Alertes

Koons : bouquet final ?

« The Bouquet of Tulips »

Se risquer à écrire un article sur le projet contesté du bouquet de fleurs de Jeff Koons offert à la France par l’artiste, c’est assurément prêter le flanc à toutes les réponses les plus acerbes, c’est se préparer à recevoir une volée de bois vert. Pourtant, difficile de passer sous silence le malaise que me provoque ce conflit.
Pour rappeler rapidement l’origine du problème : « The Bouquet of Tulips » de Jeff Koons conçu en novembre 2016 par l’artiste américain en mémoire des victimes des attentats de novembre 2015 est offert par l’artiste à Paris. La réalisation matérielle est financée par des mécènes et les frais d’installation à prendre en charge par la capitale. L’artiste demande que l’oeuvre soit placée sur le parvis du Musée d’art moderne de la ville de Paris.
Cette proposition provoque une levée de boucliers : des artistes, responsables culturels éminents lancent une pétition contre l’implantation de cette oeuvre : « Architecturalement et patrimonialement, par son impact visuel, son gigantisme (12 mètres de hauteur, 8 de large et 10 de profondeur) et sa situation, cette sculpture bouleverserait l’harmonie actuelle entre les colonnades du Musée d’art moderne de la ville de Paris et le Palais de Tokyo, et la perspective sur la tour Eiffel. ».

 » Non aux saucisses colorées ! »

Avec la notoriété et l’autorité de ses signataires, une telle prise de position obtient un crédit visible. Puis d’autres oppositions se font entendre et commencent, pour ma part, à engendrer le malaise :  » Non aux saucisses colorées ! »  » Koons est une sorte de Staline de l’art « ….  Me reviennent alors en mémoire les moments les plus suspects de l’opposition aux « Colonnes de Buren » :  » Deux milliards gaspillés ! Qui va payer cette saloperie ? Cela a dû être fait à la mémoire des camps de concentrations et des déportés. »
Certes Jeff Koons est coutumier des oppositions radicales. Déjà lors de son exposition en 2008 au château de Versailles, ceux qui le cherchaient à l’époque pour lui faire un sort se recrutaient surtout dans des associations conservatrices (voire plus si affinités) brandissaient le glaive contre Koons dont les œuvres en ce lieu constituaient à leurs yeux « Un outrage à Marie-Antoinette ». Le prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme, pour ne pas être en reste, dépose plainte contre la tenue de l’exposition au château de Versailles. Au point que certains, critiques envers l’exposition, s’opposèrent… aux opposants de Koons à Versailles : « Il m’était difficile, écrit l’un d’entre eux, de me ranger du côté des cris d’orfraie des descendants de la famille royale française. »
Aujourd’hui, mes réserves sur le projet de « The Bouquet of Tulips » passent au second plan devant la nature des oppositions qui se manifestent. Certes, on n’impose pas à celui à qui l’on fait un cadeau, la destination qu’il doit lui donner.
On observera cependant un précédent remarquable : en 1956, lorsqu’il lègue à l’Etat français la totalité de son atelier avec tout son contenu, le sculpteur Brancusi impose que le Musée national d’art moderne s’engage à le reconstituer tel qu’il se présentera le jour de son décès. La reconstruction à l’identique en 1997 de l’atelier donnera à la fois un privilège exorbitant au sculpteur (Quelle que soit sa valeur indiscutable) au regard des autres artistes et un premier résultat architectural discutable avant qu’un nouveau bâtiment contemporain soit construit quelques années plus tard.
La pétition des autorités artistiques mérite assurément d’être écoutée, notamment pour ce qui est de l’emplacement de l’œuvre de Koons. On pourra cependant relativiser sa portée en la mettant en perspective historique avec celle également signée des plus célèbres artistes et écrivains contre la Tour Eiffel : « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel ». 14 février 1887.
A cette heure nous ne savons pas quelle décision prendront les politiques. Les colonnes de Buren ont survécu aux invectives, la tour Eiffel aussi.

Alertes

Les Cent mille visites

chapeau

100.000
Du premier janvier 2016 à ce soir soir, le blog des Chroniques du chapeau noir a dépassé  les cent mille visites. Toute notre gratitude pour votre curiosité et votre intérêt.

