Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : la maison claire

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 58

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La maison claire

En ces temps de montée des périls, de soubresauts politiques, un événement au premier abord anodin s’apprête à bouleverser la vie des Seuphor. A côté de leur bâtisse, à Anduze, une rentière et sa fille sont devenus leurs voisins depuis quelque temps. En soi, rien d’inquiétant à ce voisinage. Néanmoins, la vie va devenir insupportable pour le couple à cause d’un poste de T.S.F. insistant, entêtant, inamovible, obsédant, bref un calvaire. Toutes les injonctions, toutes les menaces, tous les cris n’y font rien : cette « boite de T.S.F. » nargue au quotidien leur tranquillité et tourne à l’obsession pour Seuphor.   Après tant d’ efforts, tant d’investissement de travail pour leur maison en ruine, ils décident, malgré cela de battre en retraite. Cette fuite qui se présentait comme un repli de vaincu se transforme en geste salutaire. Le 9 juin 1939, Seuphor, femme et enfant déménagent pour rejoindre, à un kilomètre du village, « la maison claire ». Madame Berthézène leur loue un étage dans son mas blanc, au pied d’une colline. Proche de la montagne, le panorama est magnifique. De la fenêtre de son nouveau cabinet de travail, Seuphor découvre cette perspective sur les rochers pelés alentours. Il ne lui restera plus qu’à fabriquer de ses mains quelques petites bibliothèques. Il y ajoutera un tableau noir et un grand crucifix. En pratique, la propriétaire ne vit jamais là, résidant le plus souvent chez sa fille dans la Drôme. Les Seuphor disposent de l’immense maison pour eux seuls, une demeure claire, sur trois niveaux, ouverte sur un pré. Très compacte, cette grande bâtisse ne se montre pas pour ce qu’elle est réellement : une véritable ferme, destinant le rez-de-chaussée au logement des animaux et réservant les étages à l’habitation humaine ainsi que le grenier à fourrage. Sans quitter son foyer, le fermier peut aller du poulailler à la cuisine, du grenier à la chambre à coucher.

Le Flore

Noël 1939. Paris, dans le climat de guerre, reste encore libre. Un endroit où cette prérogative conserve tout son sens vit encore presque normalement : le Café de Flore. Dans l’effervescence intellectuelle qui anime le lieu, la brasserie constitue pour certains une seconde famille. Parmi les serveurs, Pascal se distingue par son érudition et son jugement. Albert Camus l’a surnommé Descartes. Les frères Prévert, Antonin Artaud, Marcel Duhamel, Picasso et Dora Maar fréquentent Le Flore. Les groupes se forment autour de Sartre d’une part, des Prévert de l’autre. Les anciens du groupe octobre Raymond Bussières, Marcel Mouloudji, Maurice Baquet, Margot Capelier, où encore Paul Grimault, Yves Allégret et Jean-Paul Le Chanois s’y retrouvent. Parmi les clients, une jeune femme ne manque aucune visite quotidienne : Denise Bleibtreu. Fille d’un soyeux Lyonnais, Denise Bleibtreu s’est vu confier, avec sa sœur, en 1938, un appartement au deuxième étage du 124 rue La Boétie pour l’utiliser comme un atelier de mode. Tous les soirs, à sept heures, une fois quitté son travail, Denise se rend au Flore. En cette période de fête singulièrement troublée par le conflit, le café se change en havre convoité, lieu d’intimité protégé par de grands rideaux noirs de défense passive. Accompagnée d’une amie, Denise Bleibtreu pénètre, comme chaque soir, dans son refuge. Trois jeunes gens les invitent à leur table. L’un d’eux est vicomte, descendant de la noblesse hongroise : Victor de Vasarely. Le jeune homme, brillant  causeur, charme les deux jeunes filles. Denise, sans doute intimidée, cherche à dissimuler un de ses ongles. Le jeune vicomte, presque offusqué, raille :

– «  Mais ce n’est pas si terrible d’avoir un ongle écaillé ! »1

Tous les jours Denise et Victor se revoient au Flore, puis au spectacle, puis au concert. Vasarely, dessinateur publicitaire pour des laboratoires pharmaceutiques, a des projets plein la tête. Marié avec une de ses camarades étudiante à l’école des Beaux-arts de Budapest, il est père de deux enfants. En cette fin d’année 1939, célibataire à Paris, son rêve serait de fonder une sorte de Bauhaus où toutes les disciplines se mêleraient.

1« Conversations avec Denise René » par C.Millet Adam Biro 2001

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