Coups de chapeau

Hervé Penhoat : « Nos Mondes engloutis »

« La peinture et après… »

Il y a déjà quelques années j’avais eu le plaisir de présenter Hervé Penhoat dans l ‘exposition collective « La peinture et après… ». Avec la remarquable série « Mémoires hors champ », l’artiste proposait des tableaux-vidéo, plans fixes sur une scène réelle, travaillés avec les moyens de cet outil vidéo. Peintre sans pinceaux, l’artiste tendait la main aux peintres Flamands à travers les siècles pour appréhender ce qui le relie à ses ancêtres. Le « tableau » que nous offrait Hervé Penhoat, plan fixe d’un moment suspendu, ne faisait pas seulement appel à la captation d’une scène filmée. L’usage du ralenti, le traitement de l’image, dans sa lumière et son contraste, participaient à ce « Jour de lenteur » à travers lequel il interrogeait, par ce dépassement du tableau, la vocation d’un mode de représentation contemporain

Nos Mondes engloutis. Épisode 1 : Corée du sud, l’Ailleurs.

Avec son impressionnante série des « Instants » Hervé Penhoat rejoignait le Haïku de la culture japonaise. Le Haïku est un petit poème extrêmement bref visant à dire l’évanescence des choses. En 1891 le poète japonais Masaoka Shiki forge le mot Haïku qui est la contraction de Haikai « amusement » et Hokku qui signifie « court ».
Hervé Penhoat, à l’image de ce procédé traditionnel, discret, réservé, loin des comportements exubérants, des gesticulations encombrantes observées parfois dans l’art du temps, avance avec une tranquille opiniâtreté sur cette voie délicate dans laquelle l’outil vidéo appartient à l’intime.
Aujourd’hui une nouvelle aventure commence avec : « Nos Mondes engloutis ».

« Nos Mondes engloutis »

Nos Mondes engloutis. Épisode 2 Le passage

« La série, « Nos Mondes engloutis », fait référence à ces mythes, ces contes et légendes passés que l’on retrouve dans de nombreuses cultures à travers le monde, de la Bretagne à l’Écosse en passant par les pays germaniques, du Nord, du Sud, de l’Asie, qui se croisent, s’entrevoient de temps en temps et sont la trace d’un passé réel, interprété dans une universalité où le temps laisse sa place aux leçons de nos ancêtres ».
Lié pour raisons familiales à l’Asie, il entreprend un voyage qui prend la voie d’un cinéma à son image. Après avoir utilisé avec le plan fixe la grammaire cinématographique à ses débuts, Hervé Penhoat redonne une jeunesse au travelling tel qu’Alain Renais l’avait réinventé. Une narration off accompagne et souligne cette respiration du travelling. Le cinéaste rejoint la famille d’un Chris Marker ou d’un Jean-Daniel Pollet. Certes le « Méditerranée » de Pollet bénéficiait des textes de Philippe Sollers. Il y a peut-être quelque chose à creuser pour magnifier cette narration.
« Nos Mondes engloutis » donne d’entrée un ton personnel à cette création vidéo qui mérite qu’on y porte toute l’attention nécessaire. En période de confinement, quoi de plus simple que de rejoindre sur la toile cet artiste précis qui sait relier dans un même regard rigueur et poésie ?

« Nos Mondes engloutis »
Hervé Penhoat
Série vidéo

Coups de chapeau

Fondation Colas : les routes buissonnières

« La route du père Noël » Erro 2019

Fidèle à sa vocation initiée il y a vingt huit ans, la Fondation Colas présente la nouvelle promotion d’artistes accueillis dans le fonds considérable ( 380 oeuvres ) constitué au fil du temps avec comme thème permanent : la route. Depuis toutes ces années de mécénat, l’argument de départ s’est plié aux approches les plus diverses laissant aux artistes une grande liberté pour associer leur création à cette « figure imposée » finalement si peu imposée. Cette année particulièrement, il me semble que les peintres sélectionnés par le jury de la Fondation Colas s’en sont donnés à cœur joie pour emprunter sans retenue dans leurs propositions les voies de traverses, les routes buissonnières.
Toutes les générations sont représentées dans cette promotion 2019. De la personnalité historique Erro emblématique de la Figuration narrative et toujours solide comme un roc Islandais jusqu’à la jeune Lucie Picandet, c’est peu dire que les œuvres explorent des territoires variés. « La route du père Noël » d’Erro confirme, s’il en est besoin, la boulimie picturale de celui qui n’a cessé de dévorer les images depuis plus de soixante ans pour témoigner sur ce maelström des médias du siècle. Pour Lucie Picandet, ancienne élève de Jean-Michel Alberola, c’est une démarche fondée sur la fiction littéraire qui aboutit à cet étrange voyage intérieur d’un « Agent douleur » énigmatique, mal identifié et offert à toutes les projections du spectateur.

