Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : Les évasions d’Olivier Trickmansholm

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 57

Surréalisme

En janvier 1938, le surréalisme triomphe à Paris où s’ouvre, à la galerie des Beaux-Arts, la première internationale du sur- réalisme. Trois cents peintures, objets, collages, photographies et installations sont proposés au public, œuvres de soixante-dix artistes en provenance de quatorze pays : Angleterre, Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Amérique, France, Italie, Roumanie, Suède, Suisse, Tchécoslovaquie et Japon. Organisé par André Breton, Marcel Duchamp et Paul Éluard, le rassemblement reçoit la participation de Salvador Dalí et Max Ernst comme conseillers spéciaux. Le local de la galerie des Beaux-Arts est investi à la façon d’un objet architectural aménagé. Le soir du 17 janvier, les invités présents au vernissage du faubourg Saint-Honoré, encaissent le choc.
Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par Le Taxi pluvieux de Dalí, où une belle blonde en cire subit les assauts d’une escouade d’escargots vivants. Il longe les allées de la galerie, baptisées à la manière des rues d’une ville : Rue surréaliste, Passage des odoramas, Rue de la transfusion de sang , etc.. bordées de mannequins. Le plafond, réalisé par Duchamp, est garni de sacs de charbon. Oscar Dominguez présente Jamais : un pavillon de gramophone engloutissant des jambes de femme. Dans la Rue surréaliste, les artistes ont affublé une vingtaine de mannequins d’objets hétéroclites. La tête de celui d’André Masson se retrouve emprisonnée dans une cage à oiseaux en osier. Dali, absent, a pris le train pour Londres l’après-midi même pour rencontrer Sigmund Freund. Breton annonce son prochain départ pour le Mexique où il va rencontrer les peintres Frida Kahlo et Diego Rivera, ainsi que Léon Trotsky. On parle d’un projet de manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant », qui servirait de base à la constitution d’une Fédération internationale de l’art révolutionnaire.
Une fois encore, la manifestation suscite des réactions violentes. La presse ne se prive pas de critiques, d’ironie, de railleries. Le journal Candide, proche de l’extrême droite s’en donne à cœur joie :

«  Tout ça, c’est l’avenir, et pendant que M. Chautemps essaye de former le 104 eme ministère d’une république apparemment réaliste, nous voudrions bien quelque chose de sérieux à nous mettre sous la dent et je vais chez Maxim’s où je retrouve des esthètes que la « visite appréciable d’un cauchemar » n’avait pas suffi à nourrir. Figure surréaliste inédite… l’estomac dans les talons». 1

Les évasions d’Olivier Trickmansholm 

Après des jours de claustration volontaire, Seuphor a trouvé comment se délivrer de cette dépression : « Évasion  ! ». Il porte en lui le roman à écrire pour sortir de ce tunnel, retrouver la liberté, sa liberté. Ce roman poussera sur le terreau de sa propre vie, même si les noms sont changés et si son personnage prend quelques permissions avec sa propre chronologie. Dans un seul élan, en un mois, il écrit : « Les évasions d’Olivier Trickmansholm » , un livre dense, épais de plus de trois cent cinquante pages. En prélude, il annonce la couleur :

-«  Voici l’histoire d’un évadé. Je vous entends :est-elle réelle ou fictive ? Que vous importe lecteur ! Le vin est naturel, garanti sur facture, il a le degré voulu. Avez-vous besoin pour vous désaltérer, du nom du vigneron ? Olivier vit. Comme il  est né en moi, de moi, tel il est né pour vous. Dès aujourd’hui il voit le jour, il sent grandit, mange, boit, va, vient et pense ».2

Fort d’avoir créé Olivier Trickmansholm, cet autre lui-même, Seuphor développe plus de trente ans d’une vie déjà pleine de surprises, de rencontres, d’éblouissements. Un éditeur, Fernand Aubier, directeur des éditions Montaigne à Paris, effectue le voyage jusqu’à Anduze pour récupérer le précieux manuscrit. Tout va très vite. Le livre est édité en 1939. Bientôt Seuphor reçoit un télégramme de son éditeur lui demandant de monter à Paris.

