Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : déserter Paris

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 52
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Mariage

Secrétaire adjoint à la Semaine à Paris, correcteur au quotidien Aujourd’hui, cette situation convient à Seuphor. Il est bien payé, travaille tard le soir. Sortant de son emploi au milieu de la nuit, il a plaisir à rentrer à pied de la rue Lafitte à son hôtel de la rue Vaugirard. Suzanne a son emploi à la Croix-Rouge. L’idée d’une union a fait son chemin. Ils décident de se marier, les parents manifestent aussitôt leur accord. Tout va très vite. Un mois avant le mariage, le journal Aujourd’hui en faillite, cesse de paraître. Plus d’emploi. Suzanne quitte la Croix-Rouge.
Le 19 avril 1934, mariage à Notre-Dame-de-Lorette, lunch chez les parents de Suzanne, train de nuit pour Nîmes. Mais il ne s’agit pas d’un voyage de noces. Le couple déserte Paris le jour même. Seuphor, l’intellectuel urbain, le familier de Montparnasse, le fervent animateur des cercles artistiques parisiens, abandonne tout, quitte la ville pour la campagne.

Anduze

L’essentiel n’est pas d’arriver mais de partir. Depuis quelque temps déjà, Seuphor haïssait Paris. Les derniers mois, il ne respirait plus. Avec son ami Humeau, dans les rues de la capitale, il s’en plaignait :

– « Tu vois, c’est le moteur qui a la parole ici. On ne s’entend pas ! ».

La profonde transformation intellectuelle qui le taraude s’accompagne d’un besoin viscéral de quitter la ville, oublier Montparnasse. Seuphor ne veut plus de groupe, de colloque,  d’avant-garde, de polémiques artistiques. Il cherche la paix, le recueillement, la pure spiritualité et donc la vie à la campagne, l’isolement, voire le couvent. Alors que beaucoup de ses amis choisissaient, pour leur part, la méditation collective de Monte Verità à la frontière suisse, lui Seuphor, sur une impulsion personnelle, quitte Paris, avec le bonheur de trouver le soutien de son épouse. Rien n’est préparé, organisé. Tout s’est décidé très rapidement. Par chance, madame Sauveplane, serveuse dans le restaurant La Troisième force à Paris où Humeau et lui dînaient parfois, leur offre l’hospitalité dans son mazet près de Nîmes. Pendant quelques mois ils tiennent dans cette cage à lapins, le temps de dénicher leur propre royaume. Dans la région, on leur parle d’une bourgade presque à l’abandon: Anduze. Pour une somme dérisoire, on peut acheter un château. La région est superbe puisqu’elle est loin de Paris. Véritable porte des Cévennes baignée par les larges méandres du Gardon, elle séduit le couple. Au milieu du village en ruines, ils achètent pour mille cinq cents francs une grande bâtisse très délabrée, aux pièces immenses et agrémentée d’un jardin avec vigne sur treille. Adossée au flanc rocheux, la maison, sur trois niveaux, se présente comme un défi. Le couple ne manque pas de courage. Seuphor,  l’intellectuel parisien, va devoir se transformer en manuel provincial.

La maison claire à Anduze

Le palais délabré

Anduze ! Pour Seuphor et Suzanne, ce 23 août 1934, une page blanche s’ouvre. Devant une situation aussi inédite, tout devient possible, tous les sacrifices acceptables. Il faudra à ce couple urbain faire preuve de beaucoup d’abnégation et de détermination pour estimer exaltantes les tâches nouvelles et porteuses d’espoir. Troquer la plume de l’écrivain contre le marteau et la scie, passer de la feuille de cahier à la pose de carrelage, installer un poulailler, cultiver le jardin : Seuphor se reconnaît-il dans ce labeur inconnu ? Au coin de la rue Gaussorgues et de la rue des Pradoux, la grande bâtisse se dresse, immense, indomptable. Dans ce palais délabré de douze pièces le couple campe dans quatre chambres à peine habitables. Lorsque l’on a connu à Paris les petits logements de l’hôtel du Luxembourg, de l’hôtel des Terrasses rue de la Glacière ou encore celui de l’avenue Victor Hugo à Levallois-Perret, l’immensité du royaume nouveau emporte l’enthousiasme des jeunes propriétaires. L’échelle du domaine est impressionnante : des murs d’un mètre d’épaisseur, pourtant lézardés, des poutres de plafond énormes bien que vermoulues par endroits, bref le bonheur. Un jardin revivifié par un bassin rempli avec le trop-plein de la fontaine publique, un figuier, une vigne en pergola ! Comment avaient-ils pu vivre autrement ? Sortis de leur palace, ils s’émerveillent devant la campagne cévenole, les montagnes, les garrigues, les crêtes rocheuses. Seuphor va donc construire, bricoler, plâtrer, semer, planter, assainir, niveler… Pendant presque cinq ans, la grande maison d’Anduze focalise l’ intérêt de tous les instants, s’impose comme la préoccupation de chaque jour. Être le châtelain d’une ruine se mérite. Six mois jour pour jour après leur installation à Anduze, le couple Seuphor connaît un grand bonheur : le petit Clément naît le 23 février 1935.