« 315 route de Peyrus » Phiippe Favrier 2019

On retrouve également l’habituelle économie de moyens d’un Philippe Favier. Chez cet artiste, à l’œuvre discrète, le « Less is more » des minimalistes s’engage allègrement sur les voies de la figuration avec « 315 route de Peyrus ».

Je découvre, pour ma part, l’artiste originaire de Corée du sud, Minjung Kim avec une œuvre délicate « La strada ». L’espace et le temps se conjuguent ici avec ce geste léger, fluide.

« La strada » Minjung Kim 2019

Sous la direction du président de la Fondation Hervé Le Bouc, qui a accompagné cette aventure artistique, une nouvelle orientation se manifeste dans le cadre de ce mécénat : un programme d’art urbain s’ouvre en direction des murs peints dans les villes. C’est le cas pour l’artiste britannique Helen Bur à la Biennale d’Art Urbain Teenage Kicks de Rennes. Les supports industriels participent au développement de cette idée : Mathias Brez sur la centrale à béton du groupe Servant, containers de chantiers peints par l’artiste « L’Outsider », bâches de chantiers de l’agence Colas de Toulon. Certes les murs peints ont vu le jour de façon institutionnelle dès la loi du « 1% » après la seconde guerre mondiale. Ici, c’est le mécénat privé qui s’implique sur une politique durable.
Ce nouvel aspect du mécénat Colas confirme, me semble-t-il, l’authenticité d’un tel engagement. On ne s’intéresse pas au mécénat artistique depuis près de trente ans pour des motifs éphémères ou ponctuels. Les trois cents quatre-vingt artistes qui en ont bénéficié ont dû partager ce sentiment sans rien renier de leur totale liberté, comme en témoigne cette production débridée de 2019.

Pour découvrir la galerie virtuelle de la Fondation Colas: https://www.colas.com/fichiers/documents_interactifs/fondation/galerie

Coups de chapeau·Expositions

Hans Hartung : le ciel nous appartient.

« Hans Hartung, la fabrique du geste »

Sous le titre « Hans Hartung, la fabrique du geste », le Musée d’art moderne de la ville de Paris propose une exposition qui suit le parcours du peintre des années vingt jusqu’à sa disparition en 1989. Plutôt que de retracer le déroulé chronologique de cet itinéraire fulgurant, c’est le coup de cœur pour une période de l’œuvre du peintre qui sera évoqué ici.

Hans Hartung , T1989- K35, 1989

Après les années 1930 où il s’engage sur la voie de l’abstraction et les terribles années quarante pendant lesquelles, lors de la campagne de libération de l’Alsace, il est blessé et doit être amputé de la jambe droite, Hartung aborde les années cinquante avec plusieurs expositions personnelles ou collectives. Il fait la connaissance de Gérard Schneider, Pierre Soulages, Georges Mathieu, Willi Baumeister et Mark Rothko et se voit reconnu comme l’un des chefs de file de l’art informel et un des précurseurs de l’Action Painting.

La peinture en action

C’est à partir des années soixante dix qu’Hartung, avec audace, saisit la liberté que lui procurent des outils inédits : balai de branches de genêts trempées dans la peinture et frappées sur la toile, serpette, tyrolienne utilisée dans le bâtiment pour les enduits, pulvérisateur à vignes… Et mon coup de cœur se focalise ainsi sur cette ultime année 1989 au cours de laquelle naissent des toiles vertigineuses. Hartung semble comme aspiré par l’immensité cosmique. En 2006, l’exposition parisienne collective « L’envolée lyrique » au musée du Luxembourg, témoignait sur ces années ardentes où Hartung occupait une place éminente.

