Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Denis de Rougemont

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 60

Les poètes au champ

Un après-midi d’été 1943, quelques adolescents d’Alès prennent, à bicyclette, la route en direction du Mas blanc. Ces jeunes ont fondé un « Cercle projet poésie » et au collège Fleichier d’Alès un professeur, Robert Kanters, leur a parlé de l’écrivain.  Parmi eux, Pierre-André Benoît , dit PAN, est affamé de littérature et d’art. Enfant unique élevé dans une famille bourgeoise de province, bien loin de tous les milieux artistiques, le jeune Pierre-André est à la recherche d’une vocation. Dès 1941, il écrit, peint et dessine. PAB qui a déjà rencontré Seuphor dans un café en 1942, puis lors d’une visite le 9 avril 1943, entraîne ses amis vers la maison claire. Joseph Tardieu et André Vinas font partie de ce cénacle que Seuphor accueille en bras de chemise. Pour ces jeunes gens qui découvrent ce personnage dont la description du professeur d’Alès n’est pas seulement élogieuse, il faut franchir la première barrière de réserve et de timidité, dépasser l’ascendant naturel de l’âge dont jouit leur hôte. Profitant de cette journée ensoleillée, ils s’installent dans la prairie qui entoure le Mas blanc et, dans ce décor champêtre la simplicité des relations s’établit, la confiance s’installe. Seuphor s’enquiert de leur activité. Au passage, il estime que le nom de « Cercle projet poésie » n’est peut-être pas le meilleur nom d’un groupe qui aurait pu s’appeler aussi bien « Vers et prose ». Seuphor, André-Joseph Tardieu l’a déjà rencontré, sans connaître sa qualité, à l’entreprise  de son père où l’écrivain est venu chercher  des matériaux pour sa maison. Il s’ensuit pour les jeunes Alésiens une journée de découverte totale : l’ouverture sur l’art : Dada, le surréalisme, l’art abstrait…Des noms inconnus apparaissent : Duchamp, Malevitch, Mondrian, Picabia…En une seule journée,  l’univers change pour eux. Au pied d’un figuier, Seuphor détache les fruits les plus murs que Suzanne recueille dans son tablier de coutil bleu avant de les distribuer à ces élèves d’un jour. Lorsque le petit groupe reprend à vélo le chemin d’Alès, leur regard sur le monde est bouleversé.
Enfiévrés par cette rencontre, les jeunes membres du cercle de poésie décident d’agir. Avec Pierre-André Benoît, ils organisent dès le mois de novembre une première exposition de Seuphor dans leur école Fléchier. Seuphor se prend d’amitié pour le jeune éditeur ambitieux qui, sous l’enseigne des « Bibliophiles alésiens », publie de nombreux petits textes, des essais, des poèmes. Dès 1944, PAB édite Le silence  de Seuphor. Certes les tirages restent modestes, à peine plus de trois cents exemplaires pour ce premier livre, à peine plus de deux pour Le feu sur la montagne  l’année suivante. Il se reconnaît dans cette démarche, lui qui à cet âge devenait directeur de revue. Il lui facilite les contacts littéraires à Paris. A partir de 1946, PAB se consacre entièrement à l’imprimerie. Il compose toutes ses éditions typographiques sur une presse installée dans son appartement à Alès. Cette même année, il organise chez lui, l’exposition « Lignes et Couleurs », qui réunit des dessins de Robert Morel, Seuphor, Rib, Coubine, Jean Hugo, Masereel, Survage. Plus tard, Picasso, Masson, Hugo, Miro viendront travailler avec lui.

Francis Bernard

Ce 9 décembre 1943, Seuphor attend dans l’antichambre de son dentiste. Un autre visiteur, apparemment un jeune paysan de la région, patiente de son côté. Il observe Seuphor attentivement et se décide à l’aborder :

– «  Excusez-moi, je vous reconnais d’après un dessin que j’ai vu sur le livre de Guy de la Mothe qui vous est consacré, vous êtes bien Michel Seuphor ? »

Interloqué, Seuphor observe intensément celui qui l’interpelle. Le jeune homme se présente : Francis Bernard. Ils engagent la conversation. Le paysan est un viticulteur du village de Tornac, à quelques kilomètres du Mas blanc. Bien loin du profil attendu  d’un modeste vigneron, Seuphor découvre un personnage tout à fait surprenant. Protestant calviniste, l’homme a beaucoup lu, de Bergson à Valéry. Cette passion de la littérature, il la doit à un professeur du lycée de Nîmes. Francis Bernard explique comment un bouquiniste lui a appris son existence et sa présence dans la région en lui remettant un exemplaire de « Dans le royaume du cœur » publié quelques années plus tôt . En quelques minutes Seuphor apprend que cet admirateur inconnu a lu certains de ses livres, a été conquis par « La maison claire » et, depuis lors, cherche à le rencontrer, hésite, diffère le moment jusqu’à cette rencontre fortuite aujourd’hui dans cette salle d’attente du dentiste ! Loquace, il s’emballe pour cette rencontre providentielle, s’informe sur ses études, ses lectures. Ils vont se revoir pour converser, s’échanger des livres. Le dentiste l’appelle. Vite, on convient de se retrouver un dimanche. Plus tard, Seuphor découvre chez le paysan, une bibliothèque impeccablement rangée, d’une propreté totale. Le vigneron atypique qui n’arrive jamais les mains vides au Mas blanc, conquiert sa sympathie. En ces temps difficiles, les discussions sur une table mieux garnie qu’à l’accoutumée s’en trouvent plus florissantes même si le jeune homme, assez peu bavard, laisse seulement échapper de temps à autres une phrase définitive. Seuphor lui confie des livres, lui permet d’ accéder parfois à un manuscrit en cours d’écriture, écoute ce singulier personnage, atypique au point de s’atteler à une tâche inédite : écrire un livre sur Seuphor ! Il lui soumet ses brouillons pour la relecture et finance lui-même l’impression de « L’itinéraire spirituel de Michel Seuphor » en 1944. Michel Bernard suit la vie de Seuphor au quotidien. Lors d’une récente visite, le maître est cloué au lit. Pour avoir fait le trajet de Tarascon à Marseille accroché à l’extérieur du train, il a gagné une bronchite.