 Merci !

L’an passé le seuil des 1000.000 visites annuelle avait été franchi le 13 octobre. Créé le 11/11/2011, le blog des Chroniques du chapeau noir a publié 660 articles

Alertes

Librairie Passion Culture : les jeux sont faits ?

Alors que se multiplient à travers la France les signalements concernant la suppression de centres d’arts (Dernièrement Le Quartier à Quimper), de festivals, parfois implantés de longue date, une nouvelle alerte mérite d’être émise : la disparition de la librairie Passion Culture à Orléans. Plusieurs fois déjà de tels événements ont fait l’objet d’articles dans ce blog. La fermeture des librairies Mona Lisait en 2013 (Le sourire perdu de Mona Lisait), la fin de la mythique librairie La Hune l’an passé à Paris (Reddition à la Hune) ont marqué tous ceux pour lesquels il n’est pas acceptable que disparaissent pour seul motif de stratégie marchande des lieux indispensables pour leur vocation d’ouverture sur la culture, la diffusion de la pensée. Une nouvelle fois s’abat sur un projet dynamique, exemplaire dans la ville d’Orléans, l’obligation de fermeture :  la librairie Passion Culture connaît aujourd’hui ce sort.
« Le Groupe Casino contraint la Librairie Passion Culture à fermer définitivement ses portes Au terme de longs mois de procédures, la Librairie Passion Culture d’Orléans a été contrainte à la liquidation par le Tribunal de Commerce d’Orléans ce mercredi 22 juin. »
librairie passionEn 2011, Passion Culture ouvrait ses portes sur  mille six cents mètres carrés, devenant ainsi la plus grande librairie indépendante créée depuis quinze ans en France. Très vite cet espace s’est fait remarquer par le dynamisme de son activité culturelle mise en œuvre autour de la littérature, de l’art sous toutes ses formes. Plus de deux cents auteurs se sont succédé dans la librairie, avec notamment la présence d’écrivains célèbres, participant tous à une agitation culturelle vivante, relayée par les médias au plan local et régional. Avec cet engagement actif, la librairie progressait dans son activité, ses ventes de livres (Cent dix mille en 2015), également dans sa notoriété. C’est pourtant un conflit sur les trop lourdes charges locatives qui a servi de motif pour remettre en cause le bail et contraindre l’établissement à cesser son activité. Sylvie Champagne, dirigeante de la librairie, explique :  «Nous avions créé un bel endroit de culture, une librairie indépendante, une entreprise familiale qui ne peut résister à la pression d’un géant de l’immobilier ».
PassionQuand la librairie La Hune devait céder le pas devant l’inexorable avancée des boutiques de luxe au Quartier Latin à Paris, cette logique mercantile  ignorait superbement la spécificité d’un lieu historique dédié à la culture. Quand bien même Passion-Culture ne pouvait revendiquer une histoire aussi longue, sa présence vivante au cœur de la ville d’Orléans prouvait déjà sa légitimité auprès des habitants. Ce bel espace au service d’un projet si dynamique ne connaissait pas d’équivalent dans la ville d’Orléans. Sa disparition ne peut être vécue que comme un manque auprès de tous ceux qui partageaient ce lieu. Je ne suis pas Orléanais mais ayant cependant fréquenté cette librairie, je peux témoigner de son dynamisme, de sa capacité à organiser les évènements autour de la culture avec débats, expositions. Aujourd’hui ce projet ambitieux peut-il encore retrouver sa place face aux exigences contraignantes de l’argent pour ne pas dire les caprices de la roulette du Casino ?

Photos: Librairie Passion Culture

Pétition de soutien à la Librairie Passion Culture

Enregistrer

Alertes

La « Révolution des couleurs »