Hans Hartung avec un télescope, Dresde, 1916

Au moment où il va disparaître, le peintre porte tous ses efforts en direction de cette inaccessible étoile. C’est ce même homme qui, tout jeune, pointait déjà son télescope personnel vers cette immensité incommensurable et incompréhensible. Dès l’âge de quinze ans Hans Hartung manifeste sa passion pour l’astronomie et pour les traces laissés par le mouvement des corps célestes. Ce vertige de l’infini n’a, semble-t-il, pas quitté le peintre et son redoutable handicap physique a peut-être multiplié son désir d’espace, de liberté. Au cours de cette ultime année 1989, Hartung consacre toutes ses toiles à ce mystère de l’espace céleste. Le ciel peut-il tenir entier dans sa toile ? La profondeur de l’espace efface le plan du tableau et devient, pour le visiteur, une fenêtre ouverte vers l’infini. Les grandes toiles exposées au musée d’art moderne de la ville de Paris achèvent en apothéose le parcours de l’exposition. Hans Hartung nous a offert, avec ces toiles des années ultimes, quelque chose qui refuse de se laisser enfermer dans le cadre du tableau, sur le plan de la toile : le ciel nous appartient.

Crédits photographiques :
Photo tableau : (c) Musée d’art moderne de Paris/Roger Viollet ADAGP Paris 2019. Photo Julien Vidal/Parisienne de photographie.
Photo Hartung : Wikipédia

Hans Hartung, la Fabrique du geste
11 octobre 2019 – 1er mars 2020
Mam – Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
11, avenue avenue du Président Wilson , 75016 Paris

Coups de chapeau

Le fantôme de la place Vendôme

« Life of the Pumkin Recites, all about the Biggest Love for the People »

Non, je n’ai pas vu place Vendôme à Paris l’oeuvre monumentale de Yayoi Kusama. Pour ce premier jour de l’ouverture officielle de la Foire International d’Art Contemporain de Paris, l’oeuvre « Life of the Pumkin Recites, all about the Biggest Love for the People » a déjà quitté le socle spécialement aménagé sur la place pour la mettre en valeur.
Le sort semble s’acharner sur les propositions artistiques contemporaines destinées au « Hors les murs » de la F.I.A.C pour la célèbre place parisienne. On a pas oublié que cinq ans plus tôt éclatait le scandale de l’œuvre, gonflable elle aussi, mise en place par l’artiste américain Paul McCarthy. Des inconnus avaient, à l’époque, débranché l’alimentation de la soufflerie maintenant dressée la structure gonflable avant de sectionner plusieurs des sangles maintenant l’œuvre, sans toutefois toucher à l’enveloppe elle-même, avant de prendre la fuite. Pour mémoire, Paul McCarthy avait dressé place Vendôme son œuvre de vingt quatre mètres de haut , intitulée « Tree », en toile plastique verte. L’artiste n’avait rien fait pour lever la malicieuse ambiguïté que « Tree » suggérait entre un arbre de Noel et un… plug anal , à l’origine des réactions scandalisées.
Cette année, aucun vandalisme n’intervient dans la suppression de l’oeuvre de Kusama. Hier soir, les responsables de l’installation ont estimé nécessaire de dégonfler la sculpture compte tenu des conditions météo très défavorables. Il semble peu probable que la pièce soit de nouveau remontée.
Quelques heureux photographes ont pu cependant immortaliser cette apparition les jours précédant l’ouverture de la Foire.
A quatre vingt dix ans Yayoi Kusama a traversé le temps avec une expression obsessionnelle : « Un souvenir d’enfance fonde la légende de Yayoi Kusama et associe le commencement de sa vie d’artiste à une hallucination, une inquiétante étrangeté qui s’est manifestée autour de la table familiale : les fleurs rouges de la nappe se multiplient sur le plafond, les murs, le sol, sur elle-même. » expliquait la commissaire lors de l’exposition Kusama au Centre Pompidou de Paris en 2011.
Pour ma part de son exposition aux Abattoirs de Toulouse en 2002 jusqu’à celle de la Reine Sofia à Madrid puis celle de Paris en 2011, cette pratique infatigable cette fascination me semblait s’exprimer comme un jeu. Était-ce vraiment un jeu pour cette femme au psychisme fragile ? À partir de 1977, Kusama vit dans un hôpital psychiatrique à Tokyo. En plus de sa chambre au sein de l’hôpital l’artiste dispose d’un atelier pour elle et son équipe de l’autre côté de la rue. Si bien que la déclinaison obsessionnelle des points sur tous le supports témoigne de cette pratique nécessaire (thérapeutique ?).
La pièce créée cette année pour la place Vendôme se situe comme la pièce la plus monumentale de l’artiste. Cette citrouille géante apparait comme un thème récurrent depuis la fin des années quarante dans son œuvre. Sa famille cultivait ce légume à Matsumoto et la jeune Kusama a passé son enfance à proximité des champs de courges kabocha. Mais c’est surtout cette répétition à l’infini des pois sur toutes surfaces, dont la citrouille, qui signe la marque Kusama.

