfaction. Le film, monté à la hâte, ne résiste pas, les collures lâchent. Dans le noir, les quolibets fusent, certains spectateurs en viennent aux mains.

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6 juillet 1923 : La soirée du coeur à barbe

Tzara a prévu, comme clou de la soirée, une nouvelle représentation du « Cœur à barbe» dont Sonia Delaunay a conçu les costumes en carton confectionnés par des bénévoles russes en même temps que les décors. Pour en finir avec le théâtre bourgeois, Tzara joue sur la désarticulation du langage, les phrases répétées et la perte totale du sens. Il inaugure un monument aux morts de l’art moderne sur lequel figure Picasso, présent dans la salle. André Breton, furieux, prend la défense du peintre, monte sur la scène. Un pugilat s’engage. Il s’en prend aux acteurs, empêtrés dans leurs costumes de carton rigide et qui tentent de se dégager. Il gifle Crevel, fracture le bras de Pierre de Massot avec sa canne. Une partie du public s’en prend à lui. Avec Aragon et Péret, Breton est traîné et expulsé par la police. A peine l’incident clos, Eluard monte à son tour sur la scène, frappe Tzara, tombe dans les décors et roule sur la rampe dont quelques ampoules éclatent. Une mêlée générale se déclenche. On annule la représentation du lendemain. Eluard reçoit une note d’huissier lui réclamant huit mille francs de dommages-intérêts. Devant son théâtre dévasté, le directeur refuse toute autre représentation.

1 Lettre à Joostens du 9 avril 1925

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art: rencontrer Mondrian



Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 9 (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

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Piet Mondrian

Mondrian

Il a réservé la visite à Mondrian pour la fin de son séjour, redoutant une déception. La réputation d’exigence, de rigueur, attribuée au peintre par Van Doesburg lui fait appréhender l’accès à une personnalité difficile. En cas de mauvais accueil, son séjour à Paris n’en serait pas gâché. Son train l’attend. Tout d’abord, il faut affronter le bruit et la poussière de cette rue du Départ, habitée par le halètement des machines à vapeur si proches, la gare jouxtant la rue. Pénétrer dans cet immeuble terne, traverser une cour sordide, monter enfin ce petit escalier sombre, sale, dégageant une odeur impossible à définir. Au troisième étage, sous la sonnette, une carte de visite :  « Piet Mondrian, peintre ».
Mondrian lui ouvre, surpris d’une visite si matinale. La porte d’entrée donne sur un couloir masqué par un rideau. Seuphor longe ce corridor en angle droit et gravit trois petites marches au sommet desquelles se trouve une porte. Derrière le rideau, une petite chambre à coucher, monacale, avec unique- ment un lit de fer. Donnant sur une cour la cuisine se résume à un réchaud à gaz et quelques casseroles. Intimidé et silencieux, il bascule alors dans un univers immaculé. La pièce apparaît grande, haute de plafond. Sur les murs deux blancs différents cohabitent. Des carrés de couleur définissent l’espace. Une armoire peinte en noir divise la pièce irrégulièrement. Devant le mur du fond, un chevalet peint en blanc sur lequel tient une petite toile carrée, blanche que deux lignes noires, l’une verticale, l’autre horizontale, divisent en quatre rectangles inégaux. L’un d’eux, sur fond de couleur rose, porte, vers le bord de la toile, une fine ligne verticale. Sur le plancher peint en noir, deux tapis, l’un rouge, l’autre gris. Deux larges

Atelier de Mondrian photographié par Michel Seuphor

fauteuils en jonc, tous deux peints en blanc. Puis une table s’impose comme le centre névralgique du travail Tout est droit, rectiligne, impeccable. A cet instant, Seuphor comprend qu’il pénètre dans un tableau de Mondrian. Rien d’austère dans cette vision, seulement un sentiment de sérénité. Pour la première fois de sa vie, il se sent en présence du parfait équilibre humain. Après le tumulte de la rue du Départ, la grisaille de l’immeuble et la morosité de la cour intérieure, l’atelier de Mondrian s’offre comme la première œuvre du peintre. Costume strict, petite moustache, lunettes rondes, allure très soignée, Mondrian présente une silhouette à l’opposé de l’aspect convenu de « l’artiste ». L’abord affable, paisible de l’homme dissipe aussitôt l’appréhension de Seuphor. Combien de temps a-t-il passé dans cet univers hors du temps ? Une demi-heure, une heure ? C’est seulement en sortant de l’atelier qu’il aperçoit au bas de l’escalier, posé sur une tablette, cette fleur blanche, aux feuilles blanches dans un vase blanc. Il retraverse sans la voir la rue du Départ. Quelque chose vient de bouleverser sa vie.
Plongé au cœur Paris, Seuphor exprime, à travers la poésie, l’intensité de cette vie jalonnée de rencontres incroyables, de découvertes quotidiennes.