La peinture revient dans la rue. Non il ne s’agit pas de l’expression d’un street-art désormais devenu art officiel accueilli par les institutions, les musées, les centres d’art, les salons. La couleur qui investit la rue aujourd’hui emprunte des chemins inédits : ceux parcourus par les manifestants lors de rassemblements urbains aux motifs sociétaux et politiques récents.colorévolution
En avril dernier, la Macédoine a commencé la « Révolution de couleurs ». « Plutôt que des piquets, des flammes et des routes bloquées, les manifestants macédoniens ont décidé de s’armer de pistolets à peinture et de ballons. »
Certes la couleur participe à l’expression politique depuis fort longtemps : drapeaux, ballons, banderoles sont autant de moyens coutumiers utilisés par ceux qui revendiquent, contestent, s’opposent à un pouvoir, à des institutions. Mais avec la peinture, la couleur se voit attribuer aujourd’hui , me semble-t-il , une fonction nouvelle : devenir une arme pacifique lors des confrontations parfois violentes auxquelles les manifestations sont sujettes.
1188495370_B978755300Z.1_20160525173944_000_GJM6R9JSD.2-0En Macédoine « Les manifestants réclamaient dès lors le report des élections prévues pour le 5 juin, la démission du président  Gjorge Ivanov, et le retrait de l’amnistie. Le 18 mai, sous la pression de l’opposition, de l’ Union européenne, et sûrement un peu de la peinture de rue, le Parlement macédonien a voté le report des élections« .
La peinture n’est pas un projectile comme les autres. Sa capacité de nuisance physique ne se situe pas sur le même plan que pavés, boulons, objets divers susceptibles d’être meurtriers. La couleur de la peinture ainsi utilisée ne se contente pas de dégrader un bâtiment, tacher des représentants des forces de l’ordre. Elle marque de façon durable un mécontentement, elle désigne les objets, stigmatise les personnes auxquelles sont associés les motifs d’opposition.
Le « paintball », à la fois jeu et sport apparu dans les années 1980 consiste à éliminer les adversaires en les touchant avec des billes de peinture lancées par les joueurs. Cette version contestataire du paintball ne peut certes être assimilée à un jeu. Mais on y retrouve les caractéristiques d’un « combat pacifique » dans lequel la force symbolique doit l’emporter sur la force tout court. Ce type d’attitude s’est retrouvé dans les manifestations récentes contre les institutions en France, débordant parfois sur une dégradation de bâtiments privés.

"Eclabousse" 1977 Gérard Fromanger
« Eclabousse » 1977 Gérard Fromanger

Au moment où, à titre personnel, je suis amené à mettre en œuvre l’exposition « Annoncez la couleur! »  avec Gérard Fromanger dans la ville d’Agen en juillet prochain, je ne peux m’empêcher de relier ce phénomène avec une des séries du peintre présentée récemment dans l’exposition du Centre Pompidou à Paris. Avec la série « Questions »,
Gérard Fromanger proposait en 1977 des images visionnaires d’un monde contemporain envahi par les médias à l’affût des turbulences d’un monde dans lequel jaillissaient les couleurs de façon brutale.
Quarante ans avant les manifestations inédites de la « Révolution des couleurs« , Gérard Fromanger établissait déjà une relation entre la réalité d’un monde en mutation et la présence continue des médias, la collusion permanente entre acteurs et témoins d’une histoire en train de s’écrire devant les objectifs toujours en alerte des photographes, des cinéastes, auxquels on peut ajouter de nos jours la myriade des téléphones portables auxquels rien ne peut désormais échapper, y compris les excès de violences de toutes parts.

"Jaillit" 1976 Gérard Fromanger
« Jaillit » 1976 Gérard Fromanger

« Eclabousse », « S’embrouille », « Circule »‘, « Danse », « Jaillit », « Bourdonne », ces quelques titres de la série « Questions » de Fromanger retrouvent aujourd’hui une actualité pour décrire cette nouvelle implication de la peinture, cette complicité de la couleur dans un engagement qui n’est plus celui d’un mode de représentation du monde mais d’une présence agissante dénonciatrice, incontrôlable, insaisissable, révélant avec plus d’acuité encore sa différence avec un street-art qui a abdiqué ses valeurs de subversion au profit d’un accueil civilisé au sein des institutions.
La « révolution des couleurs » offre à la peinture une vocation inattendue  pour laquelle les peintres militants partisans d’un engagement par la peinture n’avaient encore envisagé cette aventure.