Avant même l’ouverture de la FI.A.C., l’oeuvre de Kusama bénéficiait, de plus, place Vendôme, d’une double présentation : un éclairage nocturne accentuait encore l’aspect fantomatique de cette apparition. Au-delà de l’objet surdimensionné, à l’image de la grande époque du Pop-art, c’est un trace supplémentaire de cette incroyable obsession que la place parisienne accueillait. Une obsession gonflée à l’extrême pour laquelle Kusama entend relier le soleil, la lune et la terre comme des sphères et les êtres humains comme des pois uniques au milieu de tous les autres.

Photos : New York Times et BFM TV

FIAC Hors les murs
17-20 Octobre 2019
Paris : Place de la Concorde, place Vendôme, Jardins des Tuileries

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Chroniques New-yorkaises (5) MOMA : moments privilégiés.

Evoquer le Museum of Modern Art à New York, c’est aborder une institution majeure dans le Manhattan chic entre les cinquième et sixième avenue à la hauteur des 53 ème et 54 ème rue. Depuis quatre vingt dix ans, le MOMA compte parmi les musées les plus importants au monde. C’est dire son caractère incontournable pour les amateurs d’art en général et d’art contemporain en particulier. En outre, depuis quelques années, des investissements importants ont permis au musée de doubler sa surface. Cette année encore, j’ ai découvert, face au musée, son nouvel espace dédié aux éditions d’objets.
Lors de chaque visite, depuis près d’une dizaine d’années, un événement particulier colore la venue dans ce lieu prestigieux.

« Canyon » 1969 Rauschenberg

En 2017 le moment privilégié au MOMA fut ce coup de poing de l’exposition Rauschenberg qui rappelait comment l’art américain s’était emparé de la Biennale de Venise de 1964 avec cet artiste inconnu en Europe, inattendu et pourtant triomphant dans une Biennale sidérée. Alors que la manifestation italienne s’apprêtait à couronner sereinement le français Roger Bissière, peintre d’une école de Paris occupant le terrain de l’art en France, c’est l’inconnu Robert Rauschenberg qui rafle le grand prix de la Biennale et provoque un tollé général jusqu’à agiter la presse du Vatican.

En 2017, autre moment privilégié : une superbe toile de Joan Mitchell trônait dans le hall d’entrée du musée. J’ai retrouvé cette année cette toile dans la somptueuse présentation de l’artiste au sein des collections permanentes.

Salle Joan Mitchell MOMA 2019


« The artist is present »

En 2010, autre moment d’émotion : celui de l’exposition Abramovic marquée par une performance à la fois artistique et physique. : « The artist is present »
Du 14 mars au 31 mai, Marina Abramovic a passé sept cents heures assise sur une chaise au sixième étage du MOMA. Chaque jour, à l’ouverture du musée le matin, l’artiste, vêtue d’une longue robe unie, prenait place sur une chaise et les visiteurs venaient l’un après l’autre s’installer en face d’elle. Aucun échange, aucune parole. Chacun restait le temps qui lui convenait. Puis un jour, tout bascule. L’homme qui s’est assis devant Marina, c’est Ulay, son grand amour de jeunesse. Il est venu sans prévenir l’artiste : la dernière fois que l’un et l’autre s’étaient vus, c’était trente ans plus tôt, le jour de leur séparation, sur la muraille de Chine. Cette fois Marina Abramovic fond en larme et brise le protocole de sa performance.

