Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : sur le front de l’art concret

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 61

Les Réalités Nouvelles

L’année suivante, le groupe Abstraction-Création dont Cercle et Carré fut à l’origine, se transforme en salon des Réalités Nouvelles. Le choix de substituer à Abstraction-Création le nom de Réalités Nouvelles présente un intérêt majeur : il met un terme à la polémique de l’art concret tout en permettant de se prémunir contre toute attaque consistant à dévaloriser l’art abstrait par rapport à sa relation au réel. Mieux encore, il facilite la présence des différents courants de l’art non-figuratif.
Le premier salon des Réalités Nouvelles. Art abstrait, Concret, Constructivisme, Non figuratif, s’ouvre au Palais des Beaux-Arts de la Ville de Paris en juillet 1946. L’exposition est dédiée à la mémoire de Robert Delaunay, Théo Van Doesburg, Duchamp-Villon, Eggeling, Otto Freundlich, Kandinsky, Lissitzky, Matevitcti, Mondrian, Rossiné,Sophie Taeuber-Arp, Georges Valmier, et du critique Ivanhoé Rambosson, tous disparus.
Le temps a passé depuis Cercle et Carré, depuis  Abstraction-création, et cependant il s’agit toujours de militer, de défendre l’art abstrait contre les attaques venues de tous bords. Réalités Nouvelles trouve sa véritable identité lors de ce salon doté d’un comité directeur constitué cette fois-ci essentiellement d’artistes,   Frédo Sidès pour président-fondateur, tandis qu’Auguste Herbin et Félix Del Marle y exercent les fonctions de vice-président et de secrétaire général. Jean Arp, Sonia Delaunay, Jean Dewasne, Albert Gleizes, Jean Gorin et Antoine Pevsner soutiennent le mouvement. Afin que la crédibilité de la manifestation et d’une manière plus générale celle de l’art abstrait, ne soit entamées, on décide que ne pourront devenir membres sociétaires uniquement les artistes en mesure de prouver « trois années successives de fidélité dans les arts non figuratifs ».
La profession de foi du salon prend position pour l’abstraction :

– « Depuis trente ans, les œuvres abstraites sont éliminées systématiquement de toutes les manifestations officielles, en France et à l’étranger, la Biennale de Venise de 1948 est le dernier en date de cet escamotage.(…) Falsifier l’histoire, nous supprimer purement et simplement du nombre des artistes vivantes comme on a pu le constater tout récemment encore dans certaine presse et dans une préface éditée par une galerie, tout cela n’a aucun rapport avec ce qui peut être considéré comme « La Critique », comme les droits de la critique et son devoir ». 1

De façon plus radicale encore, l’abstraction défendue fait la part belle à la géométrie :

– « La valeur émotive du message résultera nécessairement et uniquement de la valeur intrinsèque des lignes, des plans, des surfaces, des couleurs, dans leurs rapports réciproques et des plans, des pleins, des vides exaltant la lumière. Cette valeur est essentiellement plastique et éminemment universelle »

Le manifeste provoque immédiatement l’hostilité des partisans de l’abstraction gestuelle, de l’abstraction lyrique et de l’art informel. Hartung, Schneider et Soulages signent une lettre de protestation commune:

– « Tout conglomérat de mots tendant à définir d’une façon précise une manifestation de sensibilité sera toujours quelque chose de navrant. Une telle définition serait en outre prématurée pour un mouvement en pleine évolution. »  

Jean Dewasne, de son côté, adresse une lettre de démission au comité du salon.

« Le dit salon a été crée pour défendre l’art abstrait mais non pour défendre des conceptions idéalistes ou spiritualistes contre des conceptions matérialistes, ni des théories esthétiques comme celle de l’art pour l’art à l’exclusion de tout autre ; et réciproquement d’ailleurs. Je ne puis accepter cette réduction de ma liberté de pensée au sein de notre association ainsi que celle d’autres membres de la société. » 2

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Pour Seuphor, réapparaître dans la vie artistique parisienne après quatorze années de retraite à Anduze, n’est pas une tâche aisée. A Paris, le milieu artistique ne l’a pas attendu pour évoluer, se déployer. A Saint-Germain des prés, le librairie éditeur Jacques Povolozky est décédé trois ans plus tôt, renversé par un camion boulevard Saint-Germain. De nouveaux venus occupent les places dans la presse, l’édition, les galeries, les institutions. Seuphor reste un inconnu pour beaucoup. L’appréhension ne fait que croître lorsque, montant l’escalier qui mène au salon des Réalités Nouvelles de 1948, il aperçoit, en haut des marches, les silhouettes campées à l’entrée du palais : Nelly Van Doesburg et Sonia Delaunay. L’attitude des deux femmes que Seuphor perçoit immédiatement en Cerbères, n’a rien d’accueillante. Cependant, la surprise joue pour lui. Après quatorze années d’éloignement , de silence, il est le recours historique pour les tenants de l’abstraction géométrique. Où était-il ? Que faisait-il ? N’était-il pas mort ? L’aura de son passé artistique fait de lui la référence que l’on désigne aux jeunes artistes. Seuphor représente la mémoire de l’art géométrique, celui qui a connu Mondrian, le créateur de Cercle et Carré. Il fallait qu’il redevienne celui qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le militant de l’avant-garde géométrique. Il revoit Pevsner, entre en relation avec Max Bill. Les retrouvailles de Seuphor avec le milieu artistique, apparaissent, à cet instant, cordiales, chaleureuses même.

Movimento Arte Concreta

En Italie, la situation de l’art abstrait présente d’autres facettes. Après la guerre, des initiatives se développent dans différentes directions. Le Mouvement est né à Milan en 1948, lors de l’exposition à la librairie d’art Salto, composée de douze gravures des peintres : Dorazio, Gillo  Dorfles, Fontana, Garau, Mino Guerrini, Mazzon, Monnet, Munari, Perilli, Soldati, Ettore Sottsass et Luigi Veronesi.
Ces artistes reprennent les recherches des avant-gardes de l’entre-deux guerres. Dorfles, un des animateurs du groupe, à la fois peintre et critique d’art, publie, à son tour, un texte « Art abstrait, art concret ». Le Movimento Arte Concreta, tout en s’intéressant aux recherches de leurs voisins suisses, dont Max Bill,  manifeste un intérêt pour les recherches des artistes d’Amérique latine. L’art concret argentin, notamment, est exposé à la librairie Salto un an plus tard. Sans sectarisme, le groupe accueille des artistes tels que Burri, Baj, Jorn, Perilli, mais également l’ancien futuriste Prampolini. Le MAC est né à Milan et se propage rapidement en Italie: à partir de 1951 s’étend à Florence, Turin, Gênes, Rome, Naples et Catane. Seuphor est sollicité pour collaborer au numéro 4 de la revue Spazio (juin 1951). L’ami des années de jeunesse, Prampolini, reste, vingt cinq ans plus tard, son correspondant privilégié.

1Extrait du document original du salon

2Archives des Réalités Nouvelles, 1949, pièce 28

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