– « Nous allons décrocher le Goncourt, c’est décidé, je n’ai plus qu’un seul déjeuner à donner à deux membres de l’académie, et vous êtes invité ».

En effet, arrivé dans la capitale après avoir emprunté de l’argent pour le voyage, il se voit convié à un déjeuner rue de Fleurus, dans l’appartement de l’éditeur autour de quelques académiciens du Goncourt. Tous se passe pour le mieux. Aubier considère l’affaire acquise : Seuphor va obtenir le prix Goncourt pour « Les Évasions d’Olivier Trickmansholm » ! Le premier septembre, le futur Goncourt rentre à Anduze sur un nuage. Le trois septembre, suite à l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes, la Grande-Bretagne se déclare en guerre avec l’Allemagne à midi. La France se déclare à 15 heures. La seconde guerre mondiale commence. L’éditeur, furieux, laisse tout tomber. Contrairement à l’affront subi après l’arrêt de Sept, Seuphor n’est pas abattu par ce qu’il ne considère pas comme un échec. Le livre, une fois édité, reçoit un bon accueil, et sa liberté reste entière. Il en use par tous les moyens mêmes parfois singulièrement modestes.
Depuis décembre 1934, Seuphor a décidé de publier un périodique titré  « La nouvelle campagne ». Ce bulletin, tapé à la machine par son épouse, est envoyé à une quarantaine d’abonnés. Suzanne tape sept exemplaires à la fois avec six carbones. Chaque numéro de la revue comprend une bonne vingtaine de pages, ce qui rend la tâche éreintante. A travers cette diffusion confidentielle, Seuphor libère sa parole, à la fois contre les fascismes et le régime de Moscou.

Parenthèse notable dans cette vie  repliée sur Anduze, le couple Seuphor et leur jeune fils de deux ans, fin 1938, reprennent la route du Nord. Pendant deux mois, ils vont séjourner à Paris, puis une dizaine de jours à Anvers. La mère de Seuphor n’a pas  eu la possibilité de faire connaissance avec son petit-fils plus tôt. A Paris, ce sont les relations littéraires que veut cultiver celui à qui on avait promis le Goncourt. A la N.R.F, Jean Paulhan souhaite rencontrer Seuphor. Les réunions se succèdent où il fait connaissance avec Marcel Jouhandeau, Supervielle, Marcel Arland notamment. Léon-Paul Fargue, l’homme de Montparnasse, participe également à ces rencontres. On lui reparle des Évasions d’Olivier Trickmansholm. En dépit de l’intérêt qui lui est porté, des compliments reçus sur Dans le royaume du cœur , Seuphor ne sent pas  tout à fait à son aise dans ce milieu littéraire. Outre le fait que, dans l’entourage de Paulhan , certains se montrent hostiles à ses écrits, c’est l’absence totale d’intérêt pour les arts plastiques qui le frappe. Les projets de collaboration avec la N.R.F. en restent là.

1 Candide 20 janvier 1938

2« Les évasions d’Olivier Trickmansholm » M.Seuphor Ed Aubier 1939

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’itinéraire spirituel

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 56

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Seuphor journaliste

Dans sa campagne cévenole, éloigné des soubresauts et des grands projets de la capitale, Seuphor n’a cependant pas renoncé aux valeurs qui animaient son action  passée. S’il n’est plus en prise directe avec l’action artistique européenne, son intérêt pour l’art de son temps perdure. Écrire sur l’art reste d’actualité. Un des anciens participants de Cercle et carré, l’architecte belge Huib Hoste, organisateur avec Josef Peeters du premier Congrès d’art moderne à Anvers, est le fondateur de la revue Opbouwen (Bâtiment) qui diffuse les idées du mouvement moderne en Flandre. C’est l’opportunité pour Seuphor de maintenir un lien actif en écrivant dans Opbouwen. Avant que la revue ne cesse sa parution en 1937, il publie un article de fond sur Mondrian ainsi que sur son ami graveur Victor Delhez. C’est également dans la presse catholique qu’il publie régulièrement des articles, notamment dans les titres créés par Francisque Gay, un des chefs de la démocratie chrétienne : L’Aube et La Vie catholique  Sa plume se retrouve également dans Le Patriote illustré, hebdomadaire du journal catholique bruxellois La Libre Belgique. Parfois encore, c’est dans L’Écho d’Anduze que son nom apparaît. Dans L’Aube, où sa collaboration commence le 8 avril 1937, Seuphor ne se veut pas journaliste. Son regard sur cette activité est chargé de défiance:

– « De quelque côté qu’on le prenne, le journalisme ment. D’un bout à l’autre il ment. Non pas que l’actualité soit en elle-même inintéres­sante : le plus petit événement est une révélation pour celui qui sait y lire; qui sait voir le message qu’il contient toujours. Mais pour le voir vraiment il faut le voir de loin. Toute actualité doit être vue de loin. » 1

C’est donc davantage dans une position d’éditorialiste qu’il s’investit avec des articles antifascistes: « Sommes nous encore libres ? » « Halte! ». Cet engagement, placé en première page du quotidien trouve le relais de citations à la radio. Mieux vaut, à Anduze, se voir identifié sous le nom de Berckelaers plutôt que celui de Seuphor en ces temps difficiles. Parfois, il préfère évoquer certaines définitions fondamentales qui le tiennent éloigné de l’urgente actualité: : la politesse, la justice, vivre, l’orgueil , la haine , l’amour de la patrie , l’amitié . Avec  l’écriture, la publication de poèmes , les articles de presse et le dessin, Seuphor partage son temps entre la création et l’intendance contraignante d’une vie difficile au quotidien dans laquelle Suzanne assume une part déterminante.

L’art concret

L’art Concret connaît, en Europe, une nouvelle impulsion. Ce que l’on va appeler l’école de Zurich adhère totalement aux théories de l’art concret, manifestant le désir de ne représenter que des formes et des couleurs pures. Elle se revendique du mouvement De Stijl. A ces influences s’ajoutent les théories du Bauhaus sur l’esthétique des objets quotidiens et sur la typographie. L’une des figures de proue de cette tendance en Suisse , Ernst Keller, fut l’inspirateur d’une génération d’artistes dont Max Bill apparaît un membre éminent.
Après des études au Bauhaus à Dessau chez Josef Albers, Wassily Kandinsky, Paul Klee, entre autres, Max Bill adhère au groupe Abstraction-Création à Paris. Il se lie d’amitié avec Hans Arp, Piet Mondrian ainsi que Auguste Herbin, et formule en 1936 les « Principes de l’Art Concret ». En 1937, il rejoint l’ Alliance, association des artistes suisses d’art moderne où il retrouve Walter Bodmer, Richard Paul Lohse, Robert S. Gessner, Camille Graeser, Fritz Glarner, Max Huber et Verena Loewensberg ainsi que son président le peintre Léo Leuppi. La première exposition de groupe « Neue Kunst in der Schweiz » est présentée à la Kunsthalle de Bâle en 1938
Les artistes du groupe rejettent toute marque d’individualité et valorisent un art universel fondé sur la neutralité de la technique. Ils font largement usage de grilles, de modules, de séries, de progressions arithmétiques et géométriques : l’art concret évolue en art systématique, voir programmé.