Autre moment privilégié cette année 2019 , un tableau qui n’occupe guère de place sur les cimaises et pourtant aimante tous les regards : « La nuit étoilée  » de Vincent Van Gogh. Tellement vu au gré des éditions, des parutions de presse, le tableau est devant vous, réel, intouchable certes mais si proche.
Dans le même temps l’exposition Miro voit ses salles envahies par le public. De Van Gogh à Duchamp, le MOMA propose, d’une année sur l’autre, l’ accès à ces moments privilégiés jusqu’à ses jardins où, dès que la saison le permet, l’ultime privilège sera de savourer un café glacé devant l’«Obélisque brisé » de Barnett Newman où la pièce délicate et fine de Peter Downsbroug presque cachée dans les feuillages.

Photos de l’auteur.

Museum of Modern Art
11 West 53 street
New York 10019

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Chroniques New-yorkaises(1) : le SHED est sur les rails.

Le Shed

Avant même son ouverture en haut de la High Line dans Manhattan, le SHED avait déjà acquis une notoriété due à l’incroyable audace architecturale qui fait accéder cet équipement culturel au niveau d’une prouesse technique innovante. En effet, ce bâtiment ne se contente pas de mettre à la disposition des artistes des salles immenses. Il offre surtout une conception totalement modulable disposant d’une partie mobile sur rails, une sorte de soufflet géant qui modifie la structure du bâtiment et s’adapte à toutes les possibilités de manifestations, spectacles, expositions etc…

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Équipé d’immenses roues à taille humaine qui rendent possibles ces transformations, c’est peu de dire que le SHED est sur les rails. Mais au-delà de la prouesse technique, c’est davantage encore, me semble-t-il, l’approche multidisciplinaire qui caractérise ce nouvel équipement au cœur de Manhattan.
Il ne faut pas, en effet, s’attendre à visiter dans ce lieu des expositions comme au MOMA ou au Whitney muséum. Ce qui prévaut au SHED c’est la conjugaison des disciplines, la création d’événements qui concourent à proposer un résultat supérieur à la somme de ses éléments constitutifs.

« Reich Richter Pärt »

Au lendemain de l’inauguration il m’a été possible d’assister à l’un de ces « évents ». Dans « Reich Richter Pärt », deux spectacles en immersion,(l’un conçu par le compositeur Steve Reich et le peintre Gerhard Richter, l’autre par Richter et le compositeur Arvo Pärt), explorent le langage sensoriel commun de l’art visuel et de la musique. Le partenariat Richter/Pärt s’appuie sur un concept développé à l’origine par Alex Poots et Hans Ulrich Obrist pour le Festival International de Manchester et met en vedette la composition chorale envoutante de Pärt avec la nouvelle œuvre de Richter incluant papier peint et trois tapisseries jacquard. La collaboration entre Steve Reich et Gerhard Richter (une initiative du SHED) repose sur la série « Patterns » du peintre et les structures musicales rigoureuses et répétitives de Steve Reich

Reich Richter part

Cette osmose, créée en collaboration avec Corinna Belz et mettant en vedette la première mondiale d’une nouvelle composition de Steve Reich, s’exprime dans une salle immense habitée par la création du peintre sur les murs et la projection durant l’événement de la série « Patterns » dans laquelle Richter divise et reflète à plusieurs reprises une image d’ordinateur d’une peinture abstraite pour animer l’œuvre. Certes l’association d’œuvres d’un peintre avec une création musicale ne constitue pas une nouveauté.
Ce qui prend ici une dimension particulière vient de l’échelle à laquelle cet environnement est créé, espace dans lequel le spectateur et auditeur se trouve en effet immergé, enveloppé par cette proposition sensorielle. La musique de Steve Reich, dont le caractère répétitif peut sembler parfois ingrat, m’est apparue, dans ce contexte, luxuriante, colorée et son association avec le travail sur ordinateur des œuvres de Richter n’a rien d’artificiel. Musique et structures colorées se fondent remarquablement.
La seconde création associant les toiles de Richter avec la composition d’Arvo Pärt offrait au spectateur/auditeur une autre forme d’immersion : celle des choristes se mêlant à la foule des visiteurs pour mieux les inclure dans cet évènement d’une grande pureté musicale.
Le SHED n’en est encore qu’à ses débuts et on peut imaginer tout le parti qui peut être tiré d’un tel outil. Au bout de cette High line sur laquelle l’ancienne voie ferrée est encore présente, le SHED entreprend à son tour un voyage prometteur.