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : après Stavisky

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 51
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Seuphor à Théoule sur mer

Une fois encore le quotidien difficile de Seuphor se voit éclair- ci par un événement inattendu. Ce jour de 1933, il reçoit une lettre de Théoule-sur-mer. Le philosophe Louis Hoyack l’invite à passer des vacances. Sachant Seuphor désargenté,  il joint à sa lettre de quoi payer le voyage. Enchanté par une telle opportunité, Seuphor arrive à Théoule pour dialoguer avec le philosophe. Hoyack, adepte de Inayat Khan fondateur du soufisme, s’accorde bien avec son invité. Deux ans plus tôt, il a publié « Ou va le machinisme? ». Au cours de longues promenades, les deux hommes devisent sur Kant, Nietzsche ou Schopenhauer.
Le séjour réserve une surprise toute autre à Seuphor. Venu là avec le missel échangé avec son ami Humeau contre un des rares exemplaires de « Lecture Élémentaire » dont il disposait,  il entre en relation privilégiée avec le livre, y retrouve son éducation de jeunesse mais sans la rigidité de l’église. Il prend alors la décision inédite d’assister à la messe dans la petite église de Théoule. Le philosophe hollandais et sa femme, très étonnés, semblent ne plus reconnaître leur visiteur. Pendant ces deux mois de vacances, le lien épistolaire avec Suzanne Plasse s’intensifie. Suzanne vient passer deux jours à Théoule pour lui apporter les textes tapés de « Informations ». L’accompagnant à la gare de Cannes pour son retour à Paris, sous le soleil du 15 août,  Seuphor lui déclare : – «  C’est extraordinaire, si j’avais une situation, je vous demanderais en mariage ! ». Après son séjour à Théoule, Seuphor part quelques jours pour Genève avant de rentrer à Paris en octobre 1933.

Après Stavisky

Quand arrive décembre, éclate un scandale compromettant le Crédit municipal de Bayonne. Alexandre Stavisky, escroc lié à plusieurs parlementaires radicaux, est impliqué. Le 8 janvier 1934, on le retrouve mort. « Stavisky s’est suicidé d’une balle tirée à trois mètres »  titre  Le Canard enchaîné. La presse se déchaîne, l’extrême droite manifeste et, à la fin du mois, après la révélation d’un nouveau scandale, Camille Chautemps démissionne. Édouard Daladier lui succède.
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Les manifestations se multiplient à Paris. Tandis que la droite tente d’utiliser l’affaire Stavisky pour remplacer la majorité issue des élections de 1932, l’extrême droite fulmine : antisémitisme, xénophobie (Alexandre Stavisky est un Juif ukrainien naturalisé),hostilité à la franc-maçonnerie, antiparlementarisme alimentent leur exaspération. Le limogeage du préfet de police Jean Chiappe, homme de droite, connu pour son indulgence à l’égard de l’extrême droite,  provoque les manifestations massives du 6 février.  Au cœur des rassemblements, les ligues extrémistes défilent en force : L’Action française, les Camelots du Roi, les Jeunesses patriotes, les Croix-de-feu du colonel de la Rocque. Les associations d’anciens combattants appellent également à la mobilisation ce 6 février. En marge de ces groupes orientés à droite ou à l’extrême droite, on relève la présence d’un mouvement communiste, l’association républicaine des anciens combattants. Tous se mobilisent sur le thème : « À bas les voleurs ! » et réclament davantage de civisme, d’honnêteté. À l’appel du lieutenant-colonel de La Roque, les Croix-de-feu se dispersent rapidement et refusent d’occuper le Palais-Bourbon. Leur dislocation rend vaine toute possibilité de renverser le régime par la force. Autour de la place de la Concorde, la manifestation dégénère. Cet après-midi là, Seuphor se trouve pris, sans trop savoir comment, rue Royale, dans une foule compacte. Peu enclin à suivre les mouvements de foule, il se dégage, non sans difficultés, de cette marée humaine pour échouer boulevard de la Madeleine. Il voit trois agents cyclistes arriver du haut du boulevard et entrer dans la foule. En quelques secondes, une des bicyclettes s’envole et reste accrochée à un lampadaire. Des milliers de militants tentent de marcher sur le Palais Bourbon. La Garde mobile tire. Les affrontements se prolongent pendant la nuit. On dénombre seize manifestants et un policier tués, un millier de blessés. Sortant, au milieu de la nuit, de l’imprimerie où il effectue sa tâche nocturne de correcteur, Seuphor reçoit comme un choc la vision des grands boulevards déserts, des kiosques à journaux renversés, du verre cassé partout sur les trottoirs, un autobus calciné place de la Concorde, et, du côté de l’Orangerie, une ébauche de barricadeTrois jours plus tard, une contre-manifestation à laquelle participent les socialistes et les communistes dégénère à son tour et fait neuf morts. Dans la nuit, Daladier prend les premières mesures pour obtenir le rétablissement de l’ordre public. Il envisage d’instaurer l’état de siège. Face à la défection de la plupart de ses ministres et de son parti, il se résout à la démission. C’est la première fois qu’un gouvernement se voit contraint à partir sous la pression de la rue. Un nouveau gouvernement d’ union nationale sous la présidence de l’ancien président de la République Gaston Doumergue voit l’entrée d’ Édouard Herriot et des chefs de la droite battus deux ans plus tôt, dont André Tardieu.