«  Paris est une liqueur qui monte à la tête » écrit-il dans ce rare vers en français du poème « Te Parijs in trombe »qu’il crée en mai 1923
«  (…) Le large front de la place de la Concorde a longuement réfléchi sur ces étranges événements célestes mai au moment où, gagnée par le parfum , elle décide de se précipiter vers les fleurs de la Madeleine
jaloux le Louvre et l’Étoile la retiennent par les deux bouts
de la corde
(dont elle oublie sans cesse les liens
et stoïque sur sa croix
sous l’œil vigilant de la Chambre des députés
et le sourire de Madeleine dans le lointain

elle attend le jour de la délivrance (…).

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : chez les Delaunay

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.
Publication N°8 (accès aux publications précédentes dans la catégorie éponyme du blog).

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Claire et Ivan Goll

Claire et Ivan Goll

Poursuivant ses visites, il se présente rue Jasmin chez le poète Yvan Goll. Il vient de la part de Paul Dermée et, comme il en a pris l’habitude, met en avant sa revue Het Overzicht. Visiblement pressé, Goll le fait entrer :
– « J’allais sortir, dit-il, mais entrez un instant car j’attends un taxi ».
Seuphor salue une femme rousse, Claire, la compagne de Goll.
– « Que faites-vous maintenant ? Je vais rendre visite à Robert Delaunay. Si le cœur vous en dit, joignez-vous à moi. » 
Trop heureux de cette aubaine, Seuphor, pour qui Delaunay comptait parmi les visiteurs incontournables, accepte avec empressement.
– «  Je dois d’abord  passer prendre Joseph Delteil » enchaîne Goll ».
Ivan Goll et sa compagne Claire, dans le milieu intellectuel, littéraire et artistique européen, connaissent tout le monde. Quatre ans plus tôt, ils ont quitté  l’univers utopique de Monte Verità, juché sur les collines d’Ascona en Suisse. Dans ce lieu hors du temps,  ils ont fréquenté Gustav Jung, James Joyce, Jawlensky, Hans Richter, Janco, Hugo Ball, Hans Arp , Sophie Taeuber et tant d’autres réfugiés. De retour à Paris, le couple se lie avec les écrivains et artistes de l’avant-garde et de l’Esprit nouveau : cubistes, dadaïstes, futurs surréalistes : Pierre Albert-Birot, Paul Dermée, Fernand Léger, Robert et Sonia Delaunay, Picasso, Jean Cocteau, André Masson, Malraux, Aragon, Éluard….

« Les Fenêtres simultanée sur la ville » 1912 Robert Delaunay

Les Delaunay

Un peu plus tard, le taxi, qui s’est chargé, avec Delteil, d’un passager supplémentaire, les dépose au 19 boulevard Malesherbes. Au cinquième étage une femme de chambre leur ouvre. Ils pénètrent dans un petit salon. Sur les murs, des œuvres de Cocteau, Maïakovski. Walter Mehring, Tristan Tzara… Subjugué, Seuphor ne dit mot. Une porte s’ouvre sur une pièce ovale où les Delaunay, déjà entourés, les reçoivent. Dans une atmosphère douce et colorée, on s’active de toutes parts. Sonia converse avec une directrice de théâtre et des amis venus discuter des projets de costumes pour la nouvelle revue du Bataclan. Deux américains choisissent des écharpes pour leurs épouses. À côté de la pièce ovale, dans une salle à manger carrée, une « Nature morte portugaise » est en cours de travail sur un simple chevalet faisant office d’atelier. Sur un mur, accrochée une petite toile tout à fait abstraite « Une fenêtre ouverte sur la ville » attire le regard.Cette fenêtre ouverte sur la vie déborde de lumière, de couleurs. « Contrastes simultanés », Seuphor connaît cette référence à Chevreul : la couleur propre d’un objet, ce ton local, selon le scientifique, n’existe pas en soi, elle dépend de la couleur des objets environnants. Palpitation de la lumière, musique de la couleur, rythmes. Seuphor, ébloui, gardera cette vision comme une des plus belles choses qu’il ait jamais vues.