Photos de l’auteur.

« Reich Richter Pärt »
6 avril – 2 juin 2019
The SHED
545 West 30th Street
New YorK

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Colas : « Les routes de l’imaginaire »

La Fondation Colas

Cette fois encore la surprise joue : avec la contrainte d’une figure imposée ( le thème de la route), la promotion 2018 de la Fondation Colas vérifie combien les propositions des artistes peuvent s’exprimer dans toutes les directions, en toute liberté, comme ce fut le cas les années précédentes. Depuis vingt sept ans ce projet s’est développé en direction de la peinture sur un principe simple : entre dix et quinze artistes sélectionnés chaque année sur dossiers se voient confier la réalisation d’un tableau avec donc comme figure imposée : la route.

« Départ en vacances ». Dorian Cohen

Si bien que ce sont trois cents soixante peintures qui composent à ce jour cette collection unique autour d’un thème fondateur pour l’activité de Colas. Le principe d’une figure imposée on le retrouve le plus souvent à l’occasion d’une exposition temporaire pour célébrer un anniversaire, l’hommage à un artiste etc… Ce fut le cas, par exemple, pour les cent cinquante ans de « L’Angélus » de Jean-François Millet : cent cinquante peintres, photographes et sculpteurs livrèrent pour cet anniversaire leur vision très personnelle de la toile, œuvres regroupées dans une exposition à Barbizon où Millet s’était installé. On connaît également le recours à ce même procédé pour les affiches de tournois sportifs par exemple (Roland-Garros pour le tennis, Tournoi Lancôme de golf notamment).

Sébastien Gouju « Sans titre »

Dans le cas de la Fondation Colas, ce protocole s’inscrit dans une perspective à long terme, avec l’intention vérifiée depuis toutes ces années : constituer un fond permanent représentatif de la peinture contemporaine et significatif de la diversité remarquable dans la production des artistes. Cette diversité tient à la fois à la création des peintres et aux choix de la fondation pour des peintres de toutes générations ( De Velickovic à Hervé Di Rosa, de Claire Tabouret à Jean Dewasne).

Pascal Pinaud « Blue Pitti Fiat/ Zanzibar Landrover » Laque automobile, terre, vernis, sur tôle

« Les routes de l’imaginaire »

Cette année encore la dizaine d’heureux élus sur environ deux cents dossiers examinés s’engage sur des voies les plus variées. Parfois la toile « colle » de façon immédiate au thème comme c’est le cas de Dorian Cohen dont la formation d’ingénieur en urbanisme avant de se consacrer à l’art peut éclairer le choix de « Départ en vacances ». Parfois le tableau s’engage sur ces « routes de l’imaginaire » avec le rappel d’un monde de l’enfance chez Sébastien Gouju. Puis d’autres œuvres prennent leur distance avec l’immédiate relation figurative au sujet pour aller chercher, chez Pascal Pinaud, la source de sa création dans l’approche du matériau avec ce remarquable : « Blue Pitti Fiat/ Zanzibar Landrover » qui joue habilement entre l’apparence d’une vue de la portière d’une Land Rover engagée dans un rallye et la lumineuse abstraction d’une toile de Hans Hartung.
Finalement, année après année, se vérifie que le protocole d’une thème unique ne s’impose pas comme un principe réducteur chez les artistes. La liberté reste le moteur de la création et les « routes de l’imaginaire » n’en finissent pas d’explorer des territoires inconnus.

Lauréats 2018 de la Fondation Colas :
Dan BRAULT, Dorian COHEN, Eric CORNE, Larissa FASSLER, Jochen GERNER
Sébastien GOUJU, George HAIRBRUSH TJUNGURRAYI, Edi HILA, Pascal PINAUD, Daniel SCHLIER
Pour retrouver l’ensemble des lauréats de la Fondation Colas sur le site Internet du groupe Colas.
www.colas.com
Pour découvrir la galerie virtuelle :
https://www.colas.com/fichiers/documents_interactifs/fondation/galerie/

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Collectionner, le désir inachevé ?