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Mémoires d’expositions : « Annoncez la couleur! » au château de Vascoeuil en 2017

Après Orléans, Perpignan et Agen, l’exposition « Annoncez la couleur ! » est accueillie au château de Vascoeuil en 2017. L’oeuvre de Gérard Fromanger bénéficie à Vascoeuil d’un cadre somptueux pour développer plusieurs grandes séries de son oeuvre. Le Château est aujourd’hui un centre d’art renommé qui présente d’importantes expositions de peintures et de sculpture. Le site, classé et inscrit, comporte un magnifique colombier du XVIIe siècle avec son système d’échelle tournante entouré de jardins et parc de sculptures, avec, en permanence, plus d’une cinquantaine d’oeuvres d’artistes modernes et contemporains. Par ailleurs un musée est consacré dans une dépendance du XVIIIe siècle à l’historien Jules Michelet (1798-1974) qui séjourna à Vascoeuil et y écrivit de longues années.

« Je me suis toujours demandé ce qui était à l’origine de la quadrichromie, technique avec laquelle j’ai fait plusieurs séries de peinture. Avant la quadrichromie, il y a eu la trichromie utilisée par le fameux Ducos du Hauron. Avec un nom pareil, on ne peut pas l’oublier. Avec sa physionomie que l’on découvre dans les photographies noir et blanc de l’époque, ça m’a donné envie de faire son portrait avec l’idée de trichromie.
Cela peut être quoi la constante d’un peintre ? Pour certains ce sera la matière, pour d’autres la forme, pour d’autres encore l’environnement. Pour ma part, l’idée c’était d’expérimenter la couleur et la couleur est devenue ma constante. Je suis davantage un homme de la lumière que de la nuit et sans lumière, il n’y a pas de couleur. La couleur est devenue ma constante dans la lumière.
Alors l’idée de Ducos du Hauron, avec sa méthode d’extraction et de reproduction de la couleur, va me servir pour inventer une nouvelle vision de la quadrichromie. Par exemple, dans la série des Quadrichromies, si je bouge un peu la reproduction techniquement parfaite, impeccable, des trois couleurs primaires et du noir, ah ! il se passe quelque chose, je donne une autre image du réel.
Plus tard, j’apprends, je ne sais pas par quel hasard, que l’arc-en-ciel s’appelle également « l’écharpe d’Iris ». J’apprends, en effet, que Zeus avait, entre autres amoureuses, une certaine Iris.
Tout d’un coup : Iris, l’irisation, l’oeil, cela m’intéresse beaucoup. Je vais un peu plus loin et j’apprends qu’Iris après avoir passé une nuit d’amour avec Zeus, celui-ci l’envoie sur la terre avec une écharpe pour déposer les rayons de couleur sur la terre pour faire se lever la lumière.
Dans tous les tableaux de la Série noire , il y a l’arc-en-ciel 3 avec des morceaux de couleur déposés par Iris sur un petit bout d’arrêt d’autobus, un petit bout de trottoir, un petit morceau de kiosque à journaux, une roue de bagnole, sur n’importe quoi qui fait mon univers quand je marche dans le monde. Donc dans la « Série noire », ce n’est pas seulement le bicolore d’un monde mafieux, ce sont
toutes les couleurs pour rendre possible la vie dans le polar.
 » Gérard Fromanger


Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Berlin 1933

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 51
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 Berlin 1933

En Allemagne, la chape de plomb s’abat, entre autres, sur la culture. Aux élections du 5 mars 1933, alors qu’il est chancelier depuis déjà quatre semaines avec tous les moyens du pouvoir mobilisés à son service, Hitler obtient à Berlin dix points de moins que dans le reste du pays. La capitale est la dernière des grandes villes d’Allemagne à refuser la majorité absolue aux nazis et à leurs alliés. La punition sera à l’échelle de l’affront. Les partis et les syndicats sont dissous et leurs locaux confisqués, les assemblées municipales et les administrations épurées, puis peuplées de nazis. Au lendemain de l’incendie du Reichstag, les communistes sont arrêtés par milliers.
Après la fermeture du Bauhaus de Dessau, les villes social-démocrates de Magdebourg et Leipzig ont manifesté leur sou- hait d’accueillir l’école. L’architecte Mies van der Rohe se résout à déménager le Bauhaus à Berlin et à le transformer en école privée, installée dans une ancienne usine de téléphone. Le 11 avril 1933, la Gestapo effectue une perquisition et procède à la mise sous scellés du Bauhaus. Mies négocie sa réouverture avec les autorités. Ces dernières posent des conditions concernant le renvoi de Kandinsky et Hilberseimer. Le 19 juillet Mies van der Rohe ainsi que les maîtres prononcent alors la dissolution du Bauhaus. Plus tard Joseph Goebbels déclarera:

– « J’ai trouvé dans le Bauhaus l’expression la plus parfaite d’un art dégénéré. »
Le 10 mai 1933, il préside un autodafé sur l’Opernplatz : vingt mille livres sont jetés au feu, la manifestation est retransmise en direct à la radio, scandée par des slogans édifiants :

10 mai 1933 autodafé sur l’Opernplatz

« Contre la lutte des classes et le matérialisme, pour la communauté du peuple et les idéaux de vie, je livre aux flammes les œuvres de Marx, Freud, Tucholsky et Ossietzky, Heinrich Mann et Erick Kästner... » 1

Outre Berlin, dix-sept villes universitaires organisent les bûchers. Les Bauhäusler 1 émigrent massivement vers les États-Unis qui deviennent ainsi le dernier relais du constructivisme. Moholy-Nagy se tourne vers la peinture et renoue des contacts intenses et désespérés avec les revues étrangères (Telehor de Brno, Neue-Line de Leipzig/Berlin, Abstraction-Création de Paris). Mais il doit se résigner et émigrer. En 1934, il part en Hollande avant d’aller en Grande-Bretagne puis aux États-Unis.

1C’est ainsi que l’on appelle ceux, professeurs ou élèves, qui sont passés par l’école.

1« Livres en flammes » film du réalisateur: Henry Köhler (Allemagne, 2008)


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Mémoires d’expositions : « Annoncez la couleur ! » aux Jacobins à Agen 2016

Quand l’exposition « Annoncez la couleur ! » avec Gérard Fromanger est présentée dans la Collégiale des Jacobins à Agen en 2016, elle se trouve particulièrement légitime pour se situer dans la ville où naquit et mourut Louis Ducos du hauron , inventeur de la photographie couleur en trichromie.
En 1868, après dix années de recherches, Ducos du Hauron met au point le procédé de trichromie et invente ainsi la photographie couleur.
Originaire de la région d’Agen, il s’était tourné vers l’étude des couleurs et de la lumière par passion pour la peinture. Son exposition de photos à l’exposition universelle de Paris en 1878 lui valu un grand succès. La première photographie couleur, prise à Agen, reposait sur le principe de Maxwell de décomposition de la lumière par les trois couleurs fondamentales que sont le rouge, le vert et le bleu.

Sa jeunesse dans le Sud-Ouest
Photo d’Agen par Louis Ducos du Hauron 1877

Les travaux de Louis Ducos du Hauron ne s’arrêtent pas à cette invention. Après l’héliochromie, il s’attèle à des recherches optiques en particulier sur l’anamorphose. Le procédé qu’il met au point est toujours appliqué dans les observatoires astronomiques. Il se lance dans des recherches qui aboutiront également à l’invention du cinéma.En 1874, il dépose le brevet du mélanochromoscope, appareil photographique à objectif unique permettent, via deux miroirs semi-transparents, un miroir normal et trois filtres colorés, d’impressionner sur une seule plaque trois vues de 35 x35 mm, correspondant à chaque couleur primaire. Le même appareil permet de visualiser une image en couleurs à partir de plaques positives.
L’exposition de l’oeuvre de Fromanger, mise en perspective avec l’invention patrimoniale de Ducos du Hauron, décrit la stratégie de la couleur du peintre sur un demi-siècle.

Jaune,paysage Paris-Bastille 1993 1994

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Seuphor, libre comme l’art : Suzanne

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 50
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Suzanne

Pendant son séjour dans la communauté, Seuphor a rencontré un personnage qu’il a trouvé aussitôt très sympathique : Jacques Plasse. Arrivé avec sa femme, son bébé et son chien, Plasse, parisien bavard, se montre généreux avec Seuphor qui lui semble en état de survie. Il l’invite à sa table et les biftecks frites chauffent l’atmosphère et le début d’une amitié. S’il est peintre, c’est surtout pour son épouse tisserande qu’il vient à Moly.
De retour à Paris, Seuphor qui a promis de rendre visite aux parents de ce Jacques Plasse pour leur donner des nouvelles de leur fils s’exécute et, bien que cela s’apparente à une corvée, se présente, le jour convenu, à la porte de la famille Plasse. A Montmartre, il est accueilli par des gens charmants qui ont deux filles, dont une mariée. Les parents, longuement informés sur Seuphor par les lettres de leur fils, le reçoivent à bras ouverts. Le père de Jacques, instruit et cultivé, aime parler de tout avec son convive qui a tout loisir de décrire sa vie, ses périples, ses espoirs et ses projets. Immédiatement se crée un climat de confiance et d’amitié. Suzanne, la fille cadette, qui n’a qu’un an de moins que Seuphor, occupe la fonction de secrétaire à la Croix-Rouge. Apprenant qu’on lui a volé sa machine à écrire, elle lui propose de taper ses textes et de les lui envoyer par la poste. Touché, Seuphor accepte avec empressement. Il doit promettre de revenir dîner chaque mercredi.