A Munich le 19 juillet 1937, Hitler inaugure l’exposition d’ « art dégénéré » qui se tient dans la cour de l’Institut archéologique. Cette manifestation officielle livre à la vindicte populaire des œuvres jugées subversives. Les artistes qui se sont fait connaître avant-guerre dans les revues d’avant-garde telles que Der Sturm de Herwarth Walden, Die Aktion ou Das Kunstblatt, deviennent les premières cibles des nazis. Derrière le terme d’ art dégénéré se cache pour Goebbels tous les mouvements artistiques apparus à partir de 1910, regroupant des courants aussi divers que l’expressionnisme, le cubisme, le futurisme, le dadaïsme. Deux millions de visiteurs viennent alors voir les sept salles de l’exposition où ils découvrent les chefs d’œuvre de l’avant-garde internationale accompagnés de commentaires dénigrant ces nouvelles tendances de l’art moderne. Dans cette liste infernale de plus de cent artistes  figurent Ludwig Kirchner, Emil Nolde, Max Beckmann, , Otto Dix, George Grosz, Max Ernst, Kurt Schwitters, Oskar Kokoschka, Klee, Picasso, Moholy-Nagy, Mondrian, Chagall, Kandinsky, Jawlensky et Lissitzky. Pour les artistes, seule la fuite est salutaire. Beckmann s’échappe le jour de l’exposition de Munich pour les Pays-Bas puis à New York. Déjà, certains artistes juifs ont fui : Adler dès 1933, Chagall en 1936 vers l’Afrique du sud, Meidner en 1939 vers l’Angleterre. Kokoschka, apprenant depuis Prague la confiscation de ses œuvres en 1937, part pour Londres. Otto Dix reste un temps en Allemagne avant de se réfugier en Suisse. Ernst Ludwig Kirchner, résidant à Davos depuis la première Guerre mondiale, touché par le scandale de l’exposition d’« art dégénéré » se suicide.

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Rupture avec l’église

Le climat paisible de la campagne cévenole se voit, ce jour d’octobre 1937, sévèrement perturbé. Le dernier numéro de l’hebdomadaire Sept auquel il collabore lui arrive accompagné d’une lettre. Le maître général des Dominicains demande à ses frères de cesser la publication jugée par Rome trop engagée à gauche (soutien au front populaire et aux républicains espagnols). Sous le prétexte de faillite financière, la revue pourtant reconnue pour son succès se voit condamnée. Seuphor s’effondre. La plus haute autorité catholique ment. Le Vatican, très proche des fascistes, met un coup d’arrêt à l’expression d’une liberté. Non seulement le croyant qu’il est perd confiance dans l’église mais de plus il voit disparaître une source de revenu qui, bien que modeste, est essentielle pour la vie du couple. Prostré, il se claquemure dans sa chambre plusieurs jours, incapable de communiquer même avec son épouse. Il ressent cette censure comme une responsabilité personnelle. N’est-ce pas lui qui a écrit ces articles contre Mussolini ?  Dans son désarroi, fait-il la part des choses ? Les Dominicains en publiant ses écrits ont pris eux aussi position. Plus tard, lorsqu’il rencontre à Paris, un des pères de l’ancienne revue, celui-ci lui confesse :

– «  Seuphor, l’Église n’est plus ce qu’elle était. Je ne suis plus le même homme. »

Pendant ces jours d’octobre 1937, Seuphor traverse une crise profonde. Lui qui, depuis trois ans maintenant, vivait en communion avec la religion à travers de nombreux écrits, voit le monde se dérober sous ses pieds. Pour lui, d’un coup, l’église catholique, capable de mensonge, de trahison, n’existe plus. A la paroisse d’Anduze, le curé, aux prêches du dimanche, soutient lui aussi le fascisme. Depuis un an, la guerre civile déchire l’Espagne. L’église espagnole et sa hiérarchie, à l’exception du petit clergé basque, se rangent à côté des phalangistes et des carlistes.

–  « Nous ne livrons pas une guerre mais une croisade »
déclare l’évêque de Pampelune. A Anduze, le curé soutient Franco. C’en est trop pour Seuphor.

