Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Les évasions d’Olivier Trickmansholm

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 57

Surréalisme

En janvier 1938, le surréalisme triomphe à Paris où s’ouvre, à la galerie des Beaux-Arts, la première internationale du sur- réalisme. Trois cents peintures, objets, collages, photographies et installations sont proposés au public, œuvres de soixante-dix artistes en provenance de quatorze pays : Angleterre, Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Amérique, France, Italie, Roumanie, Suède, Suisse, Tchécoslovaquie et Japon. Organisé par André Breton, Marcel Duchamp et Paul Éluard, le rassemblement reçoit la participation de Salvador Dalí et Max Ernst comme conseillers spéciaux. Le local de la galerie des Beaux-Arts est investi à la façon d’un objet architectural aménagé. Le soir du 17 janvier, les invités présents au vernissage du faubourg Saint-Honoré, encaissent le choc.
Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par Le Taxi pluvieux de Dalí, où une belle blonde en cire subit les assauts d’une escouade d’escargots vivants. Il longe les allées de la galerie, baptisées à la manière des rues d’une ville : Rue surréaliste, Passage des odoramas, Rue de la transfusion de sang , etc.. bordées de mannequins. Le plafond, réalisé par Duchamp, est garni de sacs de charbon. Oscar Dominguez présente Jamais : un pavillon de gramophone engloutissant des jambes de femme. Dans la Rue surréaliste, les artistes ont affublé une vingtaine de mannequins d’objets hétéroclites. La tête de celui d’André Masson se retrouve emprisonnée dans une cage à oiseaux en osier. Dali, absent, a pris le train pour Londres l’après-midi même pour rencontrer Sigmund Freund. Breton annonce son prochain départ pour le Mexique où il va rencontrer les peintres Frida Kahlo et Diego Rivera, ainsi que Léon Trotsky. On parle d’un projet de manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant », qui servirait de base à la constitution d’une Fédération internationale de l’art révolutionnaire.
Une fois encore, la manifestation suscite des réactions violentes. La presse ne se prive pas de critiques, d’ironie, de railleries. Le journal Candide, proche de l’extrême droite s’en donne à cœur joie :

«  Tout ça, c’est l’avenir, et pendant que M. Chautemps essaye de former le 104 eme ministère d’une république apparemment réaliste, nous voudrions bien quelque chose de sérieux à nous mettre sous la dent et je vais chez Maxim’s où je retrouve des esthètes que la « visite appréciable d’un cauchemar » n’avait pas suffi à nourrir. Figure surréaliste inédite… l’estomac dans les talons». 1

Les évasions d’Olivier Trickmansholm 

Après des jours de claustration volontaire, Seuphor a trouvé comment se délivrer de cette dépression : « Évasion  ! ». Il porte en lui le roman à écrire pour sortir de ce tunnel, retrouver la liberté, sa liberté. Ce roman poussera sur le terreau de sa propre vie, même si les noms sont changés et si son personnage prend quelques permissions avec sa propre chronologie. Dans un seul élan, en un mois, il écrit : « Les évasions d’Olivier Trickmansholm » , un livre dense, épais de plus de trois cent cinquante pages. En prélude, il annonce la couleur :

-«  Voici l’histoire d’un évadé. Je vous entends :est-elle réelle ou fictive ? Que vous importe lecteur ! Le vin est naturel, garanti sur facture, il a le degré voulu. Avez-vous besoin pour vous désaltérer, du nom du vigneron ? Olivier vit. Comme il  est né en moi, de moi, tel il est né pour vous. Dès aujourd’hui il voit le jour, il sent grandit, mange, boit, va, vient et pense ».2

Fort d’avoir créé Olivier Trickmansholm, cet autre lui-même, Seuphor développe plus de trente ans d’une vie déjà pleine de surprises, de rencontres, d’éblouissements. Un éditeur, Fernand Aubier, directeur des éditions Montaigne à Paris, effectue le voyage jusqu’à Anduze pour récupérer le précieux manuscrit. Tout va très vite. Le livre est édité en 1939. Bientôt Seuphor reçoit un télégramme de son éditeur lui demandant de monter à Paris.

– « Nous allons décrocher le Goncourt, c’est décidé, je n’ai plus qu’un seul déjeuner à donner à deux membres de l’académie, et vous êtes invité ».

En effet, arrivé dans la capitale après avoir emprunté de l’argent pour le voyage, il se voit convié à un déjeuner rue de Fleurus, dans l’appartement de l’éditeur autour de quelques académiciens du Goncourt. Tous se passe pour le mieux. Aubier considère l’affaire acquise : Seuphor va obtenir le prix Goncourt pour « Les Évasions d’Olivier Trickmansholm » ! Le premier septembre, le futur Goncourt rentre à Anduze sur un nuage. Le trois septembre, suite à l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes, la Grande-Bretagne se déclare en guerre avec l’Allemagne à midi. La France se déclare à 15 heures. La seconde guerre mondiale commence. L’éditeur, furieux, laisse tout tomber. Contrairement à l’affront subi après l’arrêt de Sept, Seuphor n’est pas abattu par ce qu’il ne considère pas comme un échec. Le livre, une fois édité, reçoit un bon accueil, et sa liberté reste entière. Il en use par tous les moyens mêmes parfois singulièrement modestes.
Depuis décembre 1934, Seuphor a décidé de publier un périodique titré  « La nouvelle campagne ». Ce bulletin, tapé à la machine par son épouse, est envoyé à une quarantaine d’abonnés. Suzanne tape sept exemplaires à la fois avec six carbones. Chaque numéro de la revue comprend une bonne vingtaine de pages, ce qui rend la tâche éreintante. A travers cette diffusion confidentielle, Seuphor libère sa parole, à la fois contre les fascismes et le régime de Moscou.

Parenthèse notable dans cette vie  repliée sur Anduze, le couple Seuphor et leur jeune fils de deux ans, fin 1938, reprennent la route du Nord. Pendant deux mois, ils vont séjourner à Paris, puis une dizaine de jours à Anvers. La mère de Seuphor n’a pas  eu la possibilité de faire connaissance avec son petit-fils plus tôt. A Paris, ce sont les relations littéraires que veut cultiver celui à qui on avait promis le Goncourt. A la N.R.F, Jean Paulhan souhaite rencontrer Seuphor. Les réunions se succèdent où il fait connaissance avec Marcel Jouhandeau, Supervielle, Marcel Arland notamment. Léon-Paul Fargue, l’homme de Montparnasse, participe également à ces rencontres. On lui reparle des Évasions d’Olivier Trickmansholm. En dépit de l’intérêt qui lui est porté, des compliments reçus sur Dans le royaume du cœur , Seuphor ne sent pas  tout à fait à son aise dans ce milieu littéraire. Outre le fait que, dans l’entourage de Paulhan , certains se montrent hostiles à ses écrits, c’est l’absence totale d’intérêt pour les arts plastiques qui le frappe. Les projets de collaboration avec la N.R.F. en restent là.

1 Candide 20 janvier 1938

2« Les évasions d’Olivier Trickmansholm » M.Seuphor Ed Aubier 1939

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