Seuphor vit maintenant à l’hôtel du Luxembourg, rue de Vaugirard, dans une chambre plus que simple. Il y rencontre le poète Edmond Humeau avec lequel il se lie d’amitié autour des repas cuisinés sur un petit réchaud. Au cours de cette année 1933, il faut conjuguer richesse intellectuelle et indigence matérielle. Dans les bons jours, les deux amis peuvent s’offrir un restaurant pour intellectuels désargentés, la Troisième force  où pour deux francs on leur donne un repas complet. Au quotidien, la viande ne s’invite pas souvent au menu et rue de Buci on trouve le marchand de pommes de terre le moins cher du quartier.
Au mois de mai, l’article d’un quotidien lui saute au visage: Alice Nahon est morte… Un pan entier de sa jeunesse vient de basculer en un instant. Il faut maintenant tourner la page de ces années enflammées.

Suzanne et Michelle Seuphor (photo Branchet)

Suzanne Plasse lui rend visite souvent, s’occupe des textes à dactylographier, participe à la cuisine et apporte de la gaîté à Seuphor qui apprend à mieux connaître cette secrétaire de la Croix Rouge, simple et efficace. Progressivement son regard sur le monde change. Déjà l’instigateur passionné de l’avant-garde, le rédacteur de Cercle et Carré s’est peu à peu désengagé à son retour de sanatorium. Depuis son séjour à Grasse, tout a changé. Après avoir côtoyé la mort au quotidien dans ce mouroir cauchemardesque, son regard sur la vie s’en trouve singulièrement révisé. Ses lectures le transforment : Bergson, Schopenhauer, Lao Tseu. Dans le même temps, son ami Humeau, venu des études de théologie, emprunte le chemin inverse. Très croyant, il vient de tout abandonner.


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Mémoires d’expositions : Annoncez la couleur ! à ACMCM Perpignan 2014

« A cent mètres du centre du monde »

La rubrique « Mémoires d’expositions » du vidéo-magazine des Chroniques du chapeau noir propose de revenir sur celle consacrée à Gérard Fromanger : « Annoncez la couleur ! » à Perpignan en 2014 à « A cent mètres du centre du monde », premier grand déploiement de cette exposition sur 1400 M2.
Après la première exposition à la galerie Le Garage à Orléans en 2009, cette exposition va pouvoir bénéficier à Perpignan d’un espace exceptionnel à « A cent mètres du centre du monde. »
L’exposition « Annoncez la couleur !  » met l’œuvre de Fromanger en perspective avec Louis Ducos du Hauron, inventeur de la photographie couleur en trichromie, si méconnu et si déterminant dans l’aventure de notre image contemporaine. La première photographie couleur, prise à Agen en 1877, reposait sur le principe de Maxwell de décomposition de la lumière par les trois couleurs/lumières primaires : rouge, vert,  bleu.  Il réalisa trois photographies d’un même sujet au travers de filtres de verre colorés successivement en rouge, bleu et vert qui laissaient passer seulement les radiations de sa couleur, interceptant toutes les autres. En superposant enfin les trois épreuves, il obtint la restitution des couleurs. Le procédé de trichromie était né. Ce procédé résumé ici en quelques mots était le fruit de longues recherches et d’essais aux résultats souvent infructueux.
Gérard Fromanger parcourt en sens inverse le chemin de Louis Ducos du Hauron,  en décomposant cette trichromie photographique pour mettre en scène les couleurs.

Annoncez la couleur ! à  » A cent mètres du centre du monde  » à Perpignan

 » La trajectoire qui mène de la photographie au tableau« 

Dans « La peinture photogénique« , Michel Foucault écrit au sujet des peintres de la Figuration narrative: « Ce qu’ils ont produit au terme de leur travail, ce n’est pas un tableau construit à partir d’une photographie, ni une photographie maquillée en tableau, mais une image saisie dans la trajectoire qui la mène de la photographie au tableau ».

C’est cette trajectoire que l’exposition ambitionne de révéler dans cette relation  à la couleur, avec cette mise en perspective Fromanger/Ducos du Hauron.
Le cheminement de Gérard Fromanger se poursuit ainsi dans cette quête, associée à un mouvement artistique qui a connu bien des turbulences. La Figuration narrative n’est pas un long fleuve tranquille. Elle a été agitée souvent par les susceptibilités, les oppositions internes. Le critique d’art Jean-Luc Chalumeau écrivait : « Nous assistons à un phénomène comparable à celui qui fit d’Andy Warhol, arrivé sur la scène artistique après Lichtenstein et quelques autres, l’incarnation même du Pop art.  Voilà que l’Histoire est en train de désigner Gérard Fromanger comme le représentant emblématique de la Figuration narrative(…) ».