Il y a quelques mois le musée des Beaux-arts d’Angers présentait l’exposition «Collectionner, le désir inachevé ». Ce beau titre pourrait être repris pour éclairer le sujet de cette chronique. Car c’est d’une exposition très particulière qu’il sera question ici : celle qui précède la vente d’une collection privée patiemment constituée au fil des trente années passées par « un couple d’amateurs » dois-je écrire pour respecter les instructions de la salle de vente.

Gérard Schlosser
« Les chars soviétiques entrent dans Prague », 1968
Acrylique sur panneau sablé signé et daté au dos

Pour des raisons personnelles tenant au changement de lieu de vie et peut-être à l’incapacité matérielle de conserver toutes leurs pièces, ces collectionneurs mettent en vente à Drouot la totalité de leur fond.
« Quelle expérience, a la fois terrifiante et exaltante ! Se séparer des œuvres qui ont été le moteur de notre vie pendant 30 ans…mais aussi se retrouver face a une nouvelle histoire a écrire. Ne nous cherchez pas dans la salle, nous n’y serons pas pendant la vente ; en même temps, nous serons partout, mais aux cimaises. »
On devine, à travers ces lignes, combien une telle décision a dû coûter aux collectionneurs. Cet événement personnel qui devient public aujourd’hui nous interpelle sur ce qui met en mouvement tous ceux qui consacrent leurs moyens et leur temps à cet acte singulier : collectionner. On évoquera certes la passion pour l’art contemporain de ceux qui s’adonnent à ce projet déraisonnable. Un autre collectionneur passionné me rappelait comment, étant jeune, il achetait à crédit une œuvre chez Maeght, attendant fébrilement d’avoir satisfait à toutes ses mensualités pour acquérir son bien précieux. Nul besoin de préciser qu’il n’y avait aucune intention spéculative dans une telle démarche. Non, ce qui anime le collectionneur d’art contemporain ne relève pas de cette préoccupation. Son approche n’est pas non plus comparable à celle du collectionneur obsessionnel qui voudra réunir la totalité des pièces existantes à propos des horloges suisses ou des étiquettes de fromages.

Cette accumulation compulsive ne ressemble pas à la démarche de l’amateur d’art contemporain. Ce dernier, d’une œuvre à l’autre, d’un artiste au suivant, n’accumule pas. Il cherche, avec l’artiste, comment l’interrogation sur le monde du peintre, du sculpteur, du performeur rejoint sa propre relation aux autres. A la fois si diverses et si proches, ces œuvres réunies forment un tout indissociable, révélateur du regard porté par les collectionneurs, constitutif d’une lecture de l’art de leur époque. Inimaginable donc de séparer telle ou telle pièce. Il fallait tout conserver ou tout vendre. Le « couple d’amateurs » assume légitimement ce choix vraisemblablement douloureux mais si juste au regard de leurs pérégrinations depuis trente ans dans les expositions, les musées, les galeries.

TRONE ROUGE « ARTISTES A LA SOUPE », 2008-2012
Peinture industrielle sur acier, cuite au four.
153 x 60 x 60 cm

De la Figuration narrative, un de leurs univers préférés, au Nouveau Réalisme, de la Figuration libre aux expressions les plus récentes de l’art contemporain, ces collectionneurs ont bâti ce roman contemporain. Hervé Télémaque, Peter Saul, Jacques Monory ou César côtoient Arnaud Cohen, Amélie Bertrand parmi beaucoup d’autres.  Il ne se sont d’ailleurs pas contentés de rassembler des œuvres. Ils ont aussi exposé, dans leurs propres murs, ces artistes confirmés ou non, offrant aux jeunes artistes une visibilité précieuse.
Pour les Parisiens qui le pourront, cette présentation à Drouot pourra ainsi être vue à la fois comme l’exposition d’artistes de valeur et comme l’illustration de ce mystère : qu’est-ce que collectionner ? Photos extraites du catalogue Digard-Auction Paris