 

Photos 1 et 2 : Atanasowski/AFP
Photo 3/4 : Gérard Fromanger

Alertes

La chute de la maison Poiret

« L’esprit nouveau »

La vente aux enchères hier de la maison Poiret conçue en 1921 par l’architecte Robert Mallet-Stevens ponctue l’histoire tourmentée d’une réalisation architecturale hors du commun, née dans une époque où la création artistique engendre des bouleversements radicaux. Le néo-plasticisme de Mondrian et Van Doesburg  pose les bases d’un renouveau radical. « L’esprit nouveau » promu également par Le Corbusier, avec notamment les propositions du Purisme souffle  sur toute la création architecturale.

Maison Poiret Mallet-Stevens 2012/1923
Maison Poiret  Mallet-Stevens 1921/1923

En ce début des années vingt, le couturier Paul Poiret achète un vaste terrain à Mézy-sur-Seine dans les Yvelines pour y installer sa résidence principale, destinée à sa retraite future. L’architecte Mallet-Stevens, sollicité par le couturier, prend position face à son époque :
«  Ce ne sont plus quelques moulures qui accrochent la lumière, c’est la façade entière. L’architecte sculpte un bloc énorme, la maison. »
Sur huit cents mètres carrés habitables, le projet de la villa Paul Poiret s’apparente à une composition géométrique, un tableau cubiste, synthèse formelle des tendances modernes de son époque. Un vaste hall, passage obligé au centre de la maison, éclairé par deux grandes baies vitrées offre un panorama imprenable sur les méandres de la Seine et, par beau temps, la tour Eiffel, le mont Valérien. Le chantier ouvert en 1922  se voit forcé de s’arrêter en juin 1923, alors que seul le gros œuvre sort de terre. Le couturier rencontre des difficultés financières. Provisoirement, il habite la maison du gardien en attendant des jours meilleurs pour achever les travaux.

« Petites télégraphistes sous-alimentées »

Mais Paul Poiret voit monter l’étoile de Coco Chanel avec ses créations soigneusement étudiées, ses tenues pratiques, une concurrente qu’il accuse de transformer les femmes en « petites télégraphistes sous-alimentées ». Robert Mallet-Stevens devra attendre encore. Hélas, la maison du couturier fera faillite quelques années plus tard, et Poiret n’habitera jamais sa maison rêvée.
La comédienne Elvire Popesco la rachète en 1933,  fait terminer l’ouvrage par l’architecte Paul Boyer et y vit jusqu’en 1985. Plusieurs propriétaires se succèdent au mépris du respect de l’édifice. La piscine située au sous-sol est bétonnée…Aucune réhabilitation importante n’est effectuée. L’ancien maire de Mézy-sur-Seine, Dominique Barré, se mobilise pour protéger la villa Poiret, désormais inscrite au titre des Monuments historiques depuis 1984.
poiretEn 1989, un homme d’affaires, Sidney Nata, en fait l’acquisition, puis en 2006, les époux Brun la rachètent aux enchères publiques. « Les propriétaires ont mis la maison à leur goût, avec beaucoup de moyens, mais sans grande fidélité à l’esprit de Mallet-Stevens », estime Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux. «  Les propriétaires ont refusé le contrôle de l’architecte des bâtiments de France sur les travaux», ajoute Dominique Barré, qui a monté un comité de défense de la villa. L’Etat n’a pas l’intention de l’acheter, alors qu’il s’était porté acquéreur, en 2001, de la villa Cavrois, à Croix, dans le Nord, du même Mallet-Stevens.

Une fondation ?

Hier, c’est une société spécialisée dans l’immobilier, la G2AM, qui a emporté la mise : son président, Gilbert Wahnich, s’est porté acquéreur de la villa Poiret pour un montant de deux millions d’euros ainsi que du parc et du bois. Après l’aventure turbulente de cette construction exemplaire, emblématique d’une époque où la remise à plat des conceptions artistiques est totale, l’avenir de la villa Poiret reste à définir. Le nouvel acheteur pourrait envisager de destiner ce cadre exceptionnel à une fondation mais cet objectif encore mal défini peut dépendre des contraintes du lieu notamment des conditions de protection du bâtiment.
Le rêve fou d’un commanditaire et d’un architecte révolutionnaire pour cette réalisation qui n’a pas vieilli dans sa conception s’est donc trouvé entraîné dans une descente inexorable au gré des aléas financier et des ventes successives. Le classement possible du bâtiment, envisagé aujourd’hui, interviendrait au terme de cette chute incoercible. La Villa Poiret, près d’un siècle après la création révolutionnaire de Mallet-Stevens, témoigne d’une modernité saisissante rappelant l’époque où « l’esprit nouveau » déferlait sur une Europe décidée, après la grande guerre, à refonder le monde.