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Seuphor, libre comme l’art : l’utopie communautaire de Moly Sabata

Le blog des Chroniques du Chapeau noi poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 49
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Moly Sabata

Plutôt que de revenir directement à Paris, Seuphor poursuit sa pérégrination en se rendant à Sablons dans l’Isère chez le peintre Albert Gleizes, à Moly-Sabata, riche de son nouveau manuscrit « Le style et le cri ». Située sur les bords du Rhône, dans le quartier sud de Sablons dit Fond de sablons, Moly-Sabata présente l’aspect d’une grande bâtisse d’époque Louis XVI. Sa proximité extrême du Rhône en fait un site particulièrement touché par les crues, d’où son nom explicite Moly Sabata : « Mouille-savate ». Albert Gleizes, à partir de 1927 décide d’en faire un centre artistique. Le peintre qui s’est orienté vers une démarche cubiste, a gardé la nostalgie d’une expérience : l’Abbaye de Créteil, phalanstère fondé à l’automne 1906 par l’écrivain Georges Duhamel et le poète Charles Vildrac à Créteil, en bordure de Marne. Leur projet d’instaurer un lieu de liberté et d’amitié, propice à la création artistique et littéraire, loin des modes et des conventions de leur époque, avait séduit Gleizes.

Maison Moly Sabata à Sablons

On y rêvait de créer une maison d’édition libre, mais l’aventure ne dure que deux ans, affaiblie par le manque d’argent et les dissensions internes. A Moly-Sabata, Gleizes réinvente cette volonté d’utopie communautaire et accueille les artistes les plus divers pour leur permettre d’exprimer leur art, mais aussi pour adhérer à une vision de l’art et du monde. Les invités de Gleizes partagent ses idées : la conviction d’une vérité dans l’art, l’attrait de l’absolu dans sa simplicité dépouillée, la recherche de la perfection dans la technique, le rapprochement avec « les gens de la terre, restés fidèles, eux, à l’ordre des choses ». Cette sorte de phalanstère pour artistes et intellectuels désargentés reçoit les uns et les autres pour un temps indéterminé. Gleizes et Seuphor se connaissent déjà depuis quelques années. Le premier n’ignore pas les difficultés du second. Voilà un havre de plus pour Seuphor. Cependant seule la chambre est offerte. Il faut se débrouiller pour l’intendance. Une mauvaise surprise cependant l’attend : accueilli assez fraîchement par les autres membres de la communauté, on explique au « Parisien » que les frais de contribution s’élèvent à dix francs par jour.

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Albert Gleizes

Fragilisé, Seuphor, croyant qu’une demi-journée de travail dans les champs ou au potager pourvoirait à sa contribution, se sent en porte à faux. Il s’improvise cuisinier, tape également des textes à la machine pour Gleizes. Le séjour ne se révèle pas idyllique. Seuphor se retrouve bien isolé au milieu de ces invités qui mènent leur vie sans se soucier de l’autre. Parmi eux Anne Hangar qu’il juge très sévère et rébarbative, fabrique des poteries. Cette australienne a découvert les écrits de Gleizes avant de se tourner vers le peintre dans un véritable élan de foi dont toute sa vie, par la suite, a découlé. Quittant l’Australie, elle rejoint Moly-Sabata où elle vit en véritable sœur au couvent. Avec Seuphor, la relation s’établit sur le mode de la méfiance vis-à-vis des hommes. Cependant, elle finit par accepter sa fonction d’aide-cuisinier.
Pas davantage Seuphor n’arrive à se lier avec le musicien César Geoffray. En famille avec sa femme sa fille et sa bonne, Geoffray ne veut rien connaître d’autre que sa propre activité : il y anime des chorales et spectacles populaires, avec l’aide des autres artistes de Moly et s’investit totalement dans cet engagement qui le conduira au poste de maître national de chant des Scouts de France. Les choses vont se gâter car Gleizes est acquis aux idées prônées par un certain Adolphe Hitler, qu’il voit comme l’homme de l’anti-industrialisation et du retour à la terre. Seuphor qui a lu avec effroi Mein Kampf se sent de plus en plus mal à l’aise. Ultime affront, lors d’une promenade avec Gleizes et ses condisciples, on évoque la pauvreté de certains artistes, tels que Freundlich ou Charchoune. Gleizes s’emporte :- « Il n ‘y a pas de pauvres, il n‘y a que des imbéciles ! ».
Seuphor, tétanisé, s’arrête au bord du chemin, fait demi-tour et quitte définitivement Moly-Sabata.

