Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’exposition internationale de Paris en 1937

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 55

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Le front populaire

A Paris, depuis la manifestation du 14 juillet 1935, la mobilisation d’un peuple de gauche est en marche. Le comité d’organisation de cette manifestation, dirigé par le président de la Ligue des Droits de l’homme Victor Basch, se commue en comité national pour le rassemblement populaire, chargé d’élaborer un programme commun dans la perspective des élections du printemps 1936. Le Front populaire remporte une nette victoire aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Léon Blum est nommé président du Conseil. Immédiatement, avant même la formation du gouvernement, le mouvement populaire pousse les feux pour engager une véritable transformation sociale. Ici les employés des usines Breguet arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés après leur grève du 1er mai. Là c’est au tour des usines Latécoère, à Toulouse, puis celles de Bloch, à Courbevoie, de connaître une occupation. Le mouvement se répand comme une traînée de poudre. Le 24 mai le rassemblement en souvenir de la commune de Paris regroupe six cent mille participants brandissant des drapeaux rouges et chantant des hymnes révolutionnaires. Le 28, les trente mille ouvriers de Renault à Billancourt entrent dans le conflit. La lame de fond s’étend : la chimie, l’alimentation, le textile, l’ameublement, le pétrole, la métallurgie, quelques mines, etc. On organise des bals ou des spectacles de théâtre dans les usines ou les grands magasins occupés. Bientôt, deux millions de grévistes paralysent le pays. Léon Blum prend plusieurs décisions spectaculaires, dans son gouvernement où il nomme des femmes (Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschvicg) pour occuper des secrétariats d’État, alors que celles-ci ne disposent toujours pas du droit de vote : Accords Matignon, nationalisations, premiers congés payés de deux semaines. Ces arbitrages n’empêchent pas les grèves et les occupations de se poursuivre, souvent jusqu’en juillet. Pour la culture, on crée le musée d’art moderne, le musée national des Arts et Traditions populaires, le palais de la découverte, le musée de l’Homme.

A Anduze, les convulsions de l’Europe, l’embrasement du Front Populaire se font sentir avec moins d’amplitude. Le destin personnel de Seuphor et de Suzanne passe au premier plan. Après le drame qu’ils viennent de traverser avec la mort intolérable du petit Clément, le couple voit le ciel se dégager. L’arrivée d’un nouvel enfant, Régis, le 12 novembre 1936, donne un nouveau sens à leur existence. Entre les contraintes du quotidien et cette nouvelle vie à trois, Anduze compte avant le reste de la planète.

L’exposition internationale de Paris en 1937

En Espagne, le 26 avril 1937, jour de marché, quatre escadrilles de Junkers de la Légion Condor allemande ainsi que l’escadrille VB 88 de bombardement expérimental, escortées par des bombardiers italiens et des avions de chasse allemands, bombardent la ville basque de Guernica. Plus de cinq mille habitants de Guernica périssent sous cinquante tonnes d’engins incendiaires. A Paris, indigné par l’horreur de la répression franquiste, Picasso attaque dans l’urgence et la colère, dès le 1er mai 1937, la création d’ une œuvre peinte à l’huile en noir et blanc de près de huit mètres de long. Le Guernica de Picasso sera achevé pour sa présentation le 25 mai, dans le pavillon représentant l’Espagne lors de l’exposition universelle de Paris de 1937.
Picasso fait sa guerre :

– «  Non la peinture n’est pas faite pour décorer des appartements ; c’est une arme offensive et défensive contre l’ennemi » 1

L’exposition internationale de Paris en 1937 veut démontrer que l’Art et la Technique ne s’opposent pas mais que leur union s’avère au contraire indispensable. Elle entend promouvoir la paix alors que les pavillons allemand et soviétique, face à face, s’opposent symboliquement et que le Génie du Fascisme, statue équestre orne le pavillon italien. Mal engagée, la mise en œuvre de l’exposition subit des turbulences dont la démission de Mallet-Stevens du comité préparatoire. L’arrivée au pouvoir du Front populaire relance la participation de l’avant-garde à cette manifestation, alors que le contexte politique international reste préoccupant. Mallet-Stevens se voit confier deux pavillons: celui de la Solidarité nationale et celui de l’hygiène, dont il organise l’accès par deux rampes majestueuses, le long de la Seine. Trois autres bâtiments s’ajoutent à la commande : le Pavillon de la Régie des tabacs, celui des Cafés du Brésil et le palais de l’électricité et de la Lumière. « Mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale et dégager notamment le rôle social de premier plan joué par la lumière électrique« , tel est l’objectif de la commande passée à Dufy en juillet 1936 par la Compagnie parisienne de Distribution d’électricité. Il s’agit de réaliser un vaste décor de six cents mètres carrés pour l’un des deux halls du Pavillon de l’électricité et de la Lumière. Gromaire se voit chargé de la décoration du Pavillon de la Manufacture de Sèvres. Robert Delaunay reçoit plusieurs commandes importantes pouvant enfin réaliser son rêve de grandes décorations murales (pavillon de l’Air, pavillon des Chemins de fer). A la fois chef d’équipe, peintre et décorateur, Delaunay participe à la grande aventure collective de l’art dans la rue, encouragée par le Front Populaire. On lui pose une condition : donner un travail à une cinquantaine de chômeurs. Pendant deux mois, les artistes se retrouvent dans un garage de la porte Champerret pour vivre et travailler et commun.
Pour le pavillon des chemins de fer, une série de « rythmes sans fin » évoque la vie du rail, peuplée de roues, engrenages, cadran d’horloge, panneaux de signalisations. Dans le pavillon de l’Air, Delaunay redouble d’audace en concevant une passerelle circulaire qui permet aux visiteurs de s’élever dans la galerie. L’œuvre plastique colorée du peintre  se déploie dans un espace occupé par deux avions de chasse suspendus au milieu de grands cercles chromatiques. Le succès populaire est au rendez-vous. Fernand Léger, pour le Palais de Tokyo, conçoit une grande peinture murale, « Le Transport des forces ». Le pavillon de la Solidarité offre à Fernand Léger un grand panneau qu’il consacre au Syndicalisme ouvrier. Le Corbusier rejeté hors de cette exposition présente le travail des artistes modernes dans un petit pavillon de toile à la Porte Maillot.
Malgré de grands retards dans les travaux et de nombreux incidents sur les chantiers : grèves, blocages, le calendrier est à peu près respecté, et le palais de Tokyo est inauguré par le président Lebrun le 24 mai 1937.

1Conversations avec Christian Zervos, 1935

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