Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la débâcle

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 59

La débâcle

Le 14 juin 1940 les troupes allemandes défilent triomphalement sur les Champs-Élysées, le drapeau à croix gammée hissé au faîte du château  de Versailles. Les civils belges, surtout Wallons, commencent a déferler vers le sud. On en compte au moins deux millions. Les Français du nord vont suivre. Eux sont six millions. C’est la fièvre de l’exode, sa pagaille, avec son cortège de mitraillages par Stukas en piquée. Depuis le quinze mai Quarante, les Parisiens voient arriver les voitures belges avec matelas sur le toit pour amortir l’impact des rafales venues du ciel. Bientôt, les routes de France se retrouvent couvertes par l’exode. Robert Delaunay, par lettre, lui relate cette longue transhumance :

– «  Mon cher ami,

Nous étions bien partis, nous trois et deux autres amis pour chez vous. Il faut dire que nous avions une remorque avec mille cinq cents kilos au moins de bagages, sans compter dans la voiture, cinq personnes et, dessus, vingt toiles, matelas, literie et valises. En arrivant au Puy, après nous être déchargés de cinq cents kilos par le train, nous avons constaté qu’il fallait plus de vingt litres aux cent kilomètres. Consternation générale. Il nous a fallu implorer le bureau militaire qui a été assez dur ; enfin nous avons obtenu l’essence, mais avec un kilométrage réduit. Aussi avons-nous dû tourner par Aubenas et laisser notre itinéraire Seuphor, Delteil qui nous attendait à huit jours près… » 1

Le couple Seuphor accueille quelque temps deux journalistes hollandais et un peintre d’origine italienne. Bientôt, une vague de réfugiés atteint Anduze. Il faut organiser tout ce monde réparti en vingt-deux cantonnements. Seuphor s’occupe de séparer les Flamands et les Wallons. Sa pratique du néerlandais et du français facilite les échanges et évite les conflits jusqu’au jour ou, sur recommandation du curé d’Anduze auprès du commandant belge, Seuphor se voit interdire tout accès aux camps. Décidé à s’engager volontaire dans l’armée française, on lui explique que l’on a pas besoin de ses services. Même refus poli à Montpellier auprès des autorisés militaires belges qui consentent seulement à noter son nom à toutes fins utiles. Toutefois, la résistance Belge, repliée à Grenoble, le sollicite. Seuphor, au sein ce de réseau Résibel, rend visite aux Belges retenus dans les prisons du Sud, de Béziers, Montpellier, Nîmes, leur apporte des messages, de l’argent. Son action, presque hors contrôle, ne semble pas pour autant appréciée des résistants français.

Anduze en 1939

La guerre, l’occupation n’entament pas son désir d’édition. Les Seuphor ont quitté la vieille bâtisse d’Anduze qui leur reste sur les bras. La vendre n’est pas une tâche évidente en ces temps troublés. Seuphor s’ouvre dans une lettre aux Delaunay, de son rêve :

–  «  Anduze, 25 octobre 1940  …Si j’arrive à vendre ma vieille maison d’Anduze, je compte acheter une petite presse à bras et faire de l’édition cet hiver, pendant l’arrêt du travail physique. D’autre part, je viens de recevoir l’invitation pour une tournée de conférences en Suisse, mais il est très probable que je n’obtiendrai pas l’autorisation de sortir de France ». 92

Le nouveau lieu de vie du couple offre à Seuphor le sujet d’un   livre  La maison claire ou les trois faces de la vie attentive  qui n’accédera à l’édition qu’en 1943. A la différence des   « Évasions d’Olivier Trickmansholm » où l’ambiguïté subsiste entre roman et autobiographie, cette fois Seuphor se livre à la première personne dans ce récit.

_ « Au fond du pré, au pied de la petite colline solitaire où elle s’appuie, la maison claire est là, sans attifage, comme un grand linge qui pend droit. Simplicité, dépouillement. Sans défense elle est là, ouverte à tous – à ceux qui trouvent le petit sentier – regardant l’est de douze yeux et de trois bouches. Elle appartient à une servante dont je suis l’humble serviteur. Nulle part un écriteau avec « Défense d’entrer. Propriété privée ». Ni chien méchant, ni haie, ni palissade. Abri. Pour devenir meilleur, j’en ai voulu parler, j’y parle ».2

 Depuis son arrivée à Anduze, Seuphor ne recueille pas la sympathie dans la population locale. Belge, parisien, écrivain n’apparaissent pas comme des qualités qui facilitent l’intégration dans la société cévenole des années Quarante. Son caractère entier n’arrange pas la situation.  Pour faire bonne mesure, il règle ses comptes au travers de ses écrits. Même si ses lignes ne tombent pas immédiatement sous les yeux de ses victimes, qu’il appelle volontiers « la flemaille », elles témoignent du climat hostile qui règne.