 

Photo: Wikipédia

Alertes

Trois couleurs

Le surgissement vibrant des milliers de crayons à travers le monde en solidarité avec le massacre de Charlie Hebdo à Paris il y a seulement dix mois révélait combien la seule arme des dessinateurs était emblématique de cette valeur universelle : la liberté. Des parlementaires américains aux marcheurs des rues de Paris et de province, les fantassins de cette armée pacifique se sont tous retrouvés porteurs de cet objet métaphorique.

L'Acropole d'Athènes Grèce 24 Novembre 2015
L’Acropole d’Athènes Grèce 24 Novembre 2015

Aujourd’hui, trois couleurs connaissent le même élan à travers le monde. De l’Empire state building à New-York à l’Opéra de Sydney en Australie, de la porte de Brandbourg à Berlin au Christ de Rio de Janeiro au Brésil, de l’Acropole d’Athènes en Grèce à la tour Perle de l’Orient à Shanghai en Chine, bleu, blanc et rouge témoignent de la solidarité planétaire qui s’est exprimée après les massacres du vendredi 13 Novembre à Paris. Cette communauté d’attitudes est d’autant plus notable qu’elle est le fait de régimes politiques fort divers.
La valeur symbolique de ces trois couleurs, si elle semble aller de soi à travers le monde, est devenue source de conflit dans le pays qui les a vu naître. En France, en effet, la polémique se nourrit des accaparements politiques de ces couleurs historiques.

Empire state building New York 24 Novembre 2015
Empire state building New York 24 Novembre 2015

Lorsque le poète Lamartine revendique le drapeau tricolore comme emblème de la Seconde République issue de la Révolution de 1848 plutôt que le drapeau rouge ( » car le drapeau rouge que vous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champs-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde, avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie. » clame Lamartine), il emporte l’adhésion populaire. Les trois couleurs endurent aujourd’hui la convoitise d’organisations politiques qui, loin de la vocation universelle historique de cette association de couleurs, leur attribuent des valeurs fort éloignées de celles de leurs origines. Une symbolique conservatrice de repli sur soi, arc-boutée sur des frontières faisant rempart aux objectifs supranationalistes du projet européen, dévoie le sens originel d’un emblème porteur des idéaux universalistes de la République naissante. Le drapeau tricolore se voit par ailleurs associé à des idéologies xénophobes.
Si bien que les trois couleurs, loin d’assurer le rôle fédérateur d’une société, font l’objet de suspicion voire de rejet par ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette appropriation nationaliste. Les réseaux sociaux véhiculent ces derniers jours chez  les utilisateurs français cette polémique qui surprendrait dans beaucoup d’autres pays entre ceux qui brandissent le bleu, blanc rouge en signe de solidarité aux victimes parisiennes et ceux qui expriment leur défiance envers cette symbolique qu’ils estiment suspecte.

Opéra de Sydney, Australie 24 Novembre 2015
Opéra de Sydney, Australie 24 Novembre 2015

C’ est donc hors de nos frontières que bleu, blanc et rouge retrouvent leur vocation d’origine. Car ce n’est pas seulement  le logo France qui est reproduit à travers le monde, ce sont les principes de liberté qui s’expriment à travers cette solidarité contre les massacres perpétrés à Paris. Cette floraison des trois couleurs sous toutes les latitudes mérite d’être évaluée à sa juste valeur. D’autres drapeaux, à travers le monde, utilisent ces mêmes couleurs. Mais l’histoire du bleu, blanc et rouge est associée à l’aventure d’un projet révolutionnaire : établir la république comme système politique débarrassé de la monarchie et propager hors des frontières ce modèle libérateur.
Les attaques portées à Paris contre l’idée même de liberté montrent que les principes mêmes de la république ne sont jamais définitivement acquis et que leur image symbolique peut être source de conflit.

