Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Denis de Rougemont

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 60

Les poètes au champ

Un après-midi d’été 1943, quelques adolescents d’Alès prennent, à bicyclette, la route en direction du Mas blanc. Ces jeunes ont fondé un « Cercle projet poésie » et au collège Fleichier d’Alès un professeur, Robert Kanters, leur a parlé de l’écrivain.  Parmi eux, Pierre-André Benoît , dit PAN, est affamé de littérature et d’art. Enfant unique élevé dans une famille bourgeoise de province, bien loin de tous les milieux artistiques, le jeune Pierre-André est à la recherche d’une vocation. Dès 1941, il écrit, peint et dessine. PAB qui a déjà rencontré Seuphor dans un café en 1942, puis lors d’une visite le 9 avril 1943, entraîne ses amis vers la maison claire. Joseph Tardieu et André Vinas font partie de ce cénacle que Seuphor accueille en bras de chemise. Pour ces jeunes gens qui découvrent ce personnage dont la description du professeur d’Alès n’est pas seulement élogieuse, il faut franchir la première barrière de réserve et de timidité, dépasser l’ascendant naturel de l’âge dont jouit leur hôte. Profitant de cette journée ensoleillée, ils s’installent dans la prairie qui entoure le Mas blanc et, dans ce décor champêtre la simplicité des relations s’établit, la confiance s’installe. Seuphor s’enquiert de leur activité. Au passage, il estime que le nom de « Cercle projet poésie » n’est peut-être pas le meilleur nom d’un groupe qui aurait pu s’appeler aussi bien « Vers et prose ». Seuphor, André-Joseph Tardieu l’a déjà rencontré, sans connaître sa qualité, à l’entreprise  de son père où l’écrivain est venu chercher  des matériaux pour sa maison. Il s’ensuit pour les jeunes Alésiens une journée de découverte totale : l’ouverture sur l’art : Dada, le surréalisme, l’art abstrait…Des noms inconnus apparaissent : Duchamp, Malevitch, Mondrian, Picabia…En une seule journée,  l’univers change pour eux. Au pied d’un figuier, Seuphor détache les fruits les plus murs que Suzanne recueille dans son tablier de coutil bleu avant de les distribuer à ces élèves d’un jour. Lorsque le petit groupe reprend à vélo le chemin d’Alès, leur regard sur le monde est bouleversé.
Enfiévrés par cette rencontre, les jeunes membres du cercle de poésie décident d’agir. Avec Pierre-André Benoît, ils organisent dès le mois de novembre une première exposition de Seuphor dans leur école Fléchier. Seuphor se prend d’amitié pour le jeune éditeur ambitieux qui, sous l’enseigne des « Bibliophiles alésiens », publie de nombreux petits textes, des essais, des poèmes. Dès 1944, PAB édite Le silence  de Seuphor. Certes les tirages restent modestes, à peine plus de trois cents exemplaires pour ce premier livre, à peine plus de deux pour Le feu sur la montagne  l’année suivante. Il se reconnaît dans cette démarche, lui qui à cet âge devenait directeur de revue. Il lui facilite les contacts littéraires à Paris. A partir de 1946, PAB se consacre entièrement à l’imprimerie. Il compose toutes ses éditions typographiques sur une presse installée dans son appartement à Alès. Cette même année, il organise chez lui, l’exposition « Lignes et Couleurs », qui réunit des dessins de Robert Morel, Seuphor, Rib, Coubine, Jean Hugo, Masereel, Survage. Plus tard, Picasso, Masson, Hugo, Miro viendront travailler avec lui.

Francis Bernard

Ce 9 décembre 1943, Seuphor attend dans l’antichambre de son dentiste. Un autre visiteur, apparemment un jeune paysan de la région, patiente de son côté. Il observe Seuphor attentivement et se décide à l’aborder :

– «  Excusez-moi, je vous reconnais d’après un dessin que j’ai vu sur le livre de Guy de la Mothe qui vous est consacré, vous êtes bien Michel Seuphor ? »