Copyright Claude Guibert 2008

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Fernand Léger

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N°7

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Paris en trombe

De son odyssée éblouissante en Allemagne, Seuphor a également tiré une conclusion déterminante : seul Paris compte. A chaque rencontre, Peeters et Seuphor doivent répondre à des questions sur l’actualité parisienne, Anvers n’étant perçu que comme une proche banlieue de la capitale française. Il ne faut pas longtemps à Seuphor pour décider un premier voyage dans ce centre intellectuel de l’Europe.
Avant tout, ils doivent composer ce numéro quinze d‘ Het Overzicht riche de cette incroyable aventure berlinoise. La publication a franchi les portes à Berlin. Il faudra qu’elle ouvre, en France, celles des ateliers, des revues, de tout ce qui compte dans l’art. Un mois plus tard, Seuphor prend la direction de Paris. Arrivé gare du nord, quelle contraste avec le calme glacé de Berlin ! Prendre le métro ? Il hésite puis renonce. Dans le flot des voyageurs, on interpelle « Porteur ! Taxi, monsieur, taxi ! ». Il faut affronter Paris à pied. Valise dans une main, plan Taride dans l’autre, le jeune Anversois arpente les rues avec avidité. Il faut plonger dans cette ville sans hésitation. Boulevard de Strasbourg, les Halles. Paris grouille, fourmille. Il s’agit en premier lieu d’encaisser ce choc. Notre-Dame, la Seine. Quartier latin, boulevard Saint-Michel, enfin rue Champollion où il jette son dévolu sur l’hôtel Monaco pour point de chute.

Fernand Léger

Passée l’ivresse des premiers jours, Seuphor consacre sa première visite à Fernand Léger, fort de la réponse reçue de l’artiste à sa lettre d’introduction. Il n’a pas oublié les textes d’Apollinaire sur le peintre. A vingt-deux ans, tout paraît simple. Sans autre préalable, il se présente au 86 de la rue Notre dame des champs. Le peintre est absent. Déçu, il laisse sa carte avec un message. Bientôt, il reçoit à l’hôtel Monaco, un mot de Léger qui lui fixe rendez-vous à l’atelier pour le lendemain. Ponctuel, à onze heures le mardi, Seuphor se présente. Léger en personne, un pinceau à la main, lui ouvre. Quelque peu désarçonné, le jeune directeur de revue bredouille son identité, lui rappelle leur échange de lettres et invoque aussitôt le dernier numéro d’ Het Overzicht. Chaleureux, Léger l’accueille avec simplicité :

-« Ah ! je connais, vous me l’avez envoyé… entrez ! »

Avec son physique carré, la moustache noire, abondante, Léger concorde avec cette image du « paysan de l’avant-garde ». Dans l’atelier, un immense poêle à bois ronronne. De grands châssis, dos tourné, s’entassent sur les murs. Tout de suite, Seuphor remarque une petite toile posée sur un chevalet : « Le Remorqueur ». Il n’a rien vu de pareil : figuration bien sûr cette silhouette du personnage, du chien, cette architecture industrielle. Abstraction peut-être les figures géométriques de la machine, les silhouettes cylindriques de l’arbre ? Des formes circulaires se superposent et s’imbriquent les unes dans les autres dans une profusion de plans colorés. Les carrés s’opposent aux cercles, les pleins aux vides, les formes planes et géométriques aux modelés « tubulaires », les couleurs aux non-couleurs, le noir au blanc. Mais déjà Léger se mobilise pour un autre projet. Il veut réaliser un film Le ballet mécanique . Depuis qu’il a travaillé avec Abel Gance dont il a créé l’affiche de La Roue, maintenant qu’il termine les décors de  L’inhumaine  pour Marcel L’Herbier, le cinéma le fascine. L’époque est à la synthèse des arts. Dans la foulée des futuristes toujours à la recherche d’une peinture en mouvement, le cinéma lui apparaît l’outil idéal. Ce projet du  Ballet mécanique  le passionne : 

– «  Aucun scénario. Des successions d’images rythmées, c’est tout. Insister jusqu’à ce que l’œil et l’esprit du spectateur ne l’acceptent plus (…)J’ai pris des objets très usuels que j’ai transposés à l’écran en leur donnant une mobilité et un rythme très voulus et très calculés. Contraster les objets, des passages lents et rapides, des repos, des intensités, tout le film est construit là-dessus ! » ( « Autour du Ballet mécanique », 1924-25 in Fonction de la peinture )
Séduit, Seuphor quitte l’atelier au terme de leur entretien avec une superbe aquarelle, une étude d’oiseau pour le Ballet Mécanique que Léger vient de lui dédicacer.

Copyright Claude Guibert 2008