Alertes

Reddition à la Hune

Déjà le premier abandon présageait un mouvement de retraite. Le second sonne aujourd’hui comme une reddition. La librairie La Hune, jusqu’en 2012, tenait encore tête sur le boulevard Saint-Germain à Paris, à l’avancée inexorable des boutiques de modes, des magasins du luxe apatrides, les mêmes visibles de New York à Londres ou Tokyo. De quartier culturel et artistique Saint-Germain accédait  au statut alléchant de zone touristique internationale. Les décideurs, il y a trois ans, assuraient que la librairie ne perdrait rien en se déplaçant cent mètres plus loin au 18 rue de l’Abbaye.

Librairie La Hune sur le Boulevard Saint-Germain à Paris
Librairie La Hune sur le Boulevard Saint-Germain à Paris

Après Saint-Germain

Quittant le boulevard Saint-Germain pour rester visible à côté de la place Saint-Germain-des-Prés, l’illusion perdurait encore, notamment grâce à l’activité évènementielle maintenue sur le nouveau site. Rencontres, débats, signatures, combien d’auteurs, artistes ont animé le lieu ? De Shirley Jaffe à Cabu, de Laure Adler à Desclozeaux, les  Rencontres de la Hune ont préservé ces dernières années la vocation historique d’une librairie née sur le terrain artistique et littéraire du quartier.
Sur  la voie illustre du boulevard Saint-Germain, entre le Café de Flore et Les Deux Magots, la librairie créée en 1949 par Bernard Gheerbrant, s’inscrivait résolument dans l’histoire littéraire et artistique du XXe siècle. Point de ralliement des surréalistes, c’est ici qu’ Antonin Artaud, André Breton, Henri Michaux ou Tristan Tzara croisèrent dans la librairie-galerie d’art des artistes comme Jean Dubuffet, Pierre Alechinsky, Francis Picabia ou Hans Bellmer dont Bernard Gheerbrant (mort en 2010) et son épouse collectionnaient les œuvres. C’est dire si La Hune naissante accompagnait son époque dans l’atmosphère des caves bruyantes de Saint-Germain, des agitations intellectuelles, des passions artistiques vivifiées par le climat effervescent d’une liberté retrouvée. A l’instar des prix littéraires historiques réputés comme le Fémina à l’hôtel Crillon, ou le Goncourt chez Drouant, La Hune accueillait Alain Robbe-Grillet et le jury du prix de Mai à la fin des années 1950 et au début des années 1960, distinction notamment attribuée à Moderato cantabile de Marguerite Duras ou encore La Gana d’un certain Jean Douassot dissimulant le nom de Fred Deux. Combien de jurys auraient rêvé de compter en leur sein la présence notamment de Roland Barthes, Georges Bataille, Maurice Nadeau ou  Nathalie Sarraute…?

La Hune, 18 rue de l'Abbaye, Paris 6eme
La Hune, 18 rue de l’Abbaye, Paris 6eme

Capitulation

Mais l’identité mémorielle de la librairie n’a pas résisté à son transfert pourtant si proche de l’axe historique du boulevard. A croire que l’Histoire ne pouvait s’inviter dans les bagages de la Hune pour se résigner à son nouvel emplacement de la rue de l’Abbaye. Le boulevard Saint-Germain laisse désormais le champ libre au luxe mondialisé et lui abandonne le privilège de s’octroyer les attributs de la culture et de l’art.
Il serait vraisemblablement injuste de n’imputer qu’à cette seule migration les difficultés accrues de la librairie alors que la mutation considérable due à l’avènement du numérique, le bouleversement dans les structures de distribution du livre ont certainement leur part dans cette dégradation. Désormais le sort de La Hune est scellé : « Lors d’un comité d’entreprise extraordinaire, qui s’est tenu le vendredi 13 février, les salariés de la librairie ont appris que leur entreprise fermerait définitivement ses portes à la fin de l’année 2015. »
Ne nous resterait-il que la nostalgie ? Même sans la fréquenter au quotidien, La Hune habitait notre paysage mental, nous la savions là, disponible, indispensable à Paris. Lorsque les librairies Mona Lisait ont cessé leur activité il y a peu, notamment dans la capitale, un espace de convivialité a été confisqué, nous laissant impuissants devant leur fermeture. Aujourd’hui, dans la presse, malgré quelques articles solidaires, cette nouvelle disparition ne fait pas la Une.

