Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la guerre des abstractions

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 62

 « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres »

Après ces quatorze années de repli, dans les conditions les plus humbles, l’installation à Paris reste préoccupante. Les parents de Suzanne ont offert la possibilité au couple d’emménager dans un local exigu au numéro 2 de la rue des Beaux-arts: une chambre minuscule occupée presque entièrement par le lit; il faut bien s’en contenter.
Une fois encore,  Seuphor voit arriver la chance au détour d’une errance. Croisant un soir sur le boulevard Saint-Germain Aimé Maeght, Germain Seligman et Jean Bazaine, il est interpellé par Maeght :

– «  Oh, Seuphor ! Venez, je vous invite à prendre un verre à la Rhumerie martiniquaise ! ».

Aimé Maeght, des projets pleins la tête, saisit Seuphor et l’entraîne vers la terrasse surélevée de la Rhumerie, dans le souffle bruyant du boulevard. Il vient d’ouvrir sa galerie parisienne et, autour d’un verre, peut avec délectation revisiter son parcours atypique. Celui qui, à vingt ans, trouvait  un emploi de graveur lithographe à Cannes, passionné de jazz, jouant dans un petit orchestre, a évolué. Bricoleur, pour gagner sa vie, il répare des postes de T.S.F. Comme Marguerite, sa femme, appartient à une famille de commerçants cannois, ils n’ont pas trop de mal à trouver un local en centre-ville. Ils reviennent à Cannes en 1930 pour ouvrir avec une imprimerie, leur agence de publicité spécialisée dans la publication de posters et de gravures à partir de sa propre composition de ses dessins originaux. Cette même année, Picabia vient à son agence et remarque que Maeght occupe un bureau tellement attrayant qu’il pourrait s’en servir pour une galerie d’art :

– «  Pourquoi n’accrochez-vous pas quelques tableaux sur vos murs ? » 

Maeght l’écoute et à sa grande surprise vend immédiatement tout ce qu’il accroche . Le petit magasin de radio est maintenant devenu la Galerie Arte. A Cannes, où vivent de riches collectionneurs, la galerie prospère rapidement. Maeght montre donc des tapisseries de Lurçat, des meubles de René Drouin, des livres reliés de Rose Adler.
Un jour de 1936 Pierre Bonnard vient chez lui accompagné de Maurice Chevalier au sujet de la publication d’un programme de Music-hall pour une fête de charité à Cannes, le peintre suggère que Maeght réalise l’impression de la lithographie qui paraîtrait sur la couverture du programme. Il laisse la litho originale chez Maeght. Un collectionneur arrive, demande si elle est à vendre à Maeght embarrassé, qui lâche : « Oh!, 4,000 francs…  ». Cette vente rapide le convainc d’aller sur le marché de l’art.
Lorsqu’en 1942 Bonnard perd sa femme. Aimé et Marguerite le soutiennent dans son épreuve. Ils lui fournissent du matériel pour peindre, l’aident dans sa vie quotidienne. Ils s’occuperont de la vente de ses tableaux. Bonnard leur présente Matisse, qui à son tour deviendra un ami. Quand Bonnard décide de s’installer à Paris, les Maeght le suivent. La galerie s’installe rue de Téhéran. À partir de ce moment, la galerie Maeght va vendre les œuvres de Pierre Bonnard.

Face à Seuphor, le discours de Maeght est tranchant :

– « Tout ce que l’on raconte sur l’origine de l’art abstrait est absurde. Les journaux ne disent que des imbécillités, on ne sait pas ce qui s’est passé, c’est vous qui le savez. Vous allez écrire un ouvrage sur l’histoire de l’art abstrait telle que vous la connaissez, telle que vous l’avez vécue. Je vous donne carte blanche, vous pouvez écrire ce que vous voulez. Liberté totale…Je vous donne trois minutes pour réfléchir et trois mois pour le faire. »1

Quatorze ans de réclusions, de repli sur soi, quatorze ans éloigné des projets d’édition, quatorze ans d’attente. Fallait-il trois minutes de réflexion à Seuphor pour se décider ? La réponse est immédiate :

 D’accord ! ».