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Mémoires d’expositions : la mémoire du geste au musée Rétif à Vence en 2010

En ces temps de diète pour l’actualité artistique réduite au silence, le vidéo-magazine des Chroniques du chapeau noir inaugure une nouvelle rubrique : « Mémoires d’expositions« .
Pour ouvrir cette rubrique, le vidéo-magazine N°24 présente « La mémoire du geste » , exposition présentée au Musée Rétif à Vence en 2010. Les œuvres de Gérard Guyomard, Gérard Le Cloarec et Vladimir Velickovic illustrent, avec en perspective patrimoniale les travaux d’Etienne-Jules Marey sur le mouvement, ce moment impalpable où l’imaqe fixe devient image animée.

Vladimir Velickovic

Pour avoir eu le privilège d’exposer Vladimir Velickovic dans « La mémoire du geste », je garde le souvenir de ces impressionnants triptyques et quadriptyques qui conjuguaient le geste contemporain du peintre et la relation patrimoniale avec les pionniers de l’image animée. D’Eadweard Muybride à Etienne-Jules Marey pour lequel avait accédé à ma demande de rendre hommage dans une création originale, Vélikcovic poursuivait inlassablement cette course sans fin, des chiens aux humains, pour mieux mettre en scène ce qui devait bien nous ramener à la peur de cette « Course à la mort » écrivait Jean-Luc Chalumeau.

Vladimir Velkickovic série de triptyques et quadriptyques au Musée Rétif à Vence en 2010

Gérard Guyomard

Chez Gérard Guyomard, peinture et photographie font, depuis de nombreuses années, cause commune. Dans les années soixante-dix, alors qu’il observe un jour l’entrée du métro Télégraphe à Paris, Guyomard est frappé par l’éphémère passage des vagues d’usagers à l’arrivée de chaque rame. Si l’outil photographique lui sert à capter le flot des voyageurs, c’est bien pour engager le travail du peintre sur une nouvelle voie : les superpositions.

Madonna Gérard Guyomard

Reprenant sur la toile, à partir de ses photos, les silhouettes fugitives de ces passants déjà oubliés, il superpose sur son dessin tous ces fantômes et ne supprime rien. Ce qui, pour des gens d’images photographiques ou cinématographiques, s’appellerait rémanence devient pour le peintre le moyen de donner à sa peinture l’épaisseur de la mémoire et le souvenir du mouvement. Le peintre fixe sur le plan du tableau cette persistance rétinienne, miracle physiologique et mental à l’origine d’une illusion magique : la perception du mouvement.
Curieusement sa figuration devient au gré de la complexité des superpositions de plus en plus…abstraite. « Trodinfotulinfo » titre-t-il malicieusement.
Il est facile d’identifier Gérard Guyomard où qu’il soit par son rire sonore, ponctuation permanante de son discours. Prenant toujours une distance apparente avec le sérieux d’un commentaire, ce tenant de la figuration narrative lance « Je me narre…! ».

Gérard Le Cloarec

Avec les moyens de la peinture, Gérard Le Cloarec participe à l’invention de cet espace contemporain qui intègre les acquis de son époque : la photographie, le cinématographe et la télévision. De l’émulsion du photographe aux pixels de la télévision, le peintre se joue de ces composants pour mieux nous montrer que la peinture reste son médium privilégié. Curieusement, cette modernité s’est trouvée confrontée, après des années de peinture, à ce qui pourrait être considéré comme une grande tradition : le portrait. Bien sûr, cette description serait trop réductrice pour décrire le projet de Gérard Le Cloarec.

Balistique Gérard Le Cloarec

Quand il est question de portrait, il faut entendre, sous cette figuration prétexte, l’investissement du tableau par la mémoire de ce nous évoquions au début : le peintre, habité par l’image photographique, l’image animée, l’image électronique, nous propose un portrait mental de son modèle. Pierre Restany évoquait, au sujet de Gérard Le Cloarec « les pixels en folie » .

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : « De la plume qui sert à bien des choses. »

Le blog des Chroniques du Chapeau noi poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 48
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A Vevey, Alberto Sartoris n’a pas perdu son temps. Il sait combien Seuphor attire la curiosité du docteur Miéville, et lui obtient sans peine une invitation pour la Suisse. C’est fois Seuphor pourra disposer, à La Tour-de-Peilz, au bord du Léman, d’une chambre, de son temps libre pour écrire sans restriction. Enchanté par la proposition, il va pouvoir passer, en cette fin 1932, plus de deux mois au calme et se consacrer enfin à l’écriture de ce livre en gestation depuis si longtemps : « Le style et le cri ». Ambitieux, son propos n’est rien de moins que de parcourir l’histoire de l’art depuis les Grecs jusqu’à ce jour. La vocation métaphysique du propos le plonge dans un exercice ardu, intense. A travers une réflexion sur l’art, c’est l’approche de Dieu qui s’affirme.