Photo Librairie BD Saint-Germain : afp.com/Maximilien Lamy
Photo Librairie rue de l’Abbaye : La Hune

Alertes

Combo : au risque du Street Art

Coexist

L’artiste de Street art Combo revendique une posture qui se définit entre détournement et interaction : « Il manipule des visuels connus de tous auxquels il intègre des éléments étrangers  – le plus souvent issus de l’univers de la bande dessinée ou du jeu vidéo – qui en modifient radicalement le sens. Son obsession : l’interaction. »

"COEXIST" Comob 2015
« COEXIST » Combo 2015

Cette attente d’interaction a pris ces derniers jours une tournure singulière. Alors qu’il collait le trente janvier dernier, porte Dorée à Paris, sur un mur une affiche en pied de lui-même photographié en djellabah associé au mot «Coexist» dessinant un croissant musulman pour le C, une étoile de David pour le X, et une croix chrétienne pour le T, quatre jeunes lui ont demandé d’effacer l’inscription. Combo a refusé et a reçu une pluie de coups. Epaule démise, des bleus partout et huit jours d’incapacité totale de travail .

Culture Kidnapper

Né à Amiens d’un père libanais chrétien et d’une mère marocaine musulmane, Combo, alias Culture Kidnapper, vingt-huit ans, ancien graffeur de la Côte d’Azur, arrive à Paris en 2010. Après avoir abandonné le graffiti pour se consacrer au métier de publicitaire pour Peugeot, McDo et Canal+, il décide en 2012 de revenir à cet art de la rue.
Aujourd’hui celui qui reste convaincu que le Street-art ne peut se concevoir que dans la rue et non pas sur les cimaises des centres d’art ou dans les espaces réglementés de la commande publique, prend la mesure du challenge : « D’habitude, mes œuvres pouvaient rester deux ou trois ans sur les murs de Paris. Aujourd’hui, deux ou trois jours. ».
L’agression de Combo, si elle témoigne de la bêtise intolérante de ses agresseurs, apporte également un éclairage cru sur les conditions dans lesquelles s’exerce désormais la pratique du Street-artiste. Pendant longtemps les pugilats de rue pour la possession des murs ont été le lot des militants politiques colleurs d’affiches, victimes des expéditions punitives de camps opposés. Les campagnes électorales vivaient au rythme des ces campagnes d’affiches aussitôt posées, aussitôt recouvertes puis à nouveau occultées par d’autres.

Combo affiches
Affiches de Combo, panneaux électoraux Paris 2014

Il faut convenir  que Combo lui-même ne s’est pas privé de se mesurer à l’affiche politique en captant, à son profit, les panneaux électoraux, risque certain car la loi punit particulièrement sévèrement toute atteinte à ces panneaux publics. À quelques jours seulement du premier tour des élections municipales à Paris en 2014, des candidats insolites s’invitent sur les panneaux des mairies d’arrondissement : les princesses Disney. Esmeralda, Blanche-Neige, Jasmine ou Cendrillon, militant pour un autre Paris, notamment pour une “libre circulation des tapis-volants dans les couloirs de bus”. Combo, grand ordonnateur de cette campagne parallèle, jouait ainsi son rôle de trublion, en Street-artiste indocile.
L’agression dont a été victime Combo ne laisse aucune place à l’humour et exprime une atteinte supplémentaire à la liberté d’expression dans une exemple où l’œuvre de l’artiste prêchait la tolérance . L’artiste ne laisse planer aucun doute sur sa détermination : » On pourra dire que mon travail est provocant, que peut être je l’ai bien cherché.. Mais rien ni personne ne m’empêchera de m’exprimer, de pratiquer mon art, et de me battre pour mes idées. Demain je retournerais coller, après demain et le jour d’après aussi. Nos idéaux valent plus que leurs idées basses. »
Pour les artistes  qui n’acceptent pas d’abandonner la rue pour le confort des murs institutionnels  ou qui ne se résignent pas à reculer devant le diktat des obscurantismes, le Street-art reste un art bien vivant.

