Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : les sombres années

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 54

_____________________________________________

Les dix années passées lui ont apporté tant de révélations, ivresses, étonnements que le silence d’Anduze se révèle salutaire pour jouir de ce recul indispensable. Vingt ans plus tard, le  pseudonyme a parcouru un chemin considérable. Des pages Het Overzicht aux colonnes de Der Sturm, de la couverture des Documents internationaux de l’esprit nouveau  aux articles de Cercle et carré, ce nom de combat a pris du poids, il est devenu une signature pour la vie. A ce moment, dans le havre de cette campagne paisible, Fernand Berckelaers et Michel Seuphor se sont peut-être rejoints.

La mort de Clément

Le 20 juin 1935 tout s’écroule pour le couple Seuphor. A sept heures, ce matin, Suzanne retrouve le petit Clément inanimé dans son berceau. L’enfant, couché sur le visage, s’est étouffé dans la nuit. Fou de douleur, Seuphor envoie aussitôt une lettre à sa mère.

– « Ma pauvre maman,

Je vais te faire beaucoup de mal et tu vas bien pleurer mais Dieu te consolera car c’est lui qui fait toute chose et ses mortifications des bienfaits, des grâces pour nous rendre digne du ciel. Clément est parti… son créateur l’a repris…Il voulait pour lui cette âme impeccable.(…) C’est absolument incroyable car il était assez fort pour se relever et il criait dès que cela n’allait pas. Hier il riait aux éclats, il était très gentil, bien portant, fait sur mesure pour nous. Nous avons horriblement mal. C’est un organe qu’on nous arrache de notre propre corps, l’organe le plus vivant, le plus sain. Mais nous guérirons. Toi aussi. Pauvre petite maman, je te plains bien, et nous t’embrassons tous les deux au milieu de nos pleurs. »  Michel et Suzanne 1

Après un temps de réserve, le village se montre solidaire. On entoure le couple. Trois jours plus tard, la population valide manifeste son soutien. Le pasteur protestant passe la moitié de la journée avec les parents détruits. Pour rejoindre le cimetière, à deux kilomètres, jeunes et vieux accompagnent le convoi funèbre. Les petites filles cueillent des marguerites des champs pour confectionner deux bouquets. Les femmes tressent une grande croix de fleurs multicolores. Plusieurs gerbes blanches s’ajoutent au cœur en perles du receveur des postes et à la croix de perles offerte par le village. Pour Seuphor et Suzanne, se réfugier dans la foi procure l’unique secours pour tenter de surmonter la douleur. Clément repose en haut du cimetière. Plus de cent cinquante personnes s’inscrivent sur le registre de l’église.

Force mauvaise

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est sept.jpg

Le rapprochement de Seuphor avec la religion catholique se concrétise, à Anduze, avec sa participation à l’hebdomadaire  Sept édité par les dominicains de Juvisy. Pour combattre les idées de Charles Maurras et de l’Action Française, ces religieux, entre les deux guerres, créent plusieurs publications : La vie intellectuelle, puis La vie spirituelle, et enfin un hebdomadaire Sept – l’hebdomadaire du Temps Présent. Dès sa parution, le 3 mars 1934, Sept a connu un succès véritable. De deux mille cinq cents abonnés en juin 1934, il atteindra vingt cinq mille en mai 1937. On trouve la signature de Mauriac, Maritain, Gilson, Bernardos, Daniel Rops à côté des pères dominicains qui envoient à Seuphor des livres de théologie, de littérature, d’histoire de l’art ou de religion qu’eux-mêmes reçoivent. A partir de ces textes, il rédige des chroniques rétribuées. Pour le reclus d’ Anduze, la revue offre une belle opportunité pour écrire sur tous les sujets, s’exprimer sur l’actualité qui ne lui est pas étrangère, même dans son village perdu. Catholique, il conserve sa liberté de parole et son indépendance d’écrivain. Il entrevoit, de sa campagne, la montée des périls. Le 2 octobre 1935, Mussolini adresse un discours belliciste aux Italiens et leur annonce sa décision d’envahir l’Éthiopie. Dès le lendemain, dix divisions appuyées par les chars et l’aviation se ruent sur le royaume d’ Hailé Sélassié et le prennent en tenaille à partir des colonies italiennes de Somalia et d’Érythrée. Malgré les massacres de populations civiles, il faudra plusieurs mois aux troupes fascistes pour venir à bout de la résistance éthiopienne. Le 5 mai 1936, les troupes italiennes font leur entrée à Addis-Abeba. Le 9 mai, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, signe un décret annexant l’Éthiopie et prend le titre de « roi d’Italie et empereur d’Éthiopie ». Seuphor rédige un article violemment antifasciste titré « Force mauvaise » dénonçant l’attitude de Mussolini qui foule aux pieds les décisions de la Société des Nations. L’article se termine par un passage de la Bible :

« Ils ne savent pas ce qu’ils disent, ils ne savent pas ce qu’ils font , ils marchent dans les ténèbres, renversant les fondements de l’Univers. »

Pour appuyer son propos, il demande à un ami photographe un assemblage prémonitoire du portrait d’Hitler avec celui de Mussolini.

1« Spécial Seuphor » Archipel 2001  p 99

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s