Dans « La maison claire », Seuphor s’en prend par ses descriptions lapidaires à toutes les couches de la société locale. Les paysans voisins se font éreinter :

-«  Ne faudrait-il pas dire plutôt : ce sont des primitifs ? Non, ce ne sont pas des sauvages, ce ne sont pas des primitifs : ils auraient, comme les enfants, des admirations, des enthousiasmes, des débordements de générosité. Ceux-ci n’obéissent à personne, ceux-ci sont contre tout ce qui élève l’homme, ils ricanent à tout idéal, ils n’aiment que leur ventre : ce sont des dégénérés. »3

Les  bourgeois ne sont pas logés à meilleure enseigne.

-«  Le protozoaire provincial se reconnaît à ce qu’il n’aimepas : il jalouse et médit. Chaque protozoaire possède pour son usage un petit cercle fermé de trois ou quatre assidus capables de médire avec lui sur des points convenus. Ces assidus fréquentent aussi d’autres cercles où l’on médit sur d’autres points ».4

Ce regard acerbe sur son seul entourage  possible  explique sa déception :

-«  La société qu’il me fallait, celle où j’avais ma place tout indiquée, c’était la bonne, l’antique, l’immuable paroisse de province ! Une société chrétienne attachée sans détours à l’Église, pratiquant pieusement, traditionnellement.

Pauvre de moi ! Sept ans je m’y suis mêlé, à ce groupe idéal, sans que j’y fusse adopté, sans y avoir trouvé une âme amie, sans avoir pu faire vraiment la connaissance de mon curé. Froideur, méfiance, politique et insipide bondieuserie. Depuis quelques semaines on n’y trouve plus que ma chaise de paille et de bois, me remplaçant, servant à d’autres, portant mon nom, moins sensible que moi, moins extravagante, semblable aux autres chaises qui son là, toutes pareilles, paille et bois, alignées, indifférentes. »5

Circonstance aggravante, La Maison claire fait en 1943 l’objet d’une lecture à Anduze, déclenchant aussitôt injures, lettres de menaces et d’insultes en direction de Seuphor. Cependant si l’ouvrage s’offre cette redoutable galerie de portraits , c’est une fois encore le recul sur le passé qui anime ces pages. A l’écart de la foule qu’il fuit, loin d’un Paris renié, Seuphor jette sur la page la fulgurance de son itinéraire : 

– « A dix huit ans je fondais une revue. A dix neuf ans je fondais une revue. A vingt ans je fondais une revue. A vingt-six ans je fondais une revue. A vingt  neuf ans je fondais une revue. A trente-quatre ans je fondais une revue.

  Dès mon arrivée à Paris, en avril 1923, j’avais toujours vécu à Paris. Comme tout le monde. Depuis Adam nous sommes tous faits sur le même modèle. Cependant, comme tout le monde, je quittai Paris le 9 août 1932 avec vingt francs et un billet de chemin de fer. J’y revins huit mois plus tard avec un manuscrit et 62 francs 50. J’avais à cette époque publié  plusieurs ouvrages, mais je n’avais aucun manuscrit. J’eus donc enfin mon manuscrit. Je l’ai toujours. Je repartis le 2 juin 1933 avec 70 francs et un billet de chemin de fer. Je fis ma rentrée le 3 octobre avec 92 francs et un nouveau manuscrit plus gros que le premier. Cet autre manuscrit aussi, je l’ai toujours. Vous voyez lez progrès. » 6

Le débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 en Afrique du Nord marque le tournant de la Seconde Guerre mondiale sur le front occidental. Conséquence immédiate en France : la zone libre est envahie le 11 novembre par les Allemands et les Italiens. En 1943, à Anduze, des troupes de la Deutsches Afrika Korps stationnent un certain temps. Près du mas blanc des Seuphor, des éléments de la division Hermann Goering ont pris possession de la colline. Toute la journée, des mitrailleuses crépitent pour les besoins d’exercices. La cohabitation n’a rien de simple lorsqu’il faut croiser, au quotidien, une colonne blindée partie fusiller ici et là quelques résistants de la région. Seuphor, dans l’autobus de Nîmes, échappe de peu à un contrôle de papiers alors qu’il n’est pas en règle vis-à-vis du service du travail obligatoire. Il participe à la résistance Belge en France et a pour mission de rendre visite aux prisonniers des maisons d’arrêt de Nîmes, Montpellier et Béziers pour transmettre, à l’occasion, quelques messages. Plus d’une fois, il passe miraculeusement à travers les difficultés, voire les dangers d’un contrôle.

1« Michel Seuphor, un siècle de liberté » A.Grenier  Hazan  p  214

2« La maison claire » Éditions du livre français 1943 p 13

3« La maison claire » M.Seuphor Éditions du livre français 1943 p 139

4Ibid p 159

5Ibid p 198

6« La maison claire »  Éditions du livre français 1943 P 90