Alertes

Zoulikha Bouabdellah : Jours tranquilles à Clichy

 » Silence  « 

Une oeuvre de l’artiste Zoulikha Bouabdellah  porte le nom de  »  Silence « . Dans son installation, l’artiste née en 1977 à Moscou et ayant grandi à Alger avant de rejoindre la France en 1993 en raison de la guerre civile, présente des tapis de prière dont la découpe circulaire offre une ouverture au sol sur lequel reposent des escarpins dorés.  » Silence  » à été créée en 2007-2008 et à été montré à plusieurs reprises aux États-Unis, en Allemagne, et tout récemment en France

Un silence assourdissant

Dans l’exposition collective « Femina ou la réappropriation des modèles » présentée au Pavillon Vendôme à Clichy la Garenne, cette oeuvre figurait. Une alerte récente de l’artiste Orlan signale le retrait de la pièce. Zoulikha Bouabdellah et Christine Ollier, commissaire générale, « ont choisi de retirer la pièce Silence afin d’éviter toute polémique et récupération au sujet de la présentation de cette installation qui ne représente aucun caractère blasphématoire ».
Selon cette source que je n’ai pas été en mesure de recouper : « Une association de confession musulmane  aurait fait pression auprès des responsables de la mairie, pour obtenir le retrait de l’œuvre. La mairie a cédé à ces pressions et s’est désolidarisé de l’exposition si l’œuvre devait être présentée. »
Christine Ollier  explique :
« D’un commun accord avec l’artiste, en pleine possession de son droit moral qu’elle exerce ici par sa volonté de retrait, nous avons souhaité retirer cette pièce dans le contexte actuel de tension émotionnelle, les conditions du dialogue n’étant malheureusement pas réunies. Cette exposition est dédiée à toutes les femmes dans le monde qui ont lutté et celles qui luttent encore pour jouir de leur liberté. Ce choix n’est pas un recul mais un désir d’éviter tout amalgame que pourrait susciter une mauvaise compréhension de notre éthique intellectuelle et du propos de cette exposition, qui veut rendre compte des différents contextes socioculturels dans lesquels les femmes artistes doivent, si elles le peuvent, s’exprimer. »

Réduite au silence

"Silence" Zoulikha Bouabdellah présentation 2008
« Silence » Zoulikha Bouabdellah présentation 2008

A défaut de pouvoir étayer formellement les conditions de ce retrait, force est de constater que l’œuvre elle-même « marque » la liberté dont elle a bénéficié depuis sa création et l’empêchement dont elle fait l’objet aujourd’hui.
Si l’on exclut provisoirement la réflexion sur une décision politique à vérifier et ce dans un contexte local mouvementé d’élections municipales récemment annulées, c’est vers l’artiste et la commissaire d’exposition que vont mes pensées. Loin de moi l’idée de jouer les donneurs de leçons au moment  où la solidarité aux valeurs de la liberté d’expression s’exprime avec force.  Particulièrement attaché à la parole de l’art, sa réduction au silence par ses propres promoteurs me rend l’évènement plus sensible encore. La destruction d’oeuvres d’artistes contemporains, souvent évoquée dans ce blog, jalonne l’histoire mouvementée d’un art vivant immergé dans les tensions de sa société. Artiste, commissaire d’exposition et nous visiteurs potentiels sommes confrontés à des travaux pratiques d’un genre nouveau : où placer le curseur qui permet d’établir la ligne de démarcation entre censure et liberté d’expression ? On en peut s’empêcher de voir, dans cette actualité de l’exposition de Clichy, un retrait qui ressemble à un repli en bon ordre signe avant coureur d’une retraite plus vaste. Comment la vie sur une frontière serait autrement qu’agitée ?

« Femina ou la réappropriation des modèles »

Sous le commissariat de Charlotte Boudon, Guillaume Lassere et Christine Ollier.
Avec les œuvres de Pilar Albarracín, Zoulikha Bouabdellah, Nina Childress, Béatrice Cussol, Hélène Delprat, Lydie Jean-dit-Pannel, Carmela Garcia, Laura Henno, Mwangi Hutter, Karen Knorr, Ellen Kooi, Katinka Lampe, Iris Levasseur, Paloma Navares, ORLAN, Esther Teichmann, Trine Søndergaard, Brigitte Zieger.

Exposition du 25 janvier au 26 avril 2015
Pavillon Vendôme
7 rue du Landy
92110 Clichy-la-Garenne