Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’itinéraire spirituel

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 56

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Seuphor journaliste

Dans sa campagne cévenole, éloigné des soubresauts et des grands projets de la capitale, Seuphor n’a cependant pas renoncé aux valeurs qui animaient son action  passée. S’il n’est plus en prise directe avec l’action artistique européenne, son intérêt pour l’art de son temps perdure. Écrire sur l’art reste d’actualité. Un des anciens participants de Cercle et carré, l’architecte belge Huib Hoste, organisateur avec Josef Peeters du premier Congrès d’art moderne à Anvers, est le fondateur de la revue Opbouwen (Bâtiment) qui diffuse les idées du mouvement moderne en Flandre. C’est l’opportunité pour Seuphor de maintenir un lien actif en écrivant dans Opbouwen. Avant que la revue ne cesse sa parution en 1937, il publie un article de fond sur Mondrian ainsi que sur son ami graveur Victor Delhez. C’est également dans la presse catholique qu’il publie régulièrement des articles, notamment dans les titres créés par Francisque Gay, un des chefs de la démocratie chrétienne : L’Aube et La Vie catholique  Sa plume se retrouve également dans Le Patriote illustré, hebdomadaire du journal catholique bruxellois La Libre Belgique. Parfois encore, c’est dans L’Écho d’Anduze que son nom apparaît. Dans L’Aube, où sa collaboration commence le 8 avril 1937, Seuphor ne se veut pas journaliste. Son regard sur cette activité est chargé de défiance:

– « De quelque côté qu’on le prenne, le journalisme ment. D’un bout à l’autre il ment. Non pas que l’actualité soit en elle-même inintéres­sante : le plus petit événement est une révélation pour celui qui sait y lire; qui sait voir le message qu’il contient toujours. Mais pour le voir vraiment il faut le voir de loin. Toute actualité doit être vue de loin. » 1

C’est donc davantage dans une position d’éditorialiste qu’il s’investit avec des articles antifascistes: « Sommes nous encore libres ? » « Halte! ». Cet engagement, placé en première page du quotidien trouve le relais de citations à la radio. Mieux vaut, à Anduze, se voir identifié sous le nom de Berckelaers plutôt que celui de Seuphor en ces temps difficiles. Parfois, il préfère évoquer certaines définitions fondamentales qui le tiennent éloigné de l’urgente actualité: : la politesse, la justice, vivre, l’orgueil , la haine , l’amour de la patrie , l’amitié . Avec  l’écriture, la publication de poèmes , les articles de presse et le dessin, Seuphor partage son temps entre la création et l’intendance contraignante d’une vie difficile au quotidien dans laquelle Suzanne assume une part déterminante.

L’art concret

L’art Concret connaît, en Europe, une nouvelle impulsion. Ce que l’on va appeler l’école de Zurich adhère totalement aux théories de l’art concret, manifestant le désir de ne représenter que des formes et des couleurs pures. Elle se revendique du mouvement De Stijl. A ces influences s’ajoutent les théories du Bauhaus sur l’esthétique des objets quotidiens et sur la typographie. L’une des figures de proue de cette tendance en Suisse , Ernst Keller, fut l’inspirateur d’une génération d’artistes dont Max Bill apparaît un membre éminent.
Après des études au Bauhaus à Dessau chez Josef Albers, Wassily Kandinsky, Paul Klee, entre autres, Max Bill adhère au groupe Abstraction-Création à Paris. Il se lie d’amitié avec Hans Arp, Piet Mondrian ainsi que Auguste Herbin, et formule en 1936 les « Principes de l’Art Concret ». En 1937, il rejoint l’ Alliance, association des artistes suisses d’art moderne où il retrouve Walter Bodmer, Richard Paul Lohse, Robert S. Gessner, Camille Graeser, Fritz Glarner, Max Huber et Verena Loewensberg ainsi que son président le peintre Léo Leuppi. La première exposition de groupe « Neue Kunst in der Schweiz » est présentée à la Kunsthalle de Bâle en 1938
Les artistes du groupe rejettent toute marque d’individualité et valorisent un art universel fondé sur la neutralité de la technique. Ils font largement usage de grilles, de modules, de séries, de progressions arithmétiques et géométriques : l’art concret évolue en art systématique, voir programmé.