Denis de Rougemont

Les rencontres avec Francis Bernard se multiplient. Les visiteurs sont plus nombreux en ces temps difficiles chez les Seuphor. Venus de Paris ou de la Côte-d’Azur, ils forment un ensemble quelque peu disparate. A côté des voisins du château Montvaillant à Boisset mobilisés par leur colonie d’enfants, on trouve des peintres, dont Jean Villeri, réfugié avec sa compagne Simone Bouvier à Saint-Jean du Gard

ROUGEMONT, Denis de, 1973, Ecrivain, analyste de la civilisation EuropŽenne (CH) © ERLING MANDELMANN ©

Puis quelques lettres signalent la présence d’un voisin éminent :

 – « Savez-vous que Denis de Rougemont est dans votre pays ? – Nous avons appris que De Rougemont est à Anduze, dites-lui que… ­Vous devez voir souvent Denis De Rougemont, veuillez lui dire que nous attendons un nouvel article de lui. »

Venu séjourner avec son épouse dans une maison de campagne prêtée par des amis tout près d’Anduze, Denis de Rougemont n’est pas un inconnu pour Seuphor. L’écrivain suisse, protestant, participe à Esprit et lors d’une réunion d’amis autour de cette revue, ils se sont rencontrés à Paris dans le passé. A peine plus jeune que Seuphor, De Rougemont partage les vues de ces intellectuels « non-conformistes » dont la ligne de pensée personnaliste poursuit la recherche d’une troisième voie entre capitalisme libéral et marxiste. S’il a conservé le souvenir d’un personnage sec au visage anguleux et au regard sévère, Seuphor accorde toute sa considération au penseur et à l’écrivain. De Rougemont ne se manifeste pas. Il faut un rencontre fortuite au guichet de la poste d’Anduze pour que les deux hommes se parlent enfin. Enthousiaste, Seuphor se montre chaleureux, accueillant. Il ne reçoit, pour seule réponse, que le sourire discret d’un homme au regard caché derrière de grosses lunettes d’écaille. Seuphor obtient cependant la promesse de sa visite pour partager un thé dans la semaine. Aucune suite n’étant donné à l’invitation, il la confirme par écrit. Rien ne se passe et cette indifférence le touche. Après quelques mois de désappointement, il se décide et se rend à la maison de l’écrivain. Volets clos, aucune âme qui vive. De Rougemont et sa femme ont quitté la région sans le moindre mot d’explication. Blessé, Seuphor, garde longtemps l’arrière-goût de cet affront, offense d’autant plus difficile à admettre que l’écrivain protestant bénéficie de l’estime des cercles de la jeunesse catholique à Paris, milieu desquels il se sent exclu.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la débâcle

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 59

La débâcle

Le 14 juin 1940 les troupes allemandes défilent triomphalement sur les Champs-Élysées, le drapeau à croix gammée hissé au faîte du château  de Versailles. Les civils belges, surtout Wallons, commencent a déferler vers le sud. On en compte au moins deux millions. Les Français du nord vont suivre. Eux sont six millions. C’est la fièvre de l’exode, sa pagaille, avec son cortège de mitraillages par Stukas en piquée. Depuis le quinze mai Quarante, les Parisiens voient arriver les voitures belges avec matelas sur le toit pour amortir l’impact des rafales venues du ciel. Bientôt, les routes de France se retrouvent couvertes par l’exode. Robert Delaunay, par lettre, lui relate cette longue transhumance :

– «  Mon cher ami,

Nous étions bien partis, nous trois et deux autres amis pour chez vous. Il faut dire que nous avions une remorque avec mille cinq cents kilos au moins de bagages, sans compter dans la voiture, cinq personnes et, dessus, vingt toiles, matelas, literie et valises. En arrivant au Puy, après nous être déchargés de cinq cents kilos par le train, nous avons constaté qu’il fallait plus de vingt litres aux cent kilomètres. Consternation générale. Il nous a fallu implorer le bureau militaire qui a été assez dur ; enfin nous avons obtenu l’essence, mais avec un kilométrage réduit. Aussi avons-nous dû tourner par Aubenas et laisser notre itinéraire Seuphor, Delteil qui nous attendait à huit jours près… » 1

Le couple Seuphor accueille quelque temps deux journalistes hollandais et un peintre d’origine italienne. Bientôt, une vague de réfugiés atteint Anduze. Il faut organiser tout ce monde réparti en vingt-deux cantonnements. Seuphor s’occupe de séparer les Flamands et les Wallons. Sa pratique du néerlandais et du français facilite les échanges et évite les conflits jusqu’au jour ou, sur recommandation du curé d’Anduze auprès du commandant belge, Seuphor se voit interdire tout accès aux camps. Décidé à s’engager volontaire dans l’armée française, on lui explique que l’on a pas besoin de ses services. Même refus poli à Montpellier auprès des autorisés militaires belges qui consentent seulement à noter son nom à toutes fins utiles. Toutefois, la résistance Belge, repliée à Grenoble, le sollicite. Seuphor, au sein ce de réseau Résibel, rend visite aux Belges retenus dans les prisons du Sud, de Béziers, Montpellier, Nîmes, leur apporte des messages, de l’argent. Son action, presque hors contrôle, ne semble pas pour autant appréciée des résistants français.

Anduze en 1939

La guerre, l’occupation n’entament pas son désir d’édition. Les Seuphor ont quitté la vieille bâtisse d’Anduze qui leur reste sur les bras. La vendre n’est pas une tâche évidente en ces temps troublés. Seuphor s’ouvre dans une lettre aux Delaunay, de son rêve :

–  «  Anduze, 25 octobre 1940  …Si j’arrive à vendre ma vieille maison d’Anduze, je compte acheter une petite presse à bras et faire de l’édition cet hiver, pendant l’arrêt du travail physique. D’autre part, je viens de recevoir l’invitation pour une tournée de conférences en Suisse, mais il est très probable que je n’obtiendrai pas l’autorisation de sortir de France ». 92

Le nouveau lieu de vie du couple offre à Seuphor le sujet d’un   livre  La maison claire ou les trois faces de la vie attentive  qui n’accédera à l’édition qu’en 1943. A la différence des   « Évasions d’Olivier Trickmansholm » où l’ambiguïté subsiste entre roman et autobiographie, cette fois Seuphor se livre à la première personne dans ce récit.

_ « Au fond du pré, au pied de la petite colline solitaire où elle s’appuie, la maison claire est là, sans attifage, comme un grand linge qui pend droit. Simplicité, dépouillement. Sans défense elle est là, ouverte à tous – à ceux qui trouvent le petit sentier – regardant l’est de douze yeux et de trois bouches. Elle appartient à une servante dont je suis l’humble serviteur. Nulle part un écriteau avec « Défense d’entrer. Propriété privée ». Ni chien méchant, ni haie, ni palissade. Abri. Pour devenir meilleur, j’en ai voulu parler, j’y parle ».2

 Depuis son arrivée à Anduze, Seuphor ne recueille pas la sympathie dans la population locale. Belge, parisien, écrivain n’apparaissent pas comme des qualités qui facilitent l’intégration dans la société cévenole des années Quarante. Son caractère entier n’arrange pas la situation.  Pour faire bonne mesure, il règle ses comptes au travers de ses écrits. Même si ses lignes ne tombent pas immédiatement sous les yeux de ses victimes, qu’il appelle volontiers « la flemaille », elles témoignent du climat hostile qui règne.