1In « Itinéraire spirituel de Michel Seuphor» Francis Bernard S.P.I.E. Paris 1946

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : l’exposition internationale de Paris en 1937

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 55

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Le front populaire

A Paris, depuis la manifestation du 14 juillet 1935, la mobilisation d’un peuple de gauche est en marche. Le comité d’organisation de cette manifestation, dirigé par le président de la Ligue des Droits de l’homme Victor Basch, se commue en comité national pour le rassemblement populaire, chargé d’élaborer un programme commun dans la perspective des élections du printemps 1936. Le Front populaire remporte une nette victoire aux élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Léon Blum est nommé président du Conseil. Immédiatement, avant même la formation du gouvernement, le mouvement populaire pousse les feux pour engager une véritable transformation sociale. Ici les employés des usines Breguet arrêtent le travail pour demander la réintégration de deux militants licenciés après leur grève du 1er mai. Là c’est au tour des usines Latécoère, à Toulouse, puis celles de Bloch, à Courbevoie, de connaître une occupation. Le mouvement se répand comme une traînée de poudre. Le 24 mai le rassemblement en souvenir de la commune de Paris regroupe six cent mille participants brandissant des drapeaux rouges et chantant des hymnes révolutionnaires. Le 28, les trente mille ouvriers de Renault à Billancourt entrent dans le conflit. La lame de fond s’étend : la chimie, l’alimentation, le textile, l’ameublement, le pétrole, la métallurgie, quelques mines, etc. On organise des bals ou des spectacles de théâtre dans les usines ou les grands magasins occupés. Bientôt, deux millions de grévistes paralysent le pays. Léon Blum prend plusieurs décisions spectaculaires, dans son gouvernement où il nomme des femmes (Suzanne Lacore, Irène Joliot-Curie et Cécile Brunschvicg) pour occuper des secrétariats d’État, alors que celles-ci ne disposent toujours pas du droit de vote : Accords Matignon, nationalisations, premiers congés payés de deux semaines. Ces arbitrages n’empêchent pas les grèves et les occupations de se poursuivre, souvent jusqu’en juillet. Pour la culture, on crée le musée d’art moderne, le musée national des Arts et Traditions populaires, le palais de la découverte, le musée de l’Homme.

A Anduze, les convulsions de l’Europe, l’embrasement du Front Populaire se font sentir avec moins d’amplitude. Le destin personnel de Seuphor et de Suzanne passe au premier plan. Après le drame qu’ils viennent de traverser avec la mort intolérable du petit Clément, le couple voit le ciel se dégager. L’arrivée d’un nouvel enfant, Régis, le 12 novembre 1936, donne un nouveau sens à leur existence. Entre les contraintes du quotidien et cette nouvelle vie à trois, Anduze compte avant le reste de la planète.

L’exposition internationale de Paris en 1937

En Espagne, le 26 avril 1937, jour de marché, quatre escadrilles de Junkers de la Légion Condor allemande ainsi que l’escadrille VB 88 de bombardement expérimental, escortées par des bombardiers italiens et des avions de chasse allemands, bombardent la ville basque de Guernica. Plus de cinq mille habitants de Guernica périssent sous cinquante tonnes d’engins incendiaires. A Paris, indigné par l’horreur de la répression franquiste, Picasso attaque dans l’urgence et la colère, dès le 1er mai 1937, la création d’ une œuvre peinte à l’huile en noir et blanc de près de huit mètres de long. Le Guernica de Picasso sera achevé pour sa présentation le 25 mai, dans le pavillon représentant l’Espagne lors de l’exposition universelle de Paris de 1937.
Picasso fait sa guerre :

– «  Non la peinture n’est pas faite pour décorer des appartements ; c’est une arme offensive et défensive contre l’ennemi » 1

L’exposition internationale de Paris en 1937 veut démontrer que l’Art et la Technique ne s’opposent pas mais que leur union s’avère au contraire indispensable. Elle entend promouvoir la paix alors que les pavillons allemand et soviétique, face à face, s’opposent symboliquement et que le Génie du Fascisme, statue équestre orne le pavillon italien. Mal engagée, la mise en œuvre de l’exposition subit des turbulences dont la démission de Mallet-Stevens du comité préparatoire. L’arrivée au pouvoir du Front populaire relance la participation de l’avant-garde à cette manifestation, alors que le contexte politique international reste préoccupant. Mallet-Stevens se voit confier deux pavillons: celui de la Solidarité nationale et celui de l’hygiène, dont il organise l’accès par deux rampes majestueuses, le long de la Seine. Trois autres bâtiments s’ajoutent à la commande : le Pavillon de la Régie des tabacs, celui des Cafés du Brésil et le palais de l’électricité et de la Lumière. « Mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale et dégager notamment le rôle social de premier plan joué par la lumière électrique« , tel est l’objectif de la commande passée à Dufy en juillet 1936 par la Compagnie parisienne de Distribution d’électricité. Il s’agit de réaliser un vaste décor de six cents mètres carrés pour l’un des deux halls du Pavillon de l’électricité et de la Lumière. Gromaire se voit chargé de la décoration du Pavillon de la Manufacture de Sèvres. Robert Delaunay reçoit plusieurs commandes importantes pouvant enfin réaliser son rêve de grandes décorations murales (pavillon de l’Air, pavillon des Chemins de fer). A la fois chef d’équipe, peintre et décorateur, Delaunay participe à la grande aventure collective de l’art dans la rue, encouragée par le Front Populaire. On lui pose une condition : donner un travail à une cinquantaine de chômeurs. Pendant deux mois, les artistes se retrouvent dans un garage de la porte Champerret pour vivre et travailler et commun.
Pour le pavillon des chemins de fer, une série de « rythmes sans fin » évoque la vie du rail, peuplée de roues, engrenages, cadran d’horloge, panneaux de signalisations. Dans le pavillon de l’Air, Delaunay redouble d’audace en concevant une passerelle circulaire qui permet aux visiteurs de s’élever dans la galerie. L’œuvre plastique colorée du peintre  se déploie dans un espace occupé par deux avions de chasse suspendus au milieu de grands cercles chromatiques. Le succès populaire est au rendez-vous. Fernand Léger, pour le Palais de Tokyo, conçoit une grande peinture murale, « Le Transport des forces ». Le pavillon de la Solidarité offre à Fernand Léger un grand panneau qu’il consacre au Syndicalisme ouvrier. Le Corbusier rejeté hors de cette exposition présente le travail des artistes modernes dans un petit pavillon de toile à la Porte Maillot.
Malgré de grands retards dans les travaux et de nombreux incidents sur les chantiers : grèves, blocages, le calendrier est à peu près respecté, et le palais de Tokyo est inauguré par le président Lebrun le 24 mai 1937.

1Conversations avec Christian Zervos, 1935

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : les sombres années

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 54

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Les dix années passées lui ont apporté tant de révélations, ivresses, étonnements que le silence d’Anduze se révèle salutaire pour jouir de ce recul indispensable. Vingt ans plus tard, le  pseudonyme a parcouru un chemin considérable. Des pages Het Overzicht aux colonnes de Der Sturm, de la couverture des Documents internationaux de l’esprit nouveau  aux articles de Cercle et carré, ce nom de combat a pris du poids, il est devenu une signature pour la vie. A ce moment, dans le havre de cette campagne paisible, Fernand Berckelaers et Michel Seuphor se sont peut-être rejoints.

La mort de Clément

Le 20 juin 1935 tout s’écroule pour le couple Seuphor. A sept heures, ce matin, Suzanne retrouve le petit Clément inanimé dans son berceau. L’enfant, couché sur le visage, s’est étouffé dans la nuit. Fou de douleur, Seuphor envoie aussitôt une lettre à sa mère.

– « Ma pauvre maman,

Je vais te faire beaucoup de mal et tu vas bien pleurer mais Dieu te consolera car c’est lui qui fait toute chose et ses mortifications des bienfaits, des grâces pour nous rendre digne du ciel. Clément est parti… son créateur l’a repris…Il voulait pour lui cette âme impeccable.(…) C’est absolument incroyable car il était assez fort pour se relever et il criait dès que cela n’allait pas. Hier il riait aux éclats, il était très gentil, bien portant, fait sur mesure pour nous. Nous avons horriblement mal. C’est un organe qu’on nous arrache de notre propre corps, l’organe le plus vivant, le plus sain. Mais nous guérirons. Toi aussi. Pauvre petite maman, je te plains bien, et nous t’embrassons tous les deux au milieu de nos pleurs. »  Michel et Suzanne 1

Après un temps de réserve, le village se montre solidaire. On entoure le couple. Trois jours plus tard, la population valide manifeste son soutien. Le pasteur protestant passe la moitié de la journée avec les parents détruits. Pour rejoindre le cimetière, à deux kilomètres, jeunes et vieux accompagnent le convoi funèbre. Les petites filles cueillent des marguerites des champs pour confectionner deux bouquets. Les femmes tressent une grande croix de fleurs multicolores. Plusieurs gerbes blanches s’ajoutent au cœur en perles du receveur des postes et à la croix de perles offerte par le village. Pour Seuphor et Suzanne, se réfugier dans la foi procure l’unique secours pour tenter de surmonter la douleur. Clément repose en haut du cimetière. Plus de cent cinquante personnes s’inscrivent sur le registre de l’église.

Force mauvaise

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Le rapprochement de Seuphor avec la religion catholique se concrétise, à Anduze, avec sa participation à l’hebdomadaire  Sept édité par les dominicains de Juvisy. Pour combattre les idées de Charles Maurras et de l’Action Française, ces religieux, entre les deux guerres, créent plusieurs publications : La vie intellectuelle, puis La vie spirituelle, et enfin un hebdomadaire Sept – l’hebdomadaire du Temps Présent. Dès sa parution, le 3 mars 1934, Sept a connu un succès véritable. De deux mille cinq cents abonnés en juin 1934, il atteindra vingt cinq mille en mai 1937. On trouve la signature de Mauriac, Maritain, Gilson, Bernardos, Daniel Rops à côté des pères dominicains qui envoient à Seuphor des livres de théologie, de littérature, d’histoire de l’art ou de religion qu’eux-mêmes reçoivent. A partir de ces textes, il rédige des chroniques rétribuées. Pour le reclus d’ Anduze, la revue offre une belle opportunité pour écrire sur tous les sujets, s’exprimer sur l’actualité qui ne lui est pas étrangère, même dans son village perdu. Catholique, il conserve sa liberté de parole et son indépendance d’écrivain. Il entrevoit, de sa campagne, la montée des périls. Le 2 octobre 1935, Mussolini adresse un discours belliciste aux Italiens et leur annonce sa décision d’envahir l’Éthiopie. Dès le lendemain, dix divisions appuyées par les chars et l’aviation se ruent sur le royaume d’ Hailé Sélassié et le prennent en tenaille à partir des colonies italiennes de Somalia et d’Érythrée. Malgré les massacres de populations civiles, il faudra plusieurs mois aux troupes fascistes pour venir à bout de la résistance éthiopienne. Le 5 mai 1936, les troupes italiennes font leur entrée à Addis-Abeba. Le 9 mai, le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, signe un décret annexant l’Éthiopie et prend le titre de « roi d’Italie et empereur d’Éthiopie ». Seuphor rédige un article violemment antifasciste titré « Force mauvaise » dénonçant l’attitude de Mussolini qui foule aux pieds les décisions de la Société des Nations. L’article se termine par un passage de la Bible :

« Ils ne savent pas ce qu’ils disent, ils ne savent pas ce qu’ils font , ils marchent dans les ténèbres, renversant les fondements de l’Univers. »

Pour appuyer son propos, il demande à un ami photographe un assemblage prémonitoire du portrait d’Hitler avec celui de Mussolini.

1« Spécial Seuphor » Archipel 2001  p 99

Seuphor, libre comme l'art

Seuphor, libre comme l’art : De Berckelaers à Seuphor

Le blog des Chroniques du Chapeau noir poursuit la publication de « Seuphor, libre comme l’art », écrit par Claude Guibert sur la vie de l’écrivain, historien et artiste Michel Seuphor (1901-1999), de son vrai nom Fernand Berckelaers. Ce livre a été écrit en 2008 et sera publié intégralement à raison de quelques pages par publication, une fois par semaine.

Publication N° 53

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 Télévision

–  « Nous avons fait un bon voyage ! »
Le vendredi 26 avril 1935, entre vingt heures quinze et vingt heures trente, cette phrase pourrait devenir historique. Elle n’est pourtant entendue que de quelques centaines de personnes dans Paris et à moins de cent kilomètres aux alentours. Elle n’est pas prononcée par un grand voyageur, ni par un homme politique ou un grand écrivain, pas même par un grand sportif. Anne-Marie Bolchesi (dite Béatrice Betty), au titre de comédienne évoque un récent voyage de la Comédie française en Italie. Rien d’inoubliable dans cette aimable intervention si ce n’est qu’elle se produit devant une caméra de télévision. La définition des images est de soixante lignes. Le programme filmé en direct depuis le studio du ministère des PTT, 103 rue de Grenelle, est acheminé par un câble téléphonique long de deux mille cinq cents mètres jusqu’à un émetteur situé au pilier Nord de la tour Eiffel ; de là un autre câble relie le pilier Nord à l’antenne émettrice situé au sommet de la tour. Georges Mandel, ministre des postes préside la première émission officielle de la télévision française et entend cette phrase prononcée par sa compagne, la comédienne Béatrice Betty. Durant dix minutes, devant la caméra en direct, la première speakerine de l’histoire de la télévision s’exprime devant cet appareil étrange, une caméra de prise de vue mécanique et équipée d’un disque de Nipkow à lentilles à soixante trous pour une diffusion destinée à quatre cents postes de télévision. Les spectateurs privilégiés observent stupéfaits par la qualité et la finesse comparative du 60 lignes. Les travaux de l’ingénieur René Barthélémy sur le 180 lignes avancent rapidement, stimulés par l’énergique ministre des P.T.T., Georges Mandel, lequel désire inaugurer la mise en route de la « Haute définition » avant la fin de l’année.

De Berckelaers à Seuphor

Les ondes de la télévision sont encore bien loin d’arriver jusqu’à Anduze où l’on ignore l’existence même de cette invention. Les seules ondes que Seuphor perçoit sont celles d’un poste de T.S.F. entêtant que de nouveaux voisins commencent à utiliser. Distant de Paris, éloigné de sa Belgique natale, Seuphor, à trente-trois ans, veut faire le point sur sa vie. Il éprouve le besoin de se doter d’un prénom. Depuis que Fernand Berckelaers a quitté Anvers, Seuphor, jusqu’à présent, s’est exempté de cette précision patronymique.  Au moment où sa conversion spirituelle s’affirme, l’homme veut se débarrasser d’un vieux vêtement. Au diable Fernand ! Ce sera Michel. Cette nouveauté inopinée semble passer difficilement dans la famille. Il se justifie auprès des siens.

– «  Vous trouverez sans doute absolument idiot que je tienne tant à m’appeler « Michel ». C’est que Fernand est le nom d’un grand vaurien que je déteste beaucoup et avec lequel je ne veux plus rien avoir de commun. Michel est le nom de quelqu’un qui s’efforce – oh ! bien pauvrement – à vivre bien et conformément à l’ Évangile. C’est le nom d’un converti, et il m’est tombé comme du ciel juste au moment le plus intense de ma transformation. (…)». 1

C’est pour lui l’occasion, graphiquement d’opposer les deux prénoms. Fernand auquel s’associe Fiston, Frère s’oppose Michel, qui induit Mari Modèle. Sa conversion spirituelle l’engage vers un bilan personnel

– «  J’ai trente-trois ans, tous nous avons cet âge au moment quotidien de conversion renouvelée… J’ai trente-trois ans demain, le Christ vient de mourir pour moi (c’est vendredi) et je vais naître pour le Christ. A mon tour de faire mon entrée dans le monde et de suivre les chemins aplanis. Afin qu’il ne soit pas dit qu’il meurt en vain pour moi ». écrit-il dans « Dans le Royaume du cœur ».

1« Spécial Seuphor » Archipel 2001  p 98