Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : « Le monde est plein d’oiseaux »

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 61

Le 25 août 1944 les éléments de la 2e DB entrent dans Paris. La signature de la reddition des troupes nazies intervient à la gare Montparnasse. Charles de Gaulle, chef du Gouvernement provisoire de la République française, arrive au ministère de la guerre rue Saint-Dominique, puis prononce à l’hôtel de ville un discours à la population.

Le même jour, à Tornac, une trentaine de maquisards ont immobilisé un convoi de quelques centaines de soldats allemands . Seuphor insiste pour connaître tous les détails de l’opération. Le convoi allemand, bien armé, subit alors l’attaque de quatre avions venus les mitrailler. Le 26 août, De Gaulle salue les forces américaines et celles de Leclerc lors du défilé de la victoire sur les Champs-Élysées.

Lorsque novembre arrive, Seuphor, après bien des hésitations, se décide enfin, monte à Paris et loge chez des amis russes. En quête d’un bon éditeur, il vient signer un contrat avec une jeune maison en développement, « Les Éditions du Pavois ». Ce voyage se révèle désastreux: logé dans une maison humide et mal chauffée, il contracte une pleurésie et rentre fiévreux à Anduze. Cette fois encore, la maladie entraîne un bouleversement dans la vie de Seuphor. Un admirateur de ses écrits, fabriquant de biscuits dans la région, lui rend visite avec un médecin. Avec 40 degrés de fièvre, il ne se remet pas de son escapade parisienne. La maison du mas blanc est toujours humide, le lit du Gardon voisin souvent inondé. On juge rapidement que l’endroit se révèle néfaste pour sa santé. Pris en charge par son marchand de biscuits, généreux et actif, le couple Seuphor se voit offrir la possibilité de déménager dans une nouvelle demeure à Aubagnac, près de Bagnols-sur-Cèze. La petite maison de maître, entourée de superbes platanes, devient leur nouveau gîte. Seuphor y écrit « Le monde est plein d’oiseaux » où il tire un trait sur la religion. Doucement se tourne une page.

Le 31 décembre 1944 sera le dernier passé dans cette région d’accueil. Soirée froide où il faut se résoudre à brûler des chevrons destinés à la construction d’une cabane au sommet de la colline. Invité à cette Saint Sylvestre, Francis Bernard a apporté la veille un coq pour lequel on dresse une nappe blanche sur le bois nu de la grande table. Accepté au rang des amis proches , Francis Bernard obtient le privilège de lire le contrat d’édition que Seuphor a rapporté de la capitale. La soirée s’achève dans la fumée de fines cigarettes en devisant sur la condition des écrivains. Francis Bernard se décide à lire à haute voix les premiers chapitres de son futur livre sur Seuphor alors qu’un vent violent couvre sa voix. Parfois Seuphor l’interrompt pour corriger tel détail biographique.

Déjà , le désir de rentrer à Paris fait son chemin. Quelques peu lassés par la cohabitation avec la propriétaire qui loge dans la même maison au rez-de-chaussée, ils se décident. Quatorze années de retraite, quatorze années hors de Paris. Son aspiration à retrouver la capitale s’impose aussi ardente qu’avait été son désir de la fuir. La plongée dans la littérature religieuse, les classiques grecs et latins, la théologie, le repli dans une vie rurale et isolée, tout cela appartient désormais au passé. Les trois années vécues à Bagnols-sur-Cèze contribuent à ce désengagent. Dans Paris libéré, Seuphor voit-il la perspective de sa propre libération?

De la plume qui sert à bien des choses

Au retour de l’exode, Denise Bleibtreu et Victor Vasarely poursuivent l’idylle engagée au café de Flore lors du Noël 1939.Victor est toujours charmeur, plus que jamais pétillant d’idées. Et si le local de la rue La Boétie se transformait en atelier de décoration ? Victor maîtrise la technique de la ballottine, une peinture à l’huile rehaussée d’un semi de fines perles de verre. Denise adopte la proposition et l’activité prend son essor. L’idée germe de transformer ce local en galerie; en couple, ils mènent de front l’aventure de l’artiste et celle de la galeriste.

A peine plus jeune que Seuphor, Victor Vasarely, est entré en 1929 au « Muhëly » sorte d »équivalent du Bauhaus à Budapest. L’école, créée sur le modèle du Bauhaus de Dessau, reprenait les enseignements  de Gropius, Kandinsky, Klee ou Albers Cette influence se révèle considérable dans l’œuvre de Vasarely. Là, il s’initie aux tendances du constructivisme et découvre l’art abstrait. Il rêve de fonder une école où toutes les disciplines artistiques seraient réunies. C’est pourquoi il souhaite, en 1944, exposer le fruit de ses recherches graphiques. Tout le café de Flore accompagne leur projet et la presse suit. Le local de Denise Bleibtreu  devient la galerie Denise René.

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Au sortir de la seconde guerre mondiale, le mouvement de l’art géométrique et de l’art concret s’offre une occasion  significative pour revenir dans l’actualité de l’art à Paris. Réalisée avec la collaboration de Nelly Van Doesburg, la Galerie René Drouin présente, du 15 juin au 13 juillet 1945, une grande exposition d’art Concret. Même si elle s’ouvre dans l’espace restreint d’une galerie, cette rétrospective marque une étape importante dans l’histoire de l’abstraction géométrique en France. Pour la première fois depuis la libération, sont accrochées des œuvres de Jean Arp, Sonia et Robert Delaunay, César Domela, Otto Freundlich, Jean Gorin, Auguste Herbin, Wassili Kandinsky, Alberto Magnelli, Piet Mondrian, Antoine Pevsner, Sophie Taeuber-Arp, Théo van Doesburg. On y propose une vue élargie de l’art concret. Jean Arp et un auteur anonyme, peut-être Jean Gorin, fixent le cap dans leur préface :

– « Peinture concrète et non abstraite, parce que rien n’est plus concret, plus réel qu’une ligne, qu’une couleur, qu’une surface. C’est la concrétisation de l’esprit créateur » .


Quinze ans après la création de Cercle et Carré et le manifeste de l’art concret de Van Doesburg, l’art abstrait soulève toujours les passions et les controverses. Pendant plusieurs mois, au terme de l’exposition chez René Drouin, les critique se répondent par articles interposés dans la presse artistique La revue  Arts  participe aux échanges. « Feu sur l’art abstrait », « A propos d’art concret », «  Concret, pas concret »,  Raymond Cogniat, Frédo Sidès, Léonce Rosenberg s’affrontent. Au bout du compte, la guerre des appellations semble quelque peu vaine, dépassée, « Qu’importe, après tout, le nom ? »,  « Ce sont les hommes qui comptent, non les formules ou les étiquettes »…. Sur le front de l’art abstrait, le courant de l’art géométrique doit également compter avec les avancées de l’abstraction gestuelle.

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