Dans « La maison claire », Seuphor s’en prend par ses descriptions lapidaires à toutes les couches de la société locale. Les paysans voisins se font éreinter :

-«  Ne faudrait-il pas dire plutôt : ce sont des primitifs ? Non, ce ne sont pas des sauvages, ce ne sont pas des primitifs : ils auraient, comme les enfants, des admirations, des enthousiasmes, des débordements de générosité. Ceux-ci n’obéissent à personne, ceux-ci sont contre tout ce qui élève l’homme, ils ricanent à tout idéal, ils n’aiment que leur ventre : ce sont des dégénérés. »3

Les  bourgeois ne sont pas logés à meilleure enseigne.

-«  Le protozoaire provincial se reconnaît à ce qu’il n’aimepas : il jalouse et médit. Chaque protozoaire possède pour son usage un petit cercle fermé de trois ou quatre assidus capables de médire avec lui sur des points convenus. Ces assidus fréquentent aussi d’autres cercles où l’on médit sur d’autres points ».4

Ce regard acerbe sur son seul entourage  possible  explique sa déception :

-«  La société qu’il me fallait, celle où j’avais ma place tout indiquée, c’était la bonne, l’antique, l’immuable paroisse de province ! Une société chrétienne attachée sans détours à l’Église, pratiquant pieusement, traditionnellement.

Pauvre de moi ! Sept ans je m’y suis mêlé, à ce groupe idéal, sans que j’y fusse adopté, sans y avoir trouvé une âme amie, sans avoir pu faire vraiment la connaissance de mon curé. Froideur, méfiance, politique et insipide bondieuserie. Depuis quelques semaines on n’y trouve plus que ma chaise de paille et de bois, me remplaçant, servant à d’autres, portant mon nom, moins sensible que moi, moins extravagante, semblable aux autres chaises qui son là, toutes pareilles, paille et bois, alignées, indifférentes. »5

Circonstance aggravante, La Maison claire fait en 1943 l’objet d’une lecture à Anduze, déclenchant aussitôt injures, lettres de menaces et d’insultes en direction de Seuphor. Cependant si l’ouvrage s’offre cette redoutable galerie de portraits , c’est une fois encore le recul sur le passé qui anime ces pages. A l’écart de la foule qu’il fuit, loin d’un Paris renié, Seuphor jette sur la page la fulgurance de son itinéraire : 

– « A dix huit ans je fondais une revue. A dix neuf ans je fondais une revue. A vingt ans je fondais une revue. A vingt-six ans je fondais une revue. A vingt  neuf ans je fondais une revue. A trente-quatre ans je fondais une revue.

  Dès mon arrivée à Paris, en avril 1923, j’avais toujours vécu à Paris. Comme tout le monde. Depuis Adam nous sommes tous faits sur le même modèle. Cependant, comme tout le monde, je quittai Paris le 9 août 1932 avec vingt francs et un billet de chemin de fer. J’y revins huit mois plus tard avec un manuscrit et 62 francs 50. J’avais à cette époque publié  plusieurs ouvrages, mais je n’avais aucun manuscrit. J’eus donc enfin mon manuscrit. Je l’ai toujours. Je repartis le 2 juin 1933 avec 70 francs et un billet de chemin de fer. Je fis ma rentrée le 3 octobre avec 92 francs et un nouveau manuscrit plus gros que le premier. Cet autre manuscrit aussi, je l’ai toujours. Vous voyez lez progrès. » 6

Le débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord marque le tournant de la Seconde Guerre mondiale sur le front occidental. Conséquence immédiate en France : la zone libre est envahie le 11 novembre par les Allemands et les Italiens. En 1943, à Anduze, des troupes de la Deutsches Afrika Korps stationnent un certain temps. Près du mas blanc des Seuphor, des éléments de la division Hermann Goering ont pris possession de la colline. Toute la journée, des mitrailleuses crépitent pour les besoins d’exercices. La cohabitation n’a rien de simple lorsqu’il faut croiser, au quotidien, une colonne blindée partie fusiller ici et là quelques résistants de la région. Seuphor, dans l’autobus de Nîmes, échappe de peu à un contrôle de papiers alors qu’il n’est pas en règle vis-à-vis du service du travail obligatoire. Il participe à la résistance Belge en France et a pour mission de rendre visite aux prisonniers des maisons d’arrêt de Nîmes, Montpellier et Béziers pour transmettre, à l’occasion, quelques messages. Plus d’une fois, il passe miraculeusement à travers les difficultés, voire les dangers d’un contrôle.

1« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan  p  214

2« La maison claire » Éditions du livre français 1943 p 13

3« La maison claire » M.Seuphor Éditions du livre français 1943 p 139

4Ibid p 159

5Ibid p 198

6« La maison claire »  Éditions du livre français 1943 P 90

La chaîne vidéo

Vidéo-magazine N°33 : Claude Viallat « Sutures et varia »

L’actualité de Claude Viallat tient à sa participation à l’exposition collective « Supports/Surfaces » au Musée National d’Histoire et d’Art au Luxembourg ainsi qu’à son exposition personnel à la galerie Daniel Templon à Paris sous le titre « Sutures et varia ». C’est l’occasion d’entendre à nouveau le témoignage de l’artiste sur son attachement à une forme simple qui lui permet d’explorer la peinture.

«Toute la peinture contemporaine est dans Lascaux et dans la préhistoire. Je pense qu’on n’a rien inventé. Tout était là. Depuis, on a fait que parfaire des techniques.» Claude Viallat


La forme Viallat

La forme Viallat, résultat d’un «accident technique » en atelier, fruit du hasard selon le témoignage du peintre, ne  résume pas son œuvre. Claude Viallat sait raconter mieux que personne avec une simplicité confondante sa relation  à l’art des origines. Lors de la première utilisation de cette forme venue d’une éponge altérée par la peinture, l’artiste pensait l’utiliser quelques semaines. 

Lorsque le groupe Supports-Surfaces revendiquait comme projet  » L’objet de la peinture, c’est la peinture elle-même.  » cette préoccupation hantait déjà le jeune Viallat. Son oeuvre n’a eu de cesse de soumettre cette question à tous les possibles sans autre  considération iconographique!

Galerie Daniel Templon
Claude Viallat

Sutures et Varia
30 Janvier – 20 Mars 2021
Paris – Grenier Saint Lazare

Supports/Surfaces: Viallat & Saytour
Peinture française moderne du MNHA
22 Décembre 2020 – 29 Août 2021
Musée national d’histoire et d’art
Marché-aux-Poissons
L-2345 Luxembourg
Luxembourg


Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la maison claire

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 58

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La maison claire

En ces temps de montée des périls, de soubresauts politiques, un événement au premier abord anodin s’apprête à bouleverser la vie des Seuphor. A côté de leur bâtisse, à Anduze, une rentière et sa fille sont devenus leurs voisins depuis quelque temps. En soi, rien d’inquiétant à ce voisinage. Néanmoins, la vie va devenir insupportable pour le couple à cause d’un poste de T.S.F. insistant, entêtant, inamovible, obsédant, bref un calvaire. Toutes les injonctions, toutes les menaces, tous les cris n’y font rien : cette « boite de T.S.F. » nargue au quotidien leur tranquillité et tourne à l’obsession pour Seuphor.   Après tant d’ efforts, tant d’investissement de travail pour leur maison en ruine, ils décident, malgré cela de battre en retraite. Cette fuite qui se présentait comme un repli de vaincu se transforme en geste salutaire. Le 9 juin 1939, Seuphor, femme et enfant déménagent pour rejoindre, à un kilomètre du village, « la maison claire ». Madame Berthézène leur loue un étage dans son mas blanc, au pied d’une colline. Proche de la montagne, le panorama est magnifique. De la fenêtre de son nouveau cabinet de travail, Seuphor découvre cette perspective sur les rochers pelés alentours. Il ne lui restera plus qu’à fabriquer de ses mains quelques petites bibliothèques. Il y ajoutera un tableau noir et un grand crucifix. En pratique, la propriétaire ne vit jamais là, résidant le plus souvent chez sa fille dans la Drôme. Les Seuphor disposent de l’immense maison pour eux seuls, une demeure claire, sur trois niveaux, ouverte sur un pré. Très compacte, cette grande bâtisse ne se montre pas pour ce qu’elle est réellement : une véritable ferme, destinant le rez-de-chaussée au logement des animaux et réservant les étages à l’habitation humaine ainsi que le grenier à fourrage. Sans quitter son foyer, le fermier peut aller du poulailler à la cuisine, du grenier à la chambre à coucher.

Le Flore

Noël 1939. Paris, dans le climat de guerre, reste encore libre. Un endroit où cette prérogative conserve tout son sens vit encore presque normalement : le Café de Flore. Dans l’effervescence intellectuelle qui anime le lieu, la brasserie constitue pour certains une seconde famille. Parmi les serveurs, Pascal se distingue par son érudition et son jugement. Albert Camus l’a surnommé Descartes. Les frères Prévert, Antonin Artaud, Marcel Duhamel, Picasso et Dora Maar fréquentent Le Flore. Les groupes se forment autour de Sartre d’une part, des Prévert de l’autre. Les anciens du groupe octobre Raymond Bussières, Marcel Mouloudji, Maurice Baquet, Margot Capelier, où encore Paul Grimault, Yves Allégret et Jean-Paul Le Chanois s’y retrouvent. Parmi les clients, une jeune femme ne manque aucune visite quotidienne : Denise Bleibtreu. Fille d’un soyeux Lyonnais, Denise Bleibtreu s’est vu confier, avec sa sœur, en 1938, un appartement au deuxième étage du 124 rue La Boétie pour l’utiliser comme un atelier de mode. Tous les soirs, à sept heures, une fois quitté son travail, Denise se rend au Flore. En cette période de fête singulièrement troublée par le conflit, le café se change en havre convoité, lieu d’intimité protégé par de grands rideaux noirs de défense passive. Accompagnée d’une amie, Denise Bleibtreu pénètre, comme chaque soir, dans son refuge. Trois jeunes gens les invitent à leur table. L’un d’eux est vicomte, descendant de la noblesse hongroise : Victor de Vasarely. Le jeune homme, brillant  causeur, charme les deux jeunes filles. Denise, sans doute intimidée, cherche à dissimuler un de ses ongles. Le jeune vicomte, presque offusqué, raille :

– «  Mais ce n’est pas si terrible d’avoir un ongle écaillé ! »1

Tous les jours Denise et Victor se revoient au Flore, puis au spectacle, puis au concert. Vasarely, dessinateur publicitaire pour des laboratoires pharmaceutiques, a des projets plein la tête. Marié avec une de ses camarades étudiante à l’école des Beaux-arts de Budapest, il est père de deux enfants. En cette fin d’année 1939, célibataire à Paris, son rêve serait de fonder une sorte de Bauhaus où toutes les disciplines se mêleraient.

1« Conversations avec Denise René » par C.Millet Adam Biro 2001

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Les évasions d’Olivier Trickmansholm

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 57

Surréalisme

En janvier 1938, le surréalisme triomphe à Paris où s’ouvre, à la galerie des Beaux-Arts, la première internationale du sur- réalisme. Trois cents peintures, objets, collages, photographies et installations sont proposés au public, œuvres de soixante-dix artistes en provenance de quatorze pays : Angleterre, Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Amérique, France, Italie, Roumanie, Suède, Suisse, Tchécoslovaquie et Japon. Organisé par André Breton, Marcel Duchamp et Paul Éluard, le rassemblement reçoit la participation de Salvador Dalí et Max Ernst comme conseillers spéciaux. Le local de la galerie des Beaux-Arts est investi à la façon d’un objet architectural aménagé. Le soir du 17 janvier, les invités présents au vernissage du faubourg Saint-Honoré, encaissent le choc.
Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par Le Taxi pluvieux de Dalí, où une belle blonde en cire subit les assauts d’une escouade d’escargots vivants. Il longe les allées de la galerie, baptisées à la manière des rues d’une ville : Rue surréaliste, Passage des odoramas, Rue de la transfusion de sang , etc.. bordées de mannequins. Le plafond, réalisé par Duchamp, est garni de sacs de charbon. Oscar Dominguez présente Jamais : un pavillon de gramophone engloutissant des jambes de femme. Dans la Rue surréaliste, les artistes ont affublé une vingtaine de mannequins d’objets hétéroclites. La tête de celui d’André Masson se retrouve emprisonnée dans une cage à oiseaux en osier. Dali, absent, a pris le train pour Londres l’après-midi même pour rencontrer Sigmund Freund. Breton annonce son prochain départ pour le Mexique où il va rencontrer les peintres Frida Kahlo et Diego Rivera, ainsi que Léon Trotsky. On parle d’un projet de manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant », qui servirait de base à la constitution d’une Fédération internationale de l’art révolutionnaire.
Une fois encore, la manifestation suscite des réactions violentes. La presse ne se prive pas de critiques, d’ironie, de railleries. Le journal Candide, proche de l’extrême droite s’en donne à cœur joie :

«  Tout ça, c’est l’avenir, et pendant que M. Chautemps essaye de former le 104 eme ministère d’une république apparemment réaliste, nous voudrions bien quelque chose de sérieux à nous mettre sous la dent et je vais chez Maxim’s où je retrouve des esthètes que la « visite appréciable d’un cauchemar » n’avait pas suffi à nourrir. Figure surréaliste inédite… l’estomac dans les talons». 1

Les évasions d’Olivier Trickmansholm 

Après des jours de claustration volontaire, Seuphor a trouvé comment se délivrer de cette dépression : « Évasion  ! ». Il porte en lui le roman à écrire pour sortir de ce tunnel, retrouver la liberté, sa liberté. Ce roman poussera sur le terreau de sa propre vie, même si les noms sont changés et si son personnage prend quelques permissions avec sa propre chronologie. Dans un seul élan, en un mois, il écrit : « Les évasions d’Olivier Trickmansholm » , un livre dense, épais de plus de trois cent cinquante pages. En prélude, il annonce la couleur :

-«  Voici l’histoire d’un évadé. Je vous entends :est-elle réelle ou fictive ? Que vous importe lecteur ! Le vin est naturel, garanti sur facture, il a le degré voulu. Avez-vous besoin pour vous désaltérer, du nom du vigneron ? Olivier vit. Comme il  est né en moi, de moi, tel il est né pour vous. Dès aujourd’hui il voit le jour, il sent grandit, mange, boit, va, vient et pense ».2

Fort d’avoir créé Olivier Trickmansholm, cet autre lui-même, Seuphor développe plus de trente ans d’une vie déjà pleine de surprises, de rencontres, d’éblouissements. Un éditeur, Fernand Aubier, directeur des éditions Montaigne à Paris, effectue le voyage jusqu’à Anduze pour récupérer le précieux manuscrit. Tout va très vite. Le livre est édité en 1939. Bientôt Seuphor reçoit un télégramme de son éditeur lui demandant de monter à Paris.

– « Nous allons décrocher le Goncourt, c’est décidé, je n’ai plus qu’un seul déjeuner à donner à deux membres de l’académie, et vous êtes invité ».

En effet, arrivé dans la capitale après avoir emprunté de l’argent pour le voyage, il se voit convié à un déjeuner rue de Fleurus, dans l’appartement de l’éditeur autour de quelques académiciens du Goncourt. Tous se passe pour le mieux. Aubier considère l’affaire acquise : Seuphor va obtenir le prix Goncourt pour « Les Évasions d’Olivier Trickmansholm » ! Le premier septembre, le futur Goncourt rentre à Anduze sur un nuage. Le trois septembre, suite à l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes, la Grande-Bretagne se déclare en guerre avec l’Allemagne à midi. La France se déclare à 15 heures. La seconde guerre mondiale commence. L’éditeur, furieux, laisse tout tomber. Contrairement à l’affront subi après l’arrêt de Sept, Seuphor n’est pas abattu par ce qu’il ne considère pas comme un échec. Le livre, une fois édité, reçoit un bon accueil, et sa liberté reste entière. Il en use par tous les moyens mêmes parfois singulièrement modestes.
Depuis décembre 1934, Seuphor a décidé de publier un périodique titré  « La nouvelle campagne ». Ce bulletin, tapé à la machine par son épouse, est envoyé à une quarantaine d’abonnés. Suzanne tape sept exemplaires à la fois avec six carbones. Chaque numéro de la revue comprend une bonne vingtaine de pages, ce qui rend la tâche éreintante. A travers cette diffusion confidentielle, Seuphor libère sa parole, à la fois contre les fascismes et le régime de Moscou.

Parenthèse notable dans cette vie  repliée sur Anduze, le couple Seuphor et leur jeune fils de deux ans, fin 1938, reprennent la route du Nord. Pendant deux mois, ils vont séjourner à Paris, puis une dizaine de jours à Anvers. La mère de Seuphor n’a pas  eu la possibilité de faire connaissance avec son petit-fils plus tôt. A Paris, ce sont les relations littéraires que veut cultiver celui à qui on avait promis le Goncourt. A la N.R.F, Jean Paulhan souhaite rencontrer Seuphor. Les réunions se succèdent où il fait connaissance avec Marcel Jouhandeau, Supervielle, Marcel Arland notamment. Léon-Paul Fargue, l’homme de Montparnasse, participe également à ces rencontres. On lui reparle des Évasions d’Olivier Trickmansholm. En dépit de l’intérêt qui lui est porté, des compliments reçus sur Dans le royaume du cœur , Seuphor ne sent pas  tout à fait à son aise dans ce milieu littéraire. Outre le fait que, dans l’entourage de Paulhan , certains se montrent hostiles à ses écrits, c’est l’absence totale d’intérêt pour les arts plastiques qui le frappe. Les projets de collaboration avec la N.R.F. en restent là.

1 Candide 20 janvier 1938

2« Les évasions d’Olivier Trickmansholm » M.Seuphor Ed Aubier 1939

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’itinéraire spirituel

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 56

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Seuphor journaliste

Dans sa campagne cévenole, éloigné des soubresauts et des grands projets de la capitale, Seuphor n’a cependant pas renoncé aux valeurs qui animaient son action  passée. S’il n’est plus en prise directe avec l’action artistique européenne, son intérêt pour l’art de son temps perdure. Écrire sur l’art reste d’actualité. Un des anciens participants de Cercle et carré, l’architecte belge Huib Hoste, organisateur avec Josef Peeters du premier Congrès d’art moderne à Anvers, est le fondateur de la revue Opbouwen (Bâtiment) qui diffuse les idées du mouvement moderne en Flandre. C’est l’opportunité pour Seuphor de maintenir un lien actif en écrivant dans Opbouwen. Avant que la revue ne cesse sa parution en 1937, il publie un article de fond sur Mondrian ainsi que sur son ami graveur Victor Delhez. C’est également dans la presse catholique qu’il publie régulièrement des articles, notamment dans les titres créés par Francisque Gay, un des chefs de la démocratie chrétienne : L’Aube et La Vie catholique  Sa plume se retrouve également dans Le Patriote illustré, hebdomadaire du journal catholique bruxellois La Libre Belgique. Parfois encore, c’est dans L’Écho d’Anduze que son nom apparaît. Dans L’Aube, où sa collaboration commence le 8 avril 1937, Seuphor ne se veut pas journaliste. Son regard sur cette activité est chargé de défiance:

– « De quelque côté qu’on le prenne, le journalisme ment. D’un bout à l’autre il ment. Non pas que l’actualité soit en elle-même inintéres­sante : le plus petit événement est une révélation pour celui qui sait y lire; qui sait voir le message qu’il contient toujours. Mais pour le voir vraiment il faut le voir de loin. Toute actualité doit être vue de loin. » 1

C’est donc davantage dans une position d’éditorialiste qu’il s’investit avec des articles antifascistes: « Sommes nous encore libres ? » « Halte! ». Cet engagement, placé en première page du quotidien trouve le relais de citations à la radio. Mieux vaut, à Anduze, se voir identifié sous le nom de Berckelaers plutôt que celui de Seuphor en ces temps difficiles. Parfois, il préfère évoquer certaines définitions fondamentales qui le tiennent éloigné de l’urgente actualité: : la politesse, la justice, vivre, l’orgueil , la haine , l’amour de la patrie , l’amitié . Avec  l’écriture, la publication de poèmes , les articles de presse et le dessin, Seuphor partage son temps entre la création et l’intendance contraignante d’une vie difficile au quotidien dans laquelle Suzanne assume une part déterminante.

L’art concret

L’art Concret connaît, en Europe, une nouvelle impulsion. Ce que l’on va appeler l’école de Zurich adhère totalement aux théories de l’art concret, manifestant le désir de ne représenter que des formes et des couleurs pures. Elle se revendique du mouvement De Stijl. A ces influences s’ajoutent les théories du Bauhaus sur l’esthétique des objets quotidiens et sur la typographie. L’une des figures de proue de cette tendance en Suisse , Ernst Keller, fut l’inspirateur d’une génération d’artistes dont Max Bill apparaît un membre éminent.
Après des études au Bauhaus à Dessau chez Josef Albers, Wassily Kandinsky, Paul Klee, entre autres, Max Bill adhère au groupe Abstraction-Création à Paris. Il se lie d’amitié avec Hans Arp, Piet Mondrian ainsi que Auguste Herbin, et formule en 1936 les « Principes de l’Art Concret ». En 1937, il rejoint l’ Alliance, association des artistes suisses d’art moderne où il retrouve Walter Bodmer, Richard Paul Lohse, Robert S. Gessner, Camille Graeser, Fritz Glarner, Max Huber et Verena Loewensberg ainsi que son président le peintre Léo Leuppi. La première exposition de groupe « Neue Kunst in der Schweiz » est présentée à la Kunsthalle de Bâle en 1938
Les artistes du groupe rejettent toute marque d’individualité et valorisent un art universel fondé sur la neutralité de la technique. Ils font largement usage de grilles, de modules, de séries, de progressions arithmétiques et géométriques : l’art concret évolue en art systématique, voir programmé.

A Munich le 19 juillet 1937, Hitler inaugure l’exposition d’ « art dégénéré » qui se tient dans la cour de l’Institut archéologique. Cette manifestation officielle livre à la vindicte populaire des œuvres jugées subversives. Les artistes qui se sont fait connaître avant-guerre dans les revues d’avant-garde telles que Der Sturm de Herwarth Walden, Die Aktion ou Das Kunstblatt, deviennent les premières cibles des nazis. Derrière le terme d’ art dégénéré se cache pour Goebbels tous les mouvements artistiques apparus à partir de 1910, regroupant des courants aussi divers que l’expressionnisme, le cubisme, le futurisme, le dadaïsme. Deux millions de visiteurs viennent alors voir les sept salles de l’exposition où ils découvrent les chefs d’œuvre de l’avant-garde internationale accompagnés de commentaires dénigrant ces nouvelles tendances de l’art moderne. Dans cette liste infernale de plus de cent artistes  figurent Ludwig Kirchner, Emil Nolde, Max Beckmann, , Otto Dix, George Grosz, Max Ernst, Kurt Schwitters, Oskar Kokoschka, Klee, Picasso, Moholy-Nagy, Mondrian, Chagall, Kandinsky, Jawlensky et Lissitzky. Pour les artistes, seule la fuite est salutaire. Beckmann s’échappe le jour de l’exposition de Munich pour les Pays-Bas puis à New York. Déjà, certains artistes juifs ont fui : Adler dès 1933, Chagall en 1936 vers l’Afrique du sud, Meidner en 1939 vers l’Angleterre. Kokoschka, apprenant depuis Prague la confiscation de ses œuvres en 1937, part pour Londres. Otto Dix reste un temps en Allemagne avant de se réfugier en Suisse. Ernst Ludwig Kirchner, résidant à Davos depuis la première Guerre mondiale, touché par le scandale de l’exposition d’« art dégénéré » se suicide.

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Rupture avec l’église

Le climat paisible de la campagne cévenole se voit, ce jour d’octobre 1937, sévèrement perturbé. Le dernier numéro de l’hebdomadaire Sept auquel il collabore lui arrive accompagné d’une lettre. Le maître général des Dominicains demande à ses frères de cesser la publication jugée par Rome trop engagée à gauche (soutien au front populaire et aux républicains espagnols). Sous le prétexte de faillite financière, la revue pourtant reconnue pour son succès se voit condamnée. Seuphor s’effondre. La plus haute autorité catholique ment. Le Vatican, très proche des fascistes, met un coup d’arrêt à l’expression d’une liberté. Non seulement le croyant qu’il est perd confiance dans l’église mais de plus il voit disparaître une source de revenu qui, bien que modeste, est essentielle pour la vie du couple. Prostré, il se claquemure dans sa chambre plusieurs jours, incapable de communiquer même avec son épouse. Il ressent cette censure comme une responsabilité personnelle. N’est-ce pas lui qui a écrit ces articles contre Mussolini ?  Dans son désarroi, fait-il la part des choses ? Les Dominicains en publiant ses écrits ont pris eux aussi position. Plus tard, lorsqu’il rencontre à Paris, un des pères de l’ancienne revue, celui-ci lui confesse :

– «  Seuphor, l’Église n’est plus ce qu’elle était. Je ne suis plus le même homme. »

Pendant ces jours d’octobre 1937, Seuphor traverse une crise profonde. Lui qui, depuis trois ans maintenant, vivait en communion avec la religion à travers de nombreux écrits, voit le monde se dérober sous ses pieds. Pour lui, d’un coup, l’église catholique, capable de mensonge, de trahison, n’existe plus. A la paroisse d’Anduze, le curé, aux prêches du dimanche, soutient lui aussi le fascisme. Depuis un an, la guerre civile déchire l’Espagne. L’église espagnole et sa hiérarchie, à l’exception du petit clergé basque, se rangent à côté des phalangistes et des carlistes.

–  « Nous ne livrons pas une guerre mais une croisade »
déclare l’évêque de Pampelune. A Anduze, le curé soutient Franco. C’en est trop pour Seuphor.

1In « Itinéraire spirituel de Michel Seuphor» Francis Bernard S.P.I.E. Paris 1946

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’exposition internationale de Paris en 1937

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 55

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Le front populaire

A Paris, depuis la manifestation du 14 juillet 1935, la mobilisation d’un peuple de gauche est en marche. Le comité d’organisation de cette manifestation, dirigé par le président de la Ligue des Droits de l’homme Victor Basch, se commue en comité national pour le rassemblement populaire, chargé d’élaborer un programme commun dans la perspective des élections du printemps 1936. Le Front populaire remporte une nette victoire aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Léon Blum est nommé président du Conseil. Immédiatement, avant même la formation du gouvernement, le mouvement populaire pousse les feux pour engager une véritable transformation sociale. Ici les employés des usines Breguet arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés après leur grève du 1er mai. Là c’est au tour des usines Latécoère, à Toulouse, puis celles de Bloch, à Courbevoie, de connaître une occupation. Le mouvement se répand comme une traînée de poudre. Le 24 mai le rassemblement en souvenir de la commune de Paris regroupe six cent mille participants brandissant des drapeaux rouges et chantant des hymnes révolutionnaires. Le 28, les trente mille ouvriers de Renault à Billancourt entrent dans le conflit. La lame de fond s’étend : la chimie, l’alimentation, le textile, l’ameublement, le pétrole, la métallurgie, quelques mines, etc. On organise des bals ou des spectacles de théâtre dans les usines ou les grands magasins occupés. Bientôt, deux millions de grévistes paralysent le pays. Léon Blum prend plusieurs décisions spectaculaires, dans son gouvernement où il nomme des femmes (Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschvicg) pour occuper des secrétariats d’État, alors que celles-ci ne disposent toujours pas du droit de vote : Accords Matignon, nationalisations, premiers congés payés de deux semaines. Ces arbitrages n’empêchent pas les grèves et les occupations de se poursuivre, souvent jusqu’en juillet. Pour la culture, on crée le musée d’art moderne, le musée national des Arts et Traditions populaires, le palais de la découverte, le musée de l’Homme.

A Anduze, les convulsions de l’Europe, l’embrasement du Front Populaire se font sentir avec moins d’amplitude. Le destin personnel de Seuphor et de Suzanne passe au premier plan. Après le drame qu’ils viennent de traverser avec la mort intolérable du petit Clément, le couple voit le ciel se dégager. L’arrivée d’un nouvel enfant, Régis, le 12 novembre 1936, donne un nouveau sens à leur existence. Entre les contraintes du quotidien et cette nouvelle vie à trois, Anduze compte avant le reste de la planète.

L’exposition internationale de Paris en 1937

En Espagne, le 26 avril 1937, jour de marché, quatre escadrilles de Junkers de la Légion Condor allemande ainsi que l’escadrille VB 88 de bombardement expérimental, escortées par des bombardiers italiens et des avions de chasse allemands, bombardent la ville basque de Guernica. Plus de cinq mille habitants de Guernica périssent sous cinquante tonnes d’engins incendiaires. A Paris, indigné par l’horreur de la répression franquiste, Picasso attaque dans l’urgence et la colère, dès le 1er mai 1937, la création d’ une œuvre peinte à l’huile en noir et blanc de près de huit mètres de long. Le Guernica de Picasso sera achevé pour sa présentation le 25 mai, dans le pavillon représentant l’Espagne lors de l’exposition universelle de Paris de 1937.
Picasso fait sa guerre :

– «  Non la peinture n’est pas faite pour décorer des appartements ; c’est une arme offensive et défensive contre l’ennemi » 1

L’exposition internationale de Paris en 1937 veut démontrer que l’Art et la Technique ne s’opposent pas mais que leur union s’avère au contraire indispensable. Elle entend promouvoir la paix alors que les pavillons allemand et soviétique, face à face, s’opposent symboliquement et que le Génie du Fascisme, statue équestre orne le pavillon italien. Mal engagée, la mise en œuvre de l’exposition subit des turbulences dont la démission de Mallet-Stevens du comité préparatoire. L’arrivée au pouvoir du Front populaire relance la participation de l’avant-garde à cette manifestation, alors que le contexte politique international reste préoccupant. Mallet-Stevens se voit confier deux pavillons: celui de la Solidarité nationale et celui de l’hygiène, dont il organise l’accès par deux rampes majestueuses, le long de la Seine. Trois autres bâtiments s’ajoutent à la commande : le Pavillon de la Régie des tabacs, celui des Cafés du Brésil et le palais de l’électricité et de la Lumière. « Mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale et dégager notamment le rôle social de premier plan joué par la lumière électrique« , tel est l’objectif de la commande passée à Dufy en juillet 1936 par la Compagnie parisienne de Distribution d’électricité. Il s’agit de réaliser un vaste décor de six cents mètres carrés pour l’un des deux halls du Pavillon de l’électricité et de la Lumière. Gromaire se voit chargé de la décoration du Pavillon de la Manufacture de Sèvres. Robert Delaunay reçoit plusieurs commandes importantes pouvant enfin réaliser son rêve de grandes décorations murales (pavillon de l’Air, pavillon des Chemins de fer). A la fois chef d’équipe, peintre et décorateur, Delaunay participe à la grande aventure collective de l’art dans la rue, encouragée par le Front Populaire. On lui pose une condition : donner un travail à une cinquantaine de chômeurs. Pendant deux mois, les artistes se retrouvent dans un garage de la porte Champerret pour vivre et travailler et commun.
Pour le pavillon des chemins de fer, une série de « rythmes sans fin » évoque la vie du rail, peuplée de roues, engrenages, cadran d’horloge, panneaux de signalisations. Dans le pavillon de l’Air, Delaunay redouble d’audace en concevant une passerelle circulaire qui permet aux visiteurs de s’élever dans la galerie. L’œuvre plastique colorée du peintre  se déploie dans un espace occupé par deux avions de chasse suspendus au milieu de grands cercles chromatiques. Le succès populaire est au rendez-vous. Fernand Léger, pour le Palais de Tokyo, conçoit une grande peinture murale, « Le Transport des forces ». Le pavillon de la Solidarité offre à Fernand Léger un grand panneau qu’il consacre au Syndicalisme ouvrier. Le Corbusier rejeté hors de cette exposition présente le travail des artistes modernes dans un petit pavillon de toile à la Porte Maillot.
Malgré de grands retards dans les travaux et de nombreux incidents sur les chantiers : grèves, blocages, le calendrier est à peu près respecté, et le palais de Tokyo est inauguré par le président Lebrun le 24 mai 1937.

1Conversations avec Christian Zervos, 1935

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : les sombres années

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 54

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Les dix années passées lui ont apporté tant de révélations, ivresses, étonnements que le silence d’Anduze se révèle salutaire pour jouir de ce recul indispensable. Vingt ans plus tard, le  pseudonyme a parcouru un chemin considérable. Des pages Het Overzicht aux colonnes de Der Sturm, de la couverture des Documents internationaux de l’esprit nouveau  aux articles de Cercle et carré, ce nom de combat a pris du poids, il est devenu une signature pour la vie. A ce moment, dans le havre de cette campagne paisible, Fernand Berckelaers et Michel Seuphor se sont peut-être rejoints.

La mort de Clément

Le 20 juin 1935 tout s’écroule pour le couple Seuphor. A sept heures, ce matin, Suzanne retrouve le petit Clément inanimé dans son berceau. L’enfant, couché sur le visage, s’est étouffé dans la nuit. Fou de douleur, Seuphor envoie aussitôt une lettre à sa mère.

– « Ma pauvre maman,

Je vais te faire beaucoup de mal et tu vas bien pleurer mais Dieu te consolera car c’est lui qui fait toute chose et ses mortifications des bienfaits, des grâces pour nous rendre digne du ciel. Clément est parti… son créateur l’a repris…Il voulait pour lui cette âme impeccable.(…) C’est absolument incroyable car il était assez fort pour se relever et il criait dès que cela n’allait pas. Hier il riait aux éclats, il était très gentil, bien portant, fait sur mesure pour nous. Nous avons horriblement mal. C’est un organe qu’on nous arrache de notre propre corps, l’organe le plus vivant, le plus sain. Mais nous guérirons. Toi aussi. Pauvre petite maman, je te plains bien, et nous t’embrassons tous les deux au milieu de nos pleurs. »  Michel et Suzanne 1

Après un temps de réserve, le village se montre solidaire. On entoure le couple. Trois jours plus tard, la population valide manifeste son soutien. Le pasteur protestant passe la moitié de la journée avec les parents détruits. Pour rejoindre le cimetière, à deux kilomètres, jeunes et vieux accompagnent le convoi funèbre. Les petites filles cueillent des marguerites des champs pour confectionner deux bouquets. Les femmes tressent une grande croix de fleurs multicolores. Plusieurs gerbes blanches s’ajoutent au cœur en perles du receveur des postes et à la croix de perles offerte par le village. Pour Seuphor et Suzanne, se réfugier dans la foi procure l’unique secours pour tenter de surmonter la douleur. Clément repose en haut du cimetière. Plus de cent cinquante personnes s’inscrivent sur le registre de l’église.

Force mauvaise

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Le rapprochement de Seuphor avec la religion catholique se concrétise, à Anduze, avec sa participation à l’hebdomadaire  Sept édité par les dominicains de Juvisy. Pour combattre les idées de Charles Maurras et de l’Action Française, ces religieux, entre les deux guerres, créent plusieurs publications : La vie intellectuelle, puis La vie spirituelle, et enfin un hebdomadaire Sept – l’hebdomadaire du Temps Présent. Dès sa parution, le 3 mars 1934, Sept a connu un succès véritable. De deux mille cinq cents abonnés en juin 1934, il atteindra vingt cinq mille en mai 1937. On trouve la signature de Mauriac, Maritain, Gilson, Bernardos, Daniel Rops à côté des pères dominicains qui envoient à Seuphor des livres de théologie, de littérature, d’histoire de l’art ou de religion qu’eux-mêmes reçoivent. A partir de ces textes, il rédige des chroniques rétribuées. Pour le reclus d’ Anduze, la revue offre une belle opportunité pour écrire sur tous les sujets, s’exprimer sur l’actualité qui ne lui est pas étrangère, même dans son village perdu. Catholique, il conserve sa liberté de parole et son indépendance d’écrivain. Il entrevoit, de sa campagne, la montée des périls. Le 2 octobre 1935, Mussolini adresse un discours belliciste aux Italiens et leur annonce sa décision d’envahir l’Éthiopie. Dès le lendemain, dix divisions appuyées par les chars et l’aviation se ruent sur le royaume d’ Hailé Sélassié et le prennent en tenaille à partir des colonies italiennes de Somalia et d’Érythrée. Malgré les massacres de populations civiles, il faudra plusieurs mois aux troupes fascistes pour venir à bout de la résistance éthiopienne. Le 5 mai 1936, les troupes italiennes font leur entrée à Addis-Abeba. Le 9 mai, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, signe un décret annexant l’Éthiopie et prend le titre de « roi d’Italie et empereur d’Éthiopie ». Seuphor rédige un article violemment antifasciste titré « Force mauvaise » dénonçant l’attitude de Mussolini qui foule aux pieds les décisions de la Société des Nations. L’article se termine par un passage de la Bible :

« Ils ne savent pas ce qu’ils disent, ils ne savent pas ce qu’ils font , ils marchent dans les ténèbres, renversant les fondements de l’Univers. »

Pour appuyer son propos, il demande à un ami photographe un assemblage prémonitoire du portrait d’Hitler avec celui de Mussolini.

1« Spécial Seuphor » Archipel 2001  p 99

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : De Berckelaers à Seuphor

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 53

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 Télévision

–  « Nous avons fait un bon voyage ! »
Le vendredi 26 avril 1935, entre vingt heures quinze et vingt heures trente, cette phrase pourrait devenir historique. Elle n’est pourtant entendue que de quelques centaines de personnes dans Paris et à moins de cent kilomètres aux alentours. Elle n’est pas prononcée par un grand voyageur, ni par un homme politique ou un grand écrivain, pas même par un grand sportif. Anne-Marie Bolchesi (dite Béatrice Betty), au titre de comédienne évoque un récent voyage de la Comédie française en Italie. Rien d’inoubliable dans cette aimable intervention si ce n’est qu’elle se produit devant une caméra de télévision. La définition des images est de soixante lignes. Le programme filmé en direct depuis le studio du ministère des PTT, 103 rue de Grenelle, est acheminé par un câble téléphonique long de deux mille cinq cents mètres jusqu’à un émetteur situé au pilier Nord de la tour Eiffel ; de là un autre câble relie le pilier Nord à l’antenne émettrice situé au sommet de la tour. Georges Mandel, ministre des postes préside la première émission officielle de la télévision française et entend cette phrase prononcée par sa compagne, la comédienne Béatrice Betty. Durant dix minutes, devant la caméra en direct, la première speakerine de l’histoire de la télévision s’exprime devant cet appareil étrange, une caméra de prise de vue mécanique et équipée d’un disque de Nipkow à lentilles à soixante trous pour une diffusion destinée à quatre cents postes de télévision. Les spectateurs privilégiés observent stupéfaits par la qualité et la finesse comparative du 60 lignes. Les travaux de l’ingénieur René Barthélémy sur le 180 lignes avancent rapidement, stimulés par l’énergique ministre des P.T.T., Georges Mandel, lequel désire inaugurer la mise en route de la « Haute définition » avant la fin de l’année.

De Berckelaers à Seuphor

Les ondes de la télévision sont encore bien loin d’arriver jusqu’à Anduze où l’on ignore l’existence même de cette invention. Les seules ondes que Seuphor perçoit sont celles d’un poste de T.S.F. entêtant que de nouveaux voisins commencent à utiliser. Distant de Paris, éloigné de sa Belgique natale, Seuphor, à trente-trois ans, veut faire le point sur sa vie. Il éprouve le besoin de se doter d’un prénom. Depuis que Fernand Berckelaers a quitté Anvers, Seuphor, jusqu’à présent, s’est exempté de cette précision patronymique.  Au moment où sa conversion spirituelle s’affirme, l’homme veut se débarrasser d’un vieux vêtement. Au diable Fernand ! Ce sera Michel. Cette nouveauté inopinée semble passer difficilement dans la famille. Il se justifie auprès des siens.

– «  Vous trouverez sans doute absolument idiot que je tienne tant à m’appeler « Michel ». C’est que Fernand est le nom d’un grand vaurien que je déteste beaucoup et avec lequel je ne veux plus rien avoir de commun. Michel est le nom de quelqu’un qui s’efforce – oh ! bien pauvrement – à vivre bien et conformément à l’ Évangile. C’est le nom d’un converti, et il m’est tombé comme du ciel juste au moment le plus intense de ma transformation. (…)». 1

C’est pour lui l’occasion, graphiquement d’opposer les deux prénoms. Fernand auquel s’associe Fiston, Frère s’oppose Michel, qui induit Mari Modèle. Sa conversion spirituelle l’engage vers un bilan personnel

– «  J’ai trente-trois ans, tous nous avons cet âge au moment quotidien de conversion renouvelée… J’ai trente-trois ans demain, le Christ vient de mourir pour moi (c’est vendredi) et je vais naître pour le Christ. A mon tour de faire mon entrée dans le monde et de suivre les chemins aplanis. Afin qu’il ne soit pas dit qu’il meurt en vain pour moi ». écrit-il dans « Dans le Royaume du cœur ».

1« Spécial Seuphor » Archipel 2001  p 98