Les dessins unilinéaires

Entamée depuis déjà quelques mois, la conversion de Seuphor se précise à travers cet hymne à l’art, cette quête de l’absolu. Au terme de journées bien remplies, le soir arrivant, la fatigue le gagne. Dans sa chambre, bientôt enfumée par un rituel cigare, sa plume traîne sur la page blanche. Il s’abandonne à un dessin presque inconscient, d’un seul trait, sans quitter le papier. Quelque chose se passe dans le calme de cette chambre au silence épaissi par la fumée du tabac. Le trait suivi, continu, folâtre, devient mer, vague, barque. Il se métamorphose, à l’occasion, en rocher, soleil, fleur. Parfois même, libre et joyeux, il se transforme en personnage, danseur, plis d’une robe. Le tracé de Seuphor, ce soir de 1932, se convertit en dessin unilinéaire point de départ décisif d’une œuvre à venir.
Sur le moment, il n’y prête guère attention. Après tout, ces moments de divagation tranquille n’ont pour but que de le reposer de l’écriture. Les dessins dorment sur la cheminée de sa chambre. C’est encore l’ami Sartoris qui, les découvrant, ne veut pas en rester là. Il trouve ces feuilles dignes d’intérêt et les emprunte à Seuphor. Quelques jours plus tard, il lui annonce que ses œuvres seront exposées à la galerie Manaserro à Lausanne, ce mois de janvier 1933, en même temps que l’architecte présente ses plans de l’église de Lourtier, réalisation qui, par sa modernité, a fait tellement scandale ! Incrédule, Seuphor voit quelques-uns de ses dessins montés sous passe-partout gris. Sa première exposition ! Venu expressément écrire un livre pour lui essentiel, la surprise est de taille. L’événement est là, sous la forme de cette toute première présentation. Pour l’invitation, Sartoris écrit un texte dont Seuphor donne le titre « De la plume qui sert à bien des choses. »
Chaque dessin sera vendu dix francs suisses. Sartoris affirme avec fierté, au terme de l’exposition, que tout a été vendu. Ce n’est que beaucoup plus tard que Seuphor apprendra de la bouche même de son ami que ce dernier en avait acheté la moitié. Qu’importe le succès ! Le directeur de revue, l’écrivain, le poète Seuphor est devenu artiste et dessinateur. Une autre histoire commence.

Dessin envisagé 1948 Michel Seuphor

Alors que Seuphor s’implique, solitaire, dans sa quête méta- physique du « Style et du cri », ne sortant de sa minuscule chambre que pour quelques promenades en montagne, tandis qu’il révèle sa vocation naissante de dessinateur, le docteur Miéville, rationaliste impliqué dans l’action de son temps, ne comprend plus son protégé. Il a gardé l’image du Seuphor de « Cercle et carré » et ne peut le suivre dans sa recherche spirituelle. Le temporel fait l’objet de toutes ses attentions. Son pays est plongé dans une crise grave. La vague déclenchée à Wall Street, ce funeste jour d’octobre 1929, a déferlé sur l’Europe et causé des dégâts considérables, abandonnant sur son passage les laissés pour compte de la crise. La Suisse n’est pas épargnée par le krach : banqueroutes du Comptoir de l’Escompte, de la Banque de Genève, de la Caisse de prêts sur gages. La longue liste de scandales et de corruptions, la misère, les camions du « Kilo du chômeur» qui ramassent kilos de farine, de pâtes ou d’autres vivres pour subvenir aux besoins de huit mille démunis à Genève, cent quatre vingts mille en Suisse, tous ces corollaires de la crise attisent l’antagonisme politique entre la gauche et la droite. Celle-ci, inspirée par le fascisme et la montée du nazisme en Allemagne, se radicalise sous la férule de Georges Oltramare, journaliste et militant fasciste dont l’organisation  adopte un cérémonial et une discipline fasciste : ses militants défilent dans les rues de Genève en chemise grise et béret basque.

Le 9 novembre 1932, suite  à un mouvement de foule entre manifestants et contre-manifestants, les soldats ouvrent le feu. La fusillade fait treize morts et soixante-cinq blessés. Choqué par le drame du 9 novembre, le docteur Adrien Miéville se prépare à l’action politique et dans un geste spectaculaire, s’inscrit au parti socialiste vaudois. Déçu par l’évolution de Seuphor, il trouve un prétexte pour lui donner congé dès que « Le style et le cri » est achevé en février 1933. Seuphor quitte donc La Tour-de-Peilz. L’hospitalité du docteur Miéville l’a enrichi d’un livre et d’une expérience picturale inédite. En revanche la bourse est restée plate. Seuphor retrouve à Genève le poète Henri Ferrare qui se flatte de connaître par cœur certains de ses poèmes. Dans un café Genevois, le poète réunit un groupe d’intellectuels pour l’accueillir. Après cette réunion conviviale où Seuphor se voit présenté à tous, Ferrare parcourt l’assemblée avec un chapeau en invitant chacun à y déposer un peu d’argent pour que le héros de la soirée puisse continuer son voyage. Avec les soixante-cinq francs suisses recueillis Seuphor rentre en France.

1Cité dans « Itinéraire spirituel de Michel Seuphor » Francis Bernard S.P.I.E. Paris 1946