Interloqué, Seuphor observe intensément celui qui l’interpelle. Le jeune homme se présente : Francis Bernard. Ils engagent la conversation. Le paysan est un viticulteur du village de Tornac, à quelques kilomètres du Mas blanc. Bien loin du profil attendu  d’un modeste vigneron, Seuphor découvre un personnage tout à fait surprenant. Protestant calviniste, l’homme a beaucoup lu, de Bergson à Valéry. Cette passion de la littérature, il la doit à un professeur du lycée de Nîmes. Francis Bernard explique comment un bouquiniste lui a appris son existence et sa présence dans la région en lui remettant un exemplaire de « Dans le royaume du cœur » publié quelques années plus tôt . En quelques minutes Seuphor apprend que cet admirateur inconnu a lu certains de ses livres, a été conquis par « La maison claire » et, depuis lors, cherche à le rencontrer, hésite, diffère le moment jusqu’à cette rencontre fortuite aujourd’hui dans cette salle d’attente du dentiste ! Loquace, il s’emballe pour cette rencontre providentielle, s’informe sur ses études, ses lectures. Ils vont se revoir pour converser, s’échanger des livres. Le dentiste l’appelle. Vite, on convient de se retrouver un dimanche. Plus tard, Seuphor découvre chez le paysan, une bibliothèque impeccablement rangée, d’une propreté totale. Le vigneron atypique qui n’arrive jamais les mains vides au Mas blanc, conquiert sa sympathie. En ces temps difficiles, les discussions sur une table mieux garnie qu’à l’accoutumée s’en trouvent plus florissantes même si le jeune homme, assez peu bavard, laisse seulement échapper de temps à autres une phrase définitive. Seuphor lui confie des livres, lui permet d’ accéder parfois à un manuscrit en cours d’écriture, écoute ce singulier personnage, atypique au point de s’atteler à une tâche inédite : écrire un livre sur Seuphor ! Il lui soumet ses brouillons pour la relecture et finance lui-même l’impression de « L’itinéraire spirituel de Michel Seuphor » en 1944. Michel Bernard suit la vie de Seuphor au quotidien. Lors d’une récente visite, le maître est cloué au lit. Pour avoir fait le trajet de Tarascon à Marseille accroché à l’extérieur du train, il a gagné une bronchite.

Denis de Rougemont

Les rencontres avec Francis Bernard se multiplient. Les visiteurs sont plus nombreux en ces temps difficiles chez les Seuphor. Venus de Paris ou de la Côte-d’Azur, ils forment un ensemble quelque peu disparate. A côté des voisins du château Montvaillant à Boisset mobilisés par leur colonie d’enfants, on trouve des peintres, dont Jean Villeri, réfugié avec sa compagne Simone Bouvier à Saint-Jean du Gard

ROUGEMONT, Denis de, 1973, Ecrivain, analyste de la civilisation EuropŽenne (CH) © ERLING MANDELMANN ©

Puis quelques lettres signalent la présence d’un voisin éminent :

 – « Savez-vous que Denis de Rougemont est dans votre pays ? – Nous avons appris que De Rougemont est à Anduze, dites-lui que… ­Vous devez voir souvent Denis De Rougemont, veuillez lui dire que nous attendons un nouvel article de lui. »

Venu séjourner avec son épouse dans une maison de campagne prêtée par des amis tout près d’Anduze, Denis de Rougemont n’est pas un inconnu pour Seuphor. L’écrivain suisse, protestant, participe à Esprit et lors d’une réunion d’amis autour de cette revue, ils se sont rencontrés à Paris dans le passé. A peine plus jeune que Seuphor, De Rougemont partage les vues de ces intellectuels « non-conformistes » dont la ligne de pensée personnaliste poursuit la recherche d’une troisième voie entre capitalisme libéral et marxiste. S’il a conservé le souvenir d’un personnage sec au visage anguleux et au regard sévère, Seuphor accorde toute sa considération au penseur et à l’écrivain. De Rougemont ne se manifeste pas. Il faut un rencontre fortuite au guichet de la poste d’Anduze pour que les deux hommes se parlent enfin. Enthousiaste, Seuphor se montre chaleureux, accueillant. Il ne reçoit, pour seule réponse, que le sourire discret d’un homme au regard caché derrière de grosses lunettes d’écaille. Seuphor obtient cependant la promesse de sa visite pour partager un thé dans la semaine. Aucune suite n’étant donné à l’invitation, il la confirme par écrit. Rien ne se passe et cette indifférence le touche. Après quelques mois de désappointement, il se décide et se rend à la maison de l’écrivain. Volets clos, aucune âme qui vive. De Rougemont et sa femme ont quitté la région sans le moindre mot d’explication. Blessé, Seuphor, garde longtemps l’arrière-goût de cet affront, offense d’autant plus difficile à admettre que l’écrivain protestant bénéficie de l’estime des cercles de la jeunesse catholique à Paris, milieu desquels il se sent exclu.