A Munich le 19 juillet 1937, Hitler inaugure l’exposition d’ « art dégénéré » qui se tient dans la cour de l’Institut archéologique. Cette manifestation officielle livre à la vindicte populaire des œuvres jugées subversives. Les artistes qui se sont fait connaître avant-guerre dans les revues d’avant-garde telles que Der Sturm de Herwarth Walden, Die Aktion ou Das Kunstblatt, deviennent les premières cibles des nazis. Derrière le terme d’ art dégénéré se cache pour Goebbels tous les mouvements artistiques apparus à partir de 1910, regroupant des courants aussi divers que l’expressionnisme, le cubisme, le futurisme, le dadaïsme. Deux millions de visiteurs viennent alors voir les sept salles de l’exposition où ils découvrent les chefs d’œuvre de l’avant-garde internationale accompagnés de commentaires dénigrant ces nouvelles tendances de l’art moderne. Dans cette liste infernale de plus de cent artistes  figurent Ludwig Kirchner, Emil Nolde, Max Beckmann, , Otto Dix, George Grosz, Max Ernst, Kurt Schwitters, Oskar Kokoschka, Klee, Picasso, Moholy-Nagy, Mondrian, Chagall, Kandinsky, Jawlensky et Lissitzky. Pour les artistes, seule la fuite est salutaire. Beckmann s’échappe le jour de l’exposition de Munich pour les Pays-Bas puis à New York. Déjà, certains artistes juifs ont fui : Adler dès 1933, Chagall en 1936 vers l’Afrique du sud, Meidner en 1939 vers l’Angleterre. Kokoschka, apprenant depuis Prague la confiscation de ses œuvres en 1937, part pour Londres. Otto Dix reste un temps en Allemagne avant de se réfugier en Suisse. Ernst Ludwig Kirchner, résidant à Davos depuis la première Guerre mondiale, touché par le scandale de l’exposition d’« art dégénéré » se suicide.

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Rupture avec l’église

Le climat paisible de la campagne cévenole se voit, ce jour d’octobre 1937, sévèrement perturbé. Le dernier numéro de l’hebdomadaire Sept auquel il collabore lui arrive accompagné d’une lettre. Le maître général des Dominicains demande à ses frères de cesser la publication jugée par Rome trop engagée à gauche (soutien au front populaire et aux républicains espagnols). Sous le prétexte de faillite financière, la revue pourtant reconnue pour son succès se voit condamnée. Seuphor s’effondre. La plus haute autorité catholique ment. Le Vatican, très proche des fascistes, met un coup d’arrêt à l’expression d’une liberté. Non seulement le croyant qu’il est perd confiance dans l’église mais de plus il voit disparaître une source de revenu qui, bien que modeste, est essentielle pour la vie du couple. Prostré, il se claquemure dans sa chambre plusieurs jours, incapable de communiquer même avec son épouse. Il ressent cette censure comme une responsabilité personnelle. N’est-ce pas lui qui a écrit ces articles contre Mussolini ?  Dans son désarroi, fait-il la part des choses ? Les Dominicains en publiant ses écrits ont pris eux aussi position. Plus tard, lorsqu’il rencontre à Paris, un des pères de l’ancienne revue, celui-ci lui confesse :

– «  Seuphor, l’Église n’est plus ce qu’elle était. Je ne suis plus le même homme. »

Pendant ces jours d’octobre 1937, Seuphor traverse une crise profonde. Lui qui, depuis trois ans maintenant, vivait en communion avec la religion à travers de nombreux écrits, voit le monde se dérober sous ses pieds. Pour lui, d’un coup, l’église catholique, capable de mensonge, de trahison, n’existe plus. A la paroisse d’Anduze, le curé, aux prêches du dimanche, soutient lui aussi le fascisme. Depuis un an, la guerre civile déchire l’Espagne. L’église espagnole et sa hiérarchie, à l’exception du petit clergé basque, se rangent à côté des phalangistes et des carlistes.

–  « Nous ne livrons pas une guerre mais une croisade »
déclare l’évêque de Pampelune. A Anduze, le curé soutient Franco. C’en est trop pour Seuphor.

1In « Itinéraire spirituel de Michel Seuphor» Francis Bernard S.P.I.E. Paris 1946

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