Depuis son retour à Paris, Seuphor n’a plus de bibliothèque ni de bureau. Tout est provisoire; les livres dorment dans des caisses chez le garde-meuble. Pas de documentation. En revanche, il a sa vie en tête, toutes ces années palpitantes de découvertes, de rencontres.
 « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » s’écrit dans l’urgence, sur le lit de la minuscule chambre de la rue des Beaux-arts. Il doit s’occuper de tout. Il assume la mise en page, se rend à l’imprimerie pendant un mois. L’ami Arp dessine une couverture. Le pari est tenu. En mai 1949, l’édition est prête.
L’initiative de Maeght vient d’offrir à Seuphor un tremplin pour sa réinsertion dans le milieu artistique. L’élan ne s’arrête  pas à cette publication. Quelques jours après la sortie de l’ouvrage, Maeght vient chercher Seuphor rue des Beaux-arts :

– «  J’ai passé une nuit blanche, je n’ai pas pu m’arracher de votre livre. Vous avez écrit quelque chose de formidable, c’est magnifique. »2

Cependant le galeriste émet des réserves sur un livre qu’il juge trop gros, donc difficile à vendre. Heureusement l’événement trouve son prolongement dans l’exposition que Seuphor organise pour Maeght.  « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » sert de catalogue de prestige pour l’exposition. Pour couronner l’événement, la galerie organise un déjeuner au premier étage de la tour Eiffel où se bousculent des personnalités de l’art, de la politique. Le livre que Maeght estimait invendable part facilement. La vision sur l’histoire de l’art abstrait change à la lecture de l’ouvrage. On y découvre des tableaux de Mondrian, Kandinsky ou Freundlich de 1912 à 1914. Viera Da Silva, stupéfaite, lui avoue :

–  «  C’est inouï, tout cela a été fait et nous ne le savions pas ! »

On commande des livres de l’étranger. La première édition de « L’art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » est rapidement épuisée. Un second tirage suit immédiatement. Cependant le panorama qui y est présenté agace. Les membres du salon des Réalités nouvelles , après un premier accueil chaleureux, reconsidèrent totalement leur regard sur Seuphor, furieux par ce qu’il écrit. Arp, lui-même subira le coup de froid du salon car il est son ami. L’antiquaire Sidès, président du salon, Pevsner, Kupka, Sonia Delaunay manifestent violemment leur mécontentement. Son livre dérange. Seuphor, en homme libre, corrige des dates, des biographiques, rétablit des vérités. Dans cette adversité, il retrouve sa place, indépendante. Il ne veut pas s’attacher à une galerie, pas même celle de Maeght pour laquelle il est sollicité.


La guerre des abstractions

Grâce à « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres » , Seuphor se trouve accrédité dans le milieu de la critique d’art alors qu’à son grand désespoir, aucun signe d’intérêt ne se décèle dans le monde de la littérature, lui l’écrivain auquel le Goncourt semblait promis. Accoutumé aux polémiques anciennes avec les surréalistes, il doit désormais compter avec les oppositions toujours plus vives à l’intérieur même de l’art abstrait. Breton a rencontré, après l’exposition Internationale du Surréalisme de 1947 à la Galerie Maeght, le critique Charles Estienne, défenseur d’une tendance de l’abstraction qui se réclame de Kandinsky. L’abstraction lyrique refuse la rigueur de la géométrie pour exprimer les émotions en relation avec l’univers naturel. Les deux hommes sont devenus assez proches, Charles Estienne fréquentant les réunions du café, sans adhérer au mouvement. Estienne ne partage pas les vues de Breton et regrette son refus de s’intéresser à la technique picturale. Mais le rapprochement semble pourtant se dessiner entre surréalisme et l’abstraction lyrique.
Le Salon d’octobre, créé sur l’initiative de Charles Estienne, rassemble des artistes abstraits sous le signe du lyrisme. Estienne lance à la tribune de Combat-Art un manifeste : Une révolution, le Tachisme, avec le soutien de Breton dans un encadré, Leçon d’octobre. Les deux protagonistes célèbrent l’union d’une certaine forme d’abstraction et du surréalisme. La polémique s’étale par voie de presse et les critiques se déchaînent. Mais Breton et Estienne partagent la même détermination pour une action commune.
Personnalité incontournable, Charles Estienne occupe la place de Paris. Seuphor, incapable de se résoudre à cette primauté, conteste les choix du critique, surtout son rapprochement avec les surréalistes. Ses positions s’affichent fort éloignées de celles de Charles Estienne qui manifeste vertement son agacement:

– «  La géométrie sert surtout les peintres mineurs »


écrit-il d’une plume vitriolée. Les deux hommes se connaissent, se croisent souvent et s’évitent la plupart du temps. Une poignée de mains par-ci, un salut par-là. Seuphor, arrivé à la cinquantaine, n’en a pas fini avec les combats, les controverses, les oppositions. Entre surréalisme et abstraction, parmi les critiques et les galeries, il n’est pas l’homme des compromis ni des arrangements. Dans « L’Art abstrait, ses origines, ses premiers maîtres , à sa grande surprise, la présence de Sophie Tauber-Arp déclenche des réactions vives, passionnelles. La veuve de Van Doesburg, Nelly, devenue membre du comité des Réalités Nouvelles, et Sonia Delaunay, réagissent avec hostilité à la présence de la femme de Arp dans cet ouvrage. Seuphor peut bien argumenter que Sophie Taeuber s’imposait comme une figure de Dada, ses interventions au cabaret Voltaire, qu’elle développait une œuvre propre à côté de Arp, l’opposition ne désarme pas. Cet affrontement prend même un aspect presque violent lorsque Tristan Tzara convoque Seuphor à son domicile pour une discussion très orageuse à ce sujet.

Par bonheur, le monde de l’art lui marque parfois son attache- ment. Ses efforts touchent ceux qui partagent lune vision identique de l’art. L’un d’eux, Jean Gorin lui témoigne clairement son soutien. Gorin que Mondrian jugeait le « le seul néo-plasticien français » a découvert très jeune le néoplasticisme avec un numéro de Vouloir, la petite revue lilloise créée par le groupe, présentant un article de Mondrian et des reproductions de ses tableaux. Cette publication lui fait connaître les recherches de Vantongerloo. Séduit, Gorin se décide à rendre visite à Mondrian en 1927. Cette rencontre détermine son engagement De retour à Nort-sur-Erdre, il modifie son atelier pour le transformer, à l’instar de celui du maître, en intérieur néo-plastique. A partir de ce moment, Jean Gorin s’engage avec conviction dans la défense de l’abstraction géométrique. Seuphor soutient sa participation à Cercle et Carré . Après son action dans Abstraction-Création, Gorin s’investit dans le salon des Réalités nouvelles puis dans le groupe Espace. Sa gratitude pour le travail de Seuphor s’exprime sans détours :

–  «  Grasse, 19,5.1950

Mon cher ami,

(…)Grâce à toi, les jeunes critiques d’art nés de la libération, ne peuvent plus ignorer le Néoplasticisme et son créateur génial, son importance dans le développement de l’évolution de l’art d’aujourd’hui.(…) J’ai correspondu longuement avec Sartoris, j’ai reçu de lui des lignes remarquables et surtout si encourageantes pour moi. Il fait en Italie un  gros effort de regroupement des abstraits constructifs, puisse-t-il réussir ! Chez nous, Del Marle va tenter de faire aussi quelque chose dans ce sens. Il est bien vrai que nous sommes submergés par un expressionnisme abstrait des plus déplorable.   (…)» Gorin 3

1« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan 

2« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan 

3 Seuphor, Fonds Mercator SA , Anvers, Paris   p 226

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