Exposition partielle / Highlight preview
Galerie 75 Faubourg
75 rue du Fg. Saint Honoré
75008 Paris
de 11h à 19h
mardi 19 juin
mercredi 20 juin
jeudi 21 juin
vendredi 22 juin
samedi 23 juin
lundi 25 juin
mardi 26 juin
Exposition de l’ensemble :
Hôtel Drouot – Salle 5
9, rue Drouot – 75009 Paris
Jeudi 28 Juin 2018 de 11h à 21h
Vendredi 29 juin 2018 de 11h à 12h

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Jérôme Zonder : à la recherche de Garance

« Des homos Sapiens »

Pourquoi privilégier un tableau en particulier dans l’exposition « Des homos Sapiens » que présente Jérôme Zonder à la galerie Nathalie Obadia à Paris ? Ce gros plan sur « Portrait de Garance #50 «  (2018) donne l’occasion d’approcher ce qui singularise la pratique de cet artiste quadragénaire qui se consacre exclusivement au dessin. Cette pièce est à l’image d’une œuvre dans laquelle la couleur se trouve bannie, le monde se lit en noir et blanc comme le personnage d’Arletty dans le film Les Enfants du paradis de Marcel Carné. Garance n’existe pas ou plutôt vit au travers des multiples croisements entre des souvenirs et des faits relevant de l’actualité et inspiré par la photographe, commissaire d’exposition et militante féministe Julia Javel, qui fut la figure de proue du mouvement des Femen en France.

« Portrait de Garance » #50 « 
Poudre de graphite, poudre de fusain sur papier 77X57 cm

Les dessins de Jérôme Zonder réalisés avec de la poudre de graphite et de la poudre de fusain entretiennent l’incertitude sur la notion de représentation, sur la nature de cette image produite avec les touches répétitives d’empreintes digitales, formant avec ce pointillisme d’un nouveau genre une trame inédite pour donner au portrait de Garance cette apparence fantomatique. La pratique de Jérôme Zonder pourrait aussi bien nous renvoyer à la surface sensible des premières photographies, aux tentatives hésitantes de ces pionniers de l’image tentant avec plus ou moins de succès de fixer un réel toujours fuyant. « Avec l’omniprésence, dit Zonder, de la circulation entre dedans/dehors, projection de la personne imaginaire et représentation physique de la personne. Et puis la démarche qui entreprend d’étaler la matière grise, ce que j’ai commencé à faire en recherchant une équivalence entre le texte et l’image »
La démarche de l’artiste renvoie à une enquête pour arriver à cette somme narrative des éléments constitutifs du personnage : des images d’archives personnelles de Julia – la jeune fille qui lui a servi de modèle –, des photos prises d’elle et que Zonder associe à des éléments extraits de l’histoire de l’art, d’archives historiques, et des media (quotidiens, magazines).
Nous avons tous, lorsque nous étions enfants, joué à ce jeu consistant à révéler avec un crayon à papier, le dessin d’une pièce de monnaie cachée sous la feuille blanche. Cette montée à la surface du papier d’une image semblait quelque peu magique. Elle n’était pas le fruit de notre geste de dessinateur mais davantage la révélation due au passage rapide de la mine de graphite sur cette surface perturbée par le relief de la pièce. Le toucher répétitif de l’empreinte digitale de Zonder sur le papier révèle lui aussi cette forme préexistante, non pas physiquement derrière la feuille, mais dans la construction mentale que l’artiste a fait naître au terme de cette enquête sur Garance.
L’image produite au terme de ce processus en corps à corps avec la surface du papier n’a donc pas vocation à se substituer à l’image photographique. Elle tend à générer, me semble-t-il, une nouvelle forme de pigmentation sans couleur  incluant les valeurs de gris de la photographie avec une trame nourrie par cette empreinte digitale. L’identité du personnage ainsi créé se compose, au fil du dessin, grâce à cette marque elle aussi identitaire de l’artiste. Celui-ci n’a pas retrouvé Garance, il l’a fait naître.

 

Jérôme Zonder
« Des homos sapiens »
6 avril – 27 mai 2018
Galerie Nathalie Obadia
3 rue du cloître Saint